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Culture

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Powidoki : l'ultime chef d'oeuvre d'Andrzej Wajda

L'ange du cinéma polonais se promène encore parmi nous : le dernier film d'Andrzej Wajda sort en salle en France et sa force s'imprime dans nos yeux. Le film (dont le titre français Les fleurs bleues fait référence à une scène magnifique, bleu tranchant sur le cimetière de pierre) offre cette vision unique que le cinéaste porte sur son pays. Historien d'une Pologne martyre de la modernité, Wajda découvre les méandres de l'âme humaine : affres de la misère, grandeur de l'admiration, bassesse des compromissions, puissance de libération de l'art.

Powidoki, (le titre original) c'est la persistance rétinienne que l'artiste Władysław Strzeminski (1893-1952) conceptualisa : notre œil perçoit le monde et lui imprime sa couleur intérieure. C'est à cette vision que le peintre doit donner forme.

"Il s'agit d'une des premières et rares théories artistiques moderne qui prend en considération le mouvement de l'homme", écrit Laurence Kimmel (1). Wajda peint un homme singulier, modèle splendide d'intégrité face à une société où règne l'absurdité.

C'est bien Strzeminski en tant que personne singulière qui habite Les fleurs bleues : l'époux esseulé de l'artiste Katarzyna Kobro (1898/1951), le père d'une petite Nika qui emplit le film d'une dignité presque héroïque, le professeur adulé par une bande d'étudiants à la recherche de l'Art véritable. C'est lui que nous voyons tenir tête, jusqu'à la mort, à un système odieux où "si tu ne travailles pas, tu ne manges pas".  Mais plus qu'un film à charge contre le système soviétique, c'est un cri en faveur de la liberté quand elle reste l'unique rempart contre la dépersonnalisation.

1. Un article riche et éclairant sur Katarzyna Kobro et Władysław Strzemiński : Une théorie du pli moderne, par Laurence Kimmel sur le site Exporevue

Maxime N'Debeka, 980 000 : Nous sommes les 99%


Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud

Encore une année

Grillant au soleil des œufs vides

Une année creuse

Une année qui ne porte

Aucune trace de temps

Une année qui n'a pas existé

Année méconnue

Hier elle boitillait

Aujourd’hui elle se raccourcit

Encore une année

Aussi petite qu'un atome

Prise et rongée par des ombres

Les jours ont raccourci

La lune perce à peine la nuit

Osera t-on demander au soleil

Pourquoi sa route est moins longue

Osera t-on demander à la lune

Si les couloirs de la nuit sont déserts

Osera t-on se demander

Pourquoi les seins des femmes sont secs

Pourquoi les fleuves ont tari

Pourquoi les greniers de la terre suintent

Pourquoi les réservoirs du ciel sont vides

Pourquoi la vie diminue

Pourquoi la vie diminue ici et

Pourquoi elle s'allonge là

Un côté ne nourrit-il pas un autre

Qui osera - Qui osera - Qui osera

Nous oserons

980 000 nous sommes

980 000 affamés

              brisés

              abrutis


Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Avec des feux dans la gorge

        des crampes dans l'estomac

        des trous béants dans les yeux

        des varices le long du corps

Et des bras durs

Et des mains calleuses

Et des pieds comme du roc


980 000 Nous sommes

980 000 Ouvriers

              chômeurs

              et quelques étudiants

Qui n'ont plus droit qu'à une

             fraction de vie

L'usine produit

La terre est fertile

Deux plus deux, c'est bien

               quatre pourtant

De nuit comme de jour

La cheminée de Kinsoundi fume

De nuit comme de jour

le paysan songe à son champ

De nuit comme de jour

L'étudiant est tendu

Vers son diplôme

Année après année

Un milliard de plus

Mais pour nous la vie diminue

Les gorges sont des déserts

Les ventres des océans en colère

Les yeux des oubliettes

Les corps des oranges sucées

Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Nous ne levons plus nos yeux

vers les étoiles du ciel

Nous avons brûlé nos prie-dieu

Pour éclairer les couloirs

       sombres de la terre

Nous venons à 980 000

Nous entrons sans frapper

Et apparaissent 20 000

20 000 prophètes

20 000 qui font des miracles

Mercedes dans leurs pieds

La soif désaltère

La faim nourrit bien

Des greniers bourrés

Pendent au bas du ventre

Jolis, jolis bien jolis miracles


Mais nous ferons nous-mêmes

                                             nos miracles

Nous ferons nous-mêmes

Pour nous-mêmes

                           nos miracles


Finis les jours raccourcis

nous ne voulons plus de mise à sac

                         plus de castes

                         plus de prophètes

                         plus d'ombres noires

                         plus de couloirs obscurs

                         plus de fonction publique gloutonne

Nous allons briser

tous les murs

nous allons briser

tous les couloirs

Où 20 000 se terrent

Où les greniers de la terre

Regorgent de tout notre riz

                  de toutes nos pommes de terre

                     de tout notre sucre

                       de tout notre tabac

                         de tous nos tissus

                           de toute notre vie

Venez, venez vous tous

           Paysans ouvriers

           Chômeurs étudiants

La terre est pour tous

20 000 s'en sont emparés

Mais nos têtes rasées

                      enfumées

                      calcinées

Saisissent tout de même

Aujourd'hui les mathématiques

Un million moins 20 000

Nous sommes 980 000

Nous sommes les plus forts

Arrachons notre part

Maxime N'Debeka, L'Oseille/Les citrons, Paris, L'Harmattan, 1975, in Anthologie africaine : poésie, Jacques Chevrier, Hatier, Paris, 1988.

Maxime N'Debeka est né à Brazzaville, Congo, en 1944.

Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud


Atrée, par Tcharango

Être underground aura toujours été mon destin-grandiose.

Moi, Atrée, survivant de Tantale, qui dévora ses enfants en l'honneur des Dieux.

Moi qui, dans un souterrain et les pierres monumentales cherche un exutoire à ma fureur.

Moi qui, tyran de Mycène, chassait dans des chars légers des lions et qui fut un protecteur féroce et sanglant de son peuple, moi, mort à mon tour et admis dans l'Olympe, et spectateurs du supplice post-mortem de mon père sacrilège, moi, Atrée, je gis dans un tumulus lourd cerné de bloc mégalithiques dans le creux de la terre semi-aride de cette contrée de la Grèce. Je me suis battu d'aussi loin que porte ma mémoire, et ma lignée, les Atrides, se battrons aussi loin que la mémoire porte. Nous nous battons, même morts et recouverts d'un masque d'or, immortalisés par les aèdes et transcrits par Homère, notre foudre  sacrilège ensanglantera les récits mythologiques d'horreur et de fracas.

Moi, Atrée, qui observe l'immolation d'Iphigénie sa fille par Agamemnon en prévision de la campagne rude de Troie, puis le meurtre d'Agamemnon par Clytemnestre son épouse, femme aux passions violentes, et encore l'assassinat, qui confine au suicide, si personnel, si impensable car matricide d'Oreste sur Clytemnestre. Grinçons des dents en scrutant les noirs desseins des personnages tragiques, qui vivent et meurent pour la violence. Dans mon souterrain, à peine assez frais pour contenir ma rage, j'éructe de ma voix d'outre-tombe : « Fallait-il en venir jusque là pour inventer la tragédie ? ».

Moi, Atrée, cœur bouillant dans les entrailles de la Terre, il m'est impossible de me calmer. Après trois millénaires de repos et l'exhumation de mon caveau, une bouche démesurée hurle encore par ma voix sur les collines du Péloponnèse et dans les théâtres.

Zumaïa, Euskal Herria

Solstice

"Je parle toujours de l'ordre cosmique. De quoi s'agit-il au juste ? L’ordre cosmique peut être vu comme la combinaison, l'équilibre, la synthèse des forces centrifuge et centripète. Dans tous les phénomènes nous sommes en présence de la pulsation de ces deux tendances opposées et complémentaires : union et séparation, rassemblement et dispersion, lumière et obscurité, élan vital et entropie... La fleur des champs s'ouvre le matin et se ferme le soir. Le cœur bat sur le rythme diastole-systole. Les nuages d'hélium et d'hydrogène épars dans l'espace interstellaire se rassemblent, se condensent et donnent naissance à une étoile. "

Taisen Deshimaru, La pratique du Zen

Quand Saint-Michel chahute

Visages et regards pris au vol d'un quartier accueillant.

La photographie, "c'est le monde qui s'écrit de lui-même." (Jean Baudrillard)

Printemps des poètes 2015 : traces


Liberté, Liberté

J’avais cueilli un périodique au kiosque du coin d’la rue Kléber. Un Figaro m’était par hasard tombé dans les mains. Le grand titre de la Une osait l’association suivante : « L’Europe face à la contagion islamiste »  L’estomac retourné par les relents de haine du vieux canard, je rebroussais chemin pour le rendre au vendeur.
- Ben alors ! Tu l’as voulu, tu l’as eu ! me lança goguenard le kiosquier, en attrapant néanmoins la liasse de papiers gris et bleu qu’il reposa sur le présentoir idoine.
Je recommençais mon manège, à l’aveugle, extrayant un autre journal du tourniquet diabolique. Le fatum periodicum me jouait décidément des tours : j’avais accroché à mon fil de pèche un Libé tout droit sorti d’un vrai cauchemar : « VI ER DANSKERE, Nous sommes Danois » s’étalait en grosses lettres, apposées sur la photo d’un homme effondré qu’un autre serrait dans ses bras.
Ainsi coulait le fleuve des jours, donc, jamais semblables et pourtant redondants, affichant des airs de famille parfois si nets qu’un dimanche succédait à un mercredi noir. Je m’assis sur un banc de bois, j’avalais les caractères plus goulûment que mon café noir au réveil.
Le sommet de ma stupeur fut atteint quand je saisis les circonstances de la mort des deux victimes de l’attentat : un réalisateur de documentaires, exténué par sa journée de recherches sur Internet avait déserté la salle de débat où une représentante des FEMEN discourait sur la liberté d’expression, pour déguster une bière au comptoir dans l’entrée, quand la porte s’était ouverte en grand fracas, laissant entrer le froid de janvier et puis sa propre mort.
Le second, vigile, s’était rendu ce soir-là vers 20 heures à la Syna de Copenhague pour prendre en charge la sécurité d’une Bar Mitzvah. Il attendait nonchalamment que le temps passe quand la mort lui était tombée dessus.
Qui était donc son bras armé ? A 22 ans, que sait-on de la vie pour s’en faire le bourreau ? A 22 ans, que connaît-on de Dieu pour s’en croire le justicier ? De cela l’article de presse ne disait mot. Il se perdait dans des considérations éculées sur les nationalités des nouveaux fanatiques, établissant savamment un classement européen où le Danemark – c’est peu de le dire – arrivait en tête avec, au prorata de la population nationale, 22 départs pour la Syrie – la France arrivait en deuxième position avec un score de 21.
J’avais fini mon Libé, outre le dossier spécial, j’avais lu in extenso le sujet sur la profanation d’un cimetière juif dans le Bas-Rhin et le portrait de François Morel. Je laissais le quotidien sur le banc. Je repartais vers le parc pour m’étirer un peu. Barbara s’était glissée dans mon esprit pour la journée.
« Liberté liberté, qu’as-tu fait Liberté, pour tout ceux-là qui voulaient te défendre ? »


Entendre Cassandre

De loin en loin passent les échos de ses pleurs, si loin, la Phénicie. 


Les dieux ont condamné Cassandre à dire la vérité : jamais personne ne pourra l’écouter. 


Elle dit la mort des siens, elle dit les sombres jours, elle dit combien la peine ne peut même plus se dire.


Elle nous dit Cassandre que son pays s’effondre sous les coups du tyran.


Elle nous dit qu’il est laid son masque de puissant, serti des lourds diamants qu’il nous a achetés. 


Elle nous dit qu’il a fait de nos ennemis les siens afin de se maintenir, au pouvoir, lui seul.


Elle nous dit qu’il ricane : nous détournons la tête quand il jette des bombes sur celle de ses enfants. 


Elle nous dit Cassandre, ce que son peuple espère : redevenir comme nous, nous qui n’entendons rien.


Les dieux ont condamné Cassandre à dire la vérité : jamais personne ne pourra l’écouter.

Les dieux sont morts. Cassandre parle. Je t’entends, je t’entends, Cassandre.
Et toi, l’entends-tu ?

Louatah/Houellebecq : 3/0

Dans les romans de Michel Houellebecq, c'est la construction du récit qui à chaque fois m'attache à mon livre sans que je puisse le lâcher. Est-ce parce que dans Soumission  cette construction semble creuse que l'univers de Houellebecq m'est apparu pour la première fois irrespirable, clos, vain ?

Comme il l'écrit lui-même, un véritable écrivain est quelqu'un qui s'impose par sa personnalité tandis qu'un auteur de seconde zone écrit des pages  "qu'on sent dictées par l'esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantasmatique et anonyme". Un grand auteur sera celui qui s'impose face à son temps, qui est "intempestif", au sens de Nietzsche (qualifié continuellement de "vieille pétasse" par Houellebecq, comme pour disqualifier l'acerbe point de vue nietzschéen : peine perdue, on entend tout au long du livre Nietzsche s'écrier "je te tiens nihiliste ! ").  Or Soumission donne libre cours à ce que l'époque comporte de plus pourri, de plus vicié : l'air nauséabond qui se dégage du livre vient d'une nourriture avariée, le ressassement de l'idée selon laquelle il existerait en France deux peuples, un majoritaire, chrétien, et un musulman, peuples qui ne se "mélangeraient" pas, qui n'auraient pas d'intérêt commun. Le soi-disant peuple musulman attendrait le moment pour prendre le pouvoir, par les urnes. C'est le point de départ du roman.

Mais Houellebecq a aussi besoin d'un élément central pour avancer dans son intrigue : c'est en se tournant vers la religion, d'abord chrétienne, puis musulmane, que son héros trouve une issue à sa situation. En ce sens le roman de Houellebecq n'est pas islamophobe : il est  tout bonnement traditionaliste et en conséquence, phallocrate et misogyne. La motivation de l'anticipation politique qu'imagine Houellebecq c'est l'instrumentalisation des femmes, qui ne sont jamais pensées comme des sujets autonomes, jouissant d'une liberté légitime, mais toujours comme des outils pour la satisfaction masculine, que ce soit à travers le sexe ou la cuisine, deux exemples qui ponctuent tout le livre.   

Comme la plupart du temps, le narrateur, qui est aussi le héros est un homme d'âge mur, célibataire, sans liens humains (il ne voit pas ses parents, n'a ni enfants ni famille ni amis). Son monde est centré sur lui-même et sa petite jouissance. Il se sent, confie t-il, aussi politisé "qu'une serviette de toilette". C'est bien pourquoi il me semble impropre de voir dans Soumission autre chose qu'une utopie fantasmatique pour macho en déshérence. La politique n'est que le véhicule narratif qui permet d'imaginer le retour d'un âge d'or, à travers la victoire aux Présidentielles de 2017 d'un candidat islamiste réconciliant État et religion. Fonctionnaire, le héros reçoit les changements à la tête de son pays avec une passivité exemplaire. Attiré par le christianisme du dernier Huysmans, il peine à y trouver le bonheur - les retraites catholiques manquent de plaisirs sensuels, même le tabac est interdit ! L'offre musulmane parait bien plus attrayante : la polygamie y est encouragée,les mâles dominants étant naturellement voués à perpétuer l'espèce. Une femme de quinze ans au lit, une autre de trente ans à la cuisine, voilà de quoi embellir la vie d'un célibataire alcoolique habitués aux escorts girls. 

Le propos de Houellebecq parait d’autant plus insipide qu'il n'a rien d’orignal. Il redouble l'intrigue qui ouvre l'excellente trilogie de Sabri Louatah, Les Sauvages : une élection présidentielle en France doit porter au pouvoir un président d'origine algérienne. Sur plusieurs points la pauvreté du roman de Michel Houellebecq éclate face à la finesse de Louatah.

  1. Le point de vue du narrateur correspond dans Soumission au petit univers étriqué d'un mâle blanc hétérosexuel bourgeois. Toute rencontre, tout échange donne lieu à un calcul égoïste : qu'est-ce que l'autre va m'apporter ? Qu'est-ce que l'autre produit sur moi ? L’indifférence du héros au monde est même parfois grotesque : découvrant des cadavres suite à une fusillade dans une station-service, le héros n'a aucune réaction. Attention, il n'est pas sidéré : il ne tient tout simplement pas compte des autres, ne se fixant que sur son plaisir ou son déplaisir. A contrario, Louatah nous propulse au sein d'un famille, dont nous apprenons à connaître les vies, les pensées, l'histoire, les sentiments complexes, les relations confuses entre une première génération d’Algériens vivant en France et leurs descendance, deuxième génération née à Saint-Étienne. Hommes et femmes y tiennent place égale. L'intrigue nous amène dans différentes sphères : parisianisme médiatique de Fouad l'acteur renommé, galaxie ténébreuse du cousin Nazir le terroriste, intimité d'une famille kabyle auprès des tantes Rabia et Dounia, petite délinquance stéphanoise de Krim et Gros Momo, parfum du bled du vieil oncle Idris... Les points de vue s’additionnent et livrent ainsi une vision du monde résolument plurielle. 
  2. Chez Houellebecq l'amour est devenu un sentiment insipide : qu'il soit filial ou "marital", il est voué à un éternel calcul utilitariste. N'est-ce pas parce qu'il n'est pas réel ? Seul le calcul égoïste vaut parce qu'aucun amour véritable ne dicte sa loi imparable au sujet. Ainsi le héros apprend que sa mère est morte une fois qu'elle est déjà inhumée dans le carré des indigents.... Il va voir sa belle-mère une fois son père décédé, pour régler les papiers administratifs. Plus que de la provocation, je pense qu'il manque aux personnages de Soumission une consistance sans laquelle ils deviennent quasiment neutres. A l'opposé, chez Sabri Louatah les personnages sont en vie : l'amour défie les caricatures sociales, s'incarne dans des couples complexes ou se transforme en haine fraternelle. 
  3. Michel Houellebecq, nous l'avons dit, utilise l'islam comme le christianisme comme moyen d'assurer une domination masculine mise à mal par l'émancipation occidentale moderne. Il est important  de noter que Sabri louatah dépeint une famille française de confession musulmane, où la laïcité est la norme : à l'exception de Nazir le terroriste, pour les autres personnages la religion est renvoyée à la pratique de chacun. Cela rappelle très concrètement les familles françaises de confession catholique. Au fond l'islam que décrit Houellebecq est un islam importé, image qui porte intrinsèquement un grave danger : nourrir les délires identitaires. Comme l'a montré la réaction au massacre de Charlie Hebdo, les Français dans leur immense majorité sont attachés à la laïcité et au droit au blasphème, concepts peu compris à l'étranger (du Maroc aux Etats-Unis). Les fanatiques l'ont bien compris, eux qui utilisent les conflits à l'étranger pour embrigader certains jeunes français contre leur propre pays, cette France qu'ils ne parviennent pas à comprendre. 
Soumission signe pour moi la fin de Michel Houellebecq. La littérature a besoin d'auteurs "qu'on a envie de retrouver,  avec le(s)quel(s) on a envie de passer ses journées", explique Houellebecq lui-même (gageons que cette phrase montre à quel point il est lucide sur son propre cas). Sabri Louatah est de ceux-là : le quatrième tome des Sauvages est attendu pour avril 2015. Michel Houellebecq est mort, vive Sabri Louatah !

Printemps des poètes 2014 : traces écrites










Un nouveau journal

"Le un" : c'est un hebdo, petite feuille qui se déplie trois fois (parce qu'expliquer, c'est déplier rappellent les rédacteurs) Comme toujours je me laisse tenter par l'inconnu journalistique ("pour trouver du nouveau"). Le thème de ce premier numéro était pourtant tendancieux : "la France fait -elle encore rêver ?" Une telle interrogation pouvait amener un déversement de fiel identitaire. Pourtant les noms des contributeurs garantissaient un haut niveau de pensée : Tahar Ben Jelloun, Costa Gavras, Tzvetan Todorov... le tout illustré par Raymond Depardon.

2,80 euros : j'achète. Et si j'en arrive aujourd'hui à écrire un billet sur "le un", c'est pur que ma lecture ne reste pas inféconde en dehors de mon seul esprit où germent déjà de petites graines.

Le trait commun des intervenants est leur double origine : franco-vietnamienne, franco-albanaise, franco-russe.... La France unie aux autres cultures, un rêve éditorial ? Plus que cela, un sésame pour notre avenir. Car si la patrie c'est la langue, comme disait Cioran, alors la France n'est ni sol, ni sang : elle vit dans les mots qu'elle fait naître.  Extrait du texte de J. M. G. Le Clézio, bouleversant de justesse :

Nous y sommes, c'est le point de non-retour : ou bien l'on ouvre les ghettos, et l'on partage le bon air de la mixité, ou l'on se dessèche sur les ruines archéologiques d'une histoire devenue imaginaire. Je suis un binational franco-mauricien qui vit une partie de son temps comme un émigré. Pourquoi mes rêves ne seraient ils pas vos rêves ?

A suivre.

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