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Culture

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L'esclave marron et l'oiseau rouge


Autour du Grand Inquisiteur

Le Grand Inquisiteur, chapitre central des Frères Karamazov, propose une parabole, un récit allégorique tels qu'en livrent la Bible ou les Upanishads. C'est l'œuvre d'une homme singulier, Fiodor Dostoïevski, un poème rêvé par un personnage inoubliable, Ivan Karamazov, un texte témoin d'une problématique essentielle pour notre époque, toujours moderne : si le christianisme rompt avec le destin antique, cyclique, et pense une humanité libre et responsable emmenée par une histoire linéaire susceptible de progrès, 2 000 ans plus tard c'est un homme sans foi qui se réfugie dans un « ordre total scientifico-politique1 ».

Dostoïevski met en scène le retour de Jésus dans une Séville médiévale où règne un Grand Inquisiteur paternaliste, qui veille sur son troupeau. Hommes et femmes ont troqué la liberté et l'amour contre l’ordre et la sécurité.

Chef d’œuvre d'un homme torturé

Jésus « s'arrête sur le parvis de la Cathédrale de Séville au moment où l'on apporte un cercueil blanc où repose un enfant de sept ans 2»  : Dostoïevski écrit l'ouvrage alors qu'il vient de perdre son fils. Le deuil a ébranlé sa foi, une foi qui seule console, en promettant la résurrection de l'être aimé. C'est précisément ce qu'accomplit Jésus dans la Parabole : il permet à l'enfant allongé dans le cercueil de se lever, vivant.

Face à la condition des pauvres mortels, la première issue est la foi : c'est elle qui anime Aliocha, le plus jeune des frères, lui qui conclut l’œuvre en rassurant les enfants : « nous ressusciterons ! », « Ne craignez pas la vie ! Elle est belle lorsqu’on pratique le bien et le vrai. »

Mais est-ce bien de foi qu'il s'agit ? N'est-ce pas plutôt de la croyance ? La croyance religieuse est collective et assure à la fois une vie après la mort et un sens à la vie terrestre : elle fonde les valeurs qui guident l'action éthique. Aliocha est un personnage rassurant, arrimé à une religion qui le guide, à travers la figure substitutive du père, le dignitaire religieux Zosime. Mais celui-ci aussi finit par mourir, ordonnant au novice d'aller dans le monde et d'y faire sa vie. Dans La foi au prix du doute, Jacques Ellul distingue la croyance qui permet la vie en société en apportant des réponses, de la « foi », qui est individuelle et questionne celui qu'elle anime.

Avec la mort de Dieu c'est Dieu en tant qu'il ordonne le monde qui est nié. La croyance disparue, reste le nihilisme, ou la foi.

Mais cette deuxième issue ne s'ouvre qu'à certains. Un Ivan Illich, convoqué au Vatican pour ses pratiques peu catholiques et qui entend les mots avec lesquels le grand inquisiteur chasse Jésus : « va t-en et ne reviens plus jamais !3 » , un Jacques Ellul, qui sera lui-même éprouvé par la perte d'un fils encore enfant, et qui préside, en pleine débâcle, le culte dans une chapelle abandonnée en Gironde, un Gandhi, un Tolstoï... tous animés d'espoir.

Que dire a contrario à ceux pour qui « l'obscurité règne encore4 » ?

Poème d'Ivan Karamazov

La foi ne se décide pas. C'est un chrétien sans foi qui rêve cette parabole, un personnage hanté par le diable qui le visite dans sa chambre, déchiré par le monde qui l'entoure et dont il témoigne des pires violences. Car au-delà de la mort c'est la souffrance de l'enfant qui ferme chez Ivan Karamazov la voie de Dieu : il raconte comment un enfant est jeté aux chiens, un autre roué de coups, une petite fille torturée par ses propres parents, visions d'horreur qui font naître en lui la révolte contre un Dieu prétendument bon et juste. « L'amour filial non justifié est absurde5. »

Ivan Karamazov philosophe et sa raison vacille sous le poids de l'évidence. « Si Dieu est mort, tout est permis », « Tout est permis, un point c'est tout !6 », répète le diable. Ivan Karamazov consacre le nihilisme et autorise par ses paroles son jeune frère, le bâtard Smerdiakov, à tuer leur père. Smerdiakov est un être affaibli, méprisé, ravalé au rang de domestique. Il est atteint d'épilepsie, maladie à laquelle succomba le fils chéri de Dostoïevski, « qui se qualifie lui-même d’épileptique7 » assure le Dr Freud. Le bâtard est l'homme du ressentiment : face à un père odieux, injuste, bouffon, inconséquent, le fils rejeté suit à la lettre la devise de son père, « maxime à la mode » dit Dostoïevski8, qui vaut pour la civilisation tout entière : « Après moi le déluge ».

Dans ce monde sans Dieu, sans lois et sans valeurs, Ivan chavire et Smerdiakov se fait parricide. Quant au frère aîné, Dimitri, il danse dans le chaos. Danse, ou titube, dirait Jean Brun : assez fort pour vivre en dionysiaque, ivre de vins et de femmes (notons que c'est d'ailleurs pour une femme que père et fils rivalisent : voir l’analyse de Freud), Dimitri Karamazov est condamné par la société pour le meurtre de son père, alors qu'il est innocent. Tout Nietzsche est contenu dans cette condamnation : le fort succombe sous les coups des faibles.

Une Parabole pour notre monde

Pour s'orienter dans un monde qui ne propose plus de croyances collectives émanant d'une culture digne de ce nom, plusieurs voies s'opposent : S. Kierkegaard distingue ainsi dans Ou bien, ou bien, trois stades de l'existence : l'esthète, l'éthique ou le religieux. Dans les Frères Karamazov ce ne sont pas des stades dans la vie d'un même homme, mais des voies empruntées par l'un ou l'autre des frères. La foi (qu'on accordera à Aliocha), le solipsisme dionysiaque de Dimitri ou bien le Grand Inquisiteur c'est-à-dire le rétablissement du pouvoir de la société sur les individus, hallucination d'Ivan.

Du haut de tout son amour le Grand Inquisiteur administre les hommes. Il démultiplie leurs besoins afin de les rendre toujours plus dépendants, toujours plus contrôlables. Le troupeau est rassasié, repu, gros et gras : « conformiste et jouisseur9», satisfait de ne plus même avoir à se poser la question du sens puisqu'il est de nouveau pris en charge par le collectif. Le philosophe Camille Riquier relève ce point : « Combien se disent agnostiques d'un air entendu plutôt qu'athée ! L'athéisme est encore une théologie, écrivait Comte. Aussi ceux-là se croient raisonnables qui s'abstiennent de trancher pour ou contre l'existence de Dieu quand on leur demande, sans s'apercevoir que ce n'est pas la réponse qu'ils ignorent, mais la question elle-même, qui a littéralement cessé de faire sens pour eux.10 »

Face au « désert qui croît », le besoin de faire communauté amène à la sacralisation de l’État, explique Charbonneau. Rappelons les pages du Zarathoustra :

« L’État est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : « Moi l’État, je suis le peuple. » L’État se présente comme « le doigt ordonnateur de Dieu » : « il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !11 »

C'est parce que Jésus a apporté la liberté aux hommes que le Grand Inquisiteur les en guérit : « Les enfants ont besoin d'un père qui prennent en charge leur liberté » avertit Bernard Charbonneau. Après la révélation de sa liberté, « abandonné par la foi, l'homme tente de faire demi-tour » ; il renie sa condition d'homme incarné, mortel. Or, « s'il oublie que par la chair il n'est qu'une créature, il se détruira en détruisant la Terre. »

« Humaniser tant soit peu notre vie »

Nous y voilà. Il faut répondre à la Parabole autrement que par la foi (qui ne se décide pas) et par l’administration des hommes (qui les déshumanise).

Bernard Charbonneau apporte une réponse à la parabole. Elle mérité d'être entendue.

Tout d'abord plaçons-nous sur le plan de la réalité humaine : la liberté est une réalité qui s'éprouve, tout « comme sa négation , elle n'est pas seulement la dignité personnelle de chaque individu humain, elle correspond non seulement aux grandes décisions d'une vie, mais à toutes sortes de choix quotidiens : celui de ses aliments, de se déplacer ou choisir son lieu, s'exprimer librement etc., sans lesquels une société devient une prisons et tout progrès impossible12

Deuxièmement, considérons que la fuite en avant techno scientiste, sur le modèle de la bombe H, est une production du christianisme et de l'homme libre dont il autorise la venue. Dès lors il est impossible de reculer devant la Vérité : l'humanité doit assumer sa puissance et l'incarner.

Ensuite, outre la matière, l'homme est esprit, un esprit qui seul donne du sens à l'action : assigner des fins aux moyens toujours plus nombreux que nous propose la modernité, viser autre chose que l’efficacité qui nous enferme dans le domaine des moyens : voilà une issue pour les hommes qui revendiquent leur participation au règne des fins13.

Enfin, l'amour d'une personne pour une autre, une caresse sur une joue où ruissellent les larmes, voilà qui peut consoler. « Le mystère du mal recule pour un homme et son prochain » . c'est aussi ce que conseille le Starets Zosime à « la dame de peu de foi14 » qui, après « les femmes croyantes15 » vient lui avouer qu'elle a peur de la mort : « Efforcez-vous d'aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l'amour, vous vous convaincrez de l'existence de Dieu et de l'Humanité de votre âme16. »

L'appel est lancé à chacun d'entre nous : Jean Brun souligne l'inévitable singularité, indépassable, sur laquelle seule, avec ou sans Dieu, se fonde la liberté. « Notre liberté est engagée dans maintes limites et contraintes qu'il nous faut reconnaître si nous voulons agir afin d'humaniser tant soit peu notre vie17. »

La liberté, condition de l'amour et de la responsabilité, appel à incarner le dépassement du nihilisme qui détruit la terre.

2 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 348

3 David Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire, Actes Sud, 2007

4 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 368

5 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.914

6 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 809

7 Sigmund Freud, « Dostoïevski et le parricide », in Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 16

8 Fiodor Dostoïevski, Journal d'un écrivain, « L'actualité »

9 Yves Michaud, « Le nihilisme gris contemporain », in Esprit, n°403, Notre nihilisme, mars-avril 2014

10 « Les athées ont-ils tué Dieu ? «  in Esprit, n°403, Notre nihilisme, mars-avril 2014

11 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « De la nouvelle idole »

12Bernard Charbonneau, Un Satan Chrétien, La parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, p.23

13 Jean Brun, Le retour de Dionysos , Conclusion.

14 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.96

15Ibid. p.96

16 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.100

« La folie dirigée » : langage et pensée au XXIème siècle.

Georg Grosz, Automates républicains

Le sommeil de la raison engendre t-il des monstres ?

Pour répondre à la question centrale du colloque organisé par l'ACCHLA, il nous faudra préciser quelle forme de la raison est en sommeil et quels monstres si monstres il y a, quels monstres naissent de ce sommeil.

Nous nous proposons de réfléchir en nous axant sur la question des rapports entre pensée et langage. Définissons d’ores et déjà le mot langage :

Selon Littré : « tout ce qui sert à exprimer les sensations et les idées ».

Aldous Huxley propose une définition plus riche : « Les mots constituent le fil sur lequel nous enfilons les résultats de notre expérience« . Ainsi on ne peut séparer les mots et la pensée. La pensée ne peut former des représentations que dans les mots : c’est ce qu’explique Hegel quand il écrit dans la Phénoménologie de l’esprit : « L’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature de choses ».

La langue est un fait social, au sein d’une réalité extérieure, contraignante, coercitive, qui sous-tend des modes de vie spécifique. Les langues ne sont pas des nomenclatures, des catalogues de mots correspondant à des choses. Comme je parle je pense ou comme le disent Barbara Cassin « chaque langue est un filet qui pêche un certain monde » et Aldous Huxley : « Words can be like X-rays if you use them properly – they’ll go through anything. You read and you’re peirced » (les mots sont comme des rayons X si on les utilise de manière appropriée : ils traversent tout, on lit et on est traversé)

Partons de cette phrase de Georges Orwell, tirée de son roman 1984 : « la condition mentale dominante doit être la folie dirigée ».

Qu’est-ce qu’une folie ? C’est un mot « interrogatif de part en part » explique Maurice Blanchot. Il met en question la possibilité même du langage.

Selon le Vocabulaire européen des philosophies, la folie, la mania grecque, vient du sanscrit mainomai, qui signifie croire, penser. La folie est donc une pensée, qui peut être considérée de manière duale :

  1. comme une entité à part entière, un état d’exception :

une pensée délirante (d’un point de vue poétique, divinatoire, érotique), une pensée furieuse au sens de furor, qui nous emporte, qui nous aveugle complètement comme Ajax  qui devient fou devant le jugement des armes qui attribue les armes de son ami Achille à Ulysse : il massacre le bétail des Grecs et se suicide.

  1. comme un état privatif :
  • une pensée déraisonnable
  • une pensée morbide au sens de malade (morbos), la maladie de l’âme, domaine du philosophe par opposition au corps domaine du médecin.)
  • une pensée insane : d’insanitas, faiblesse de l’intelligence, de l’esprit malade frénétique, marqué par l’égarement et la violence, qui porte le sujet à rire là où il devrait pleurer
  • une pensée démente, qui touche l’individu comme la société selon Sénèque : « comme l’individu, la communauté sociale est en démence ».

La communauté sociale présente au Moyen-Age différentes figures du fou.

Le fol, sot, forcené, « insipiens » : terme qui vient de sapio, avoir du discernement, le fol est celui qui n’a pas de discernement. Une pensée insensée (contraire du bon sens » : celui qui rit dans son cœur ce qui ne peut pas être pensé. Septante : « l’insensé a dit dans son cœur : pas de Dieu. » Dans une société devenue chrétienne, le fol signifie l’incroyant. Le fou est celui qui pense ce que sa communauté ne peut pas penser.

Se retrouve chez Saint-Paul le geste du renversement qui prend tout son sens chez Erasme comme à notre époque : « Si quelqu’un parmi vous croit être sage à la façon du monde, qu’il se fasse fou » ou bien « nous, nous sommes fous à causes du Christ ». Où est la folie ? Dans le monde ou dans le fou ? La réalité a deux faces : une glorieuse qui s’avère toute vanité, une méprisée qui est en définitive la plus sage.

Ce paradoxe vient du fait que la folie est une pensée qui sort des chaînes de la raison, des normes sociales, de l’équilibre de la santé qui permet de respecter les obligations sociales.

Quand celles-ci deviennent incohérentes, voire insupportables, certains comme les Romantiques revendiquent « le droit à la folie », le fou devient une créature d’élection qui vit selon Charles Nodier « d’invention, de fantaisie et d’amour dans les pures régions de l’intelligence ».

Que serait une folie dirigée ? Par définition elle est collective, assujettie à une puissance extérieure qui dirige l’individu de l’intérieur. Une sorte d’état de folie imposée par la neutralisation de la capacité de penser. Par quels stratagèmes pouvons-nous être dirigés de l’extérieur à l’intérieur ? Par le langage, puissance sociale qui conditionne notre vie intime.

C’est pourquoi nous partirons d’abord de la langue pour essayer d’établir un état des lieux avant d’entrer dans les dystopies contemporaines qui mettent en scène le langage aux prises avec différents prédateurs.

Le gâteau langagier

Cette expression frappante est forgée par Ivan Illich, penseur prolixe qui prononce en 1978 une conférence intitulée La langue maternelle enseignée.

Il explique comment les mots sont devenus des valeurs marchandes : il faut investir de l’argent pour décider ce qui sera dit, de quelle façon, quand et à destination de qui. Il faut investir de l’argent pour faire « parler les pauvres à la manière des riches ». Il faut investir de l’argent pour enseigner des jargons professionnels à l’université, et suffisamment de jargons professionnels au lycée pour que les lycéens soient tributaires des différents professionnels dans leur vie quotidienne.

Cette approche provocatrice à première vue est en fait le fruit d’une des analyses centrales de l’œuvre d’Ivan Illich et qui porte sur la distinction entre culture traditionnelle et société industrielle.

Toute culture traditionnelle jouit du soleil et des langues vernaculaires. Le langage est tiré de l’environnement culturel grâce à la fréquentation des autres membres de chaque culture.

« Mon ami l’orfèvre de Tombouctou s’exprime chez lui en songhaï, écoute à la radio les émissions en bambara, dit précisément ses cinq prières en arabe et en comprend le sens, mène ses transactions au souk en deux sabirs, converse en un français acceptable qu’il a acquis sous les drapeaux et personne ne lui a jamais enseigné aucune de ces langues » raconte Illich.

Comme certains villages ont un site favorable sur une rivière, certains emploient une langue enseignée pour en tirer avantage : les prêtres utilisent le latin ou le sanskrit etc. Mais cela n’a que peu d’incidences sur le parler vernaculaire.

Précisons le sens de vernaculaire : latin vernaculum, né, élevé, tissé, confectionné la maison. C’est un terme utilisé par Varron, érudit chargé par César de constituer la première bibliothèque publique de Rome : le langage que le parleur utilise sur son propre terrain, opposé de ce qui est cultivé ailleurs. Les activités vernaculaires ne sont pas motivées par des considérations d’échanges. Ce sont des activités hors marché.

Par opposition, dans une société industrielle, l’enseignement de la langue maternelle dépend d’enseignants tout comme la chaleur dépend d’énergie fossile. Les besoins primordiaux sont dépendants de sources extérieures au foyer. Le langage quotidien est uniformisé « celui du présentateur qui dévide l’annonce préparée par un rédacteur sur les indications d’un publicitaire transmettant ce qu’un conseil d’administration a lui-même décider qu’il fallait dire. »

Ce langage est perturbé par l’incidence de robots dans les échanges, qui reprennent des formules robotisées, des clichés, des expressions acquises auprès de locuteurs qui ont pour métier « de pérorer ».

On apprend une langue vernaculaire de vive voix, comme l’enfant est allaité au sein plutôt qu’au biberon, nous dit Illich, comme je parcours un km à pied plutôt que dans un véhicule rapide (Illich place la limite à la bicyclette, véhicule qui permet encore d’habiter un monde), comme je mange un plat que j’ai cuisiné moi-même plutôt qu’un plateau-repas industriel.

D’un côté la valeur est déterminée par celui qui l’a crée, de l’autre le besoin est déterminé par le producteur qui en définit la valeur à l’intention du consommateur. Les besoins fondamentaux correspondent à des fournitures marchandes auxquelles on applique des technologies.

« Ce qui fait le monde moderne c’est le remplacement du vernaculaire par la marchandise, laquelle pour être attirante, doit nier la valeur essentielle de cet aspect créateur ; une valeur qui échappe à son possesseur. »

« Les besoins ne sont plus des moteurs qui orientent une action créatrice mais des manques exigeant l’intervention de professionnels pour synthétiser la demande. (…) Les besoins deviennent illimités, les gens de plus en plus avides. » La satisfaction n’est plus de mise ; on obtient tout au plus des consommateurs consommant « une acceptation maussade ».

Pour Illich, ce phénomène de « transformation radicale des appétits individuels entraînée par l’industrialisation » est « le complément caché de la volonté de dominer la nature ».

En ceci il n’est pas cause de l’essor du capitalisme mais son symptôme. On trouve en 1978, date de la conférence d’Illich, le même phénomène dans les dictatures dites socialistes.

Illich l’historien remonte à l’époque carolingienne, pour découvrir un changement de nature symbolique. C’est à cette époque « qu’apparaissent des besoins fondamentaux, universels, au genre humain, et qu’il faut satisfaire de façon uniforme », c’est-à-dire non vernaculaire. L’individu, la famille et la communauté sont pris en charge par l’ecclésiastique, vue comme un précurseur des professionnels des services. Le clergé définit ses services comme répondant à des besoins de la nature humaine. Dispenser ses services est indispensable pour que l’individu parvienne au salut. (L’Etat-providence peut être ainsi pensé comme l’ultime prise en charge pastorale).

Illich établit un parallèle avec l’évolution de la langue, en trois étapes :

  • Apparition de l’expression langue maternelle et tutelle monacale sur le parler vernaculaire

Chaque langue vernaculaire est un sermo, la langue du père (patrius sermo), la langue du peuple (sermo vulgaris). Au XIème siècle, l’Abbaye de Gorze (Metz) devient un centre de réforme monastique important, concurrent de Cluny, situé à la frontière entre le roman et le francique. Les moines font de la langue un enjeu et élèvent le francique au rang de langue maternelle qu’on peut honorer et défendre comme la maternité aliénée en tombant sous la mainmise du clergé.

  • Transformation des langues maternelles en langues nationales par les grammairiens

Une nouvelle race de clercs utilise la langue comme matière première d’une entreprise normative. 1492 : première grammaire européenne (hors latin et grec) : le castillan que Nebrija dédie à Isabelle la catholique. Celle-ci déclare que la langue vernaculaire ne peut pas être enseignée. Nebrija propose de relier la langue à l’empire, « les lettres aux armes », de faire du castillan un appareil, artificio, que le vainqueur apporte au Nouveau monde. Alphonse X est le premier à utiliser la langue vernaculaire à la place du latin, la grammaire va gouverner la parole.

  • Remplacement de la langue usuelle uniformisée enseignée sur la base de textes écrits par notre idiome contemporain, peu substantiel et financiarisé.

Illich refuse d’être enseignant, éducateur, « dont la tâche consiste à former des producteurs de langage en les équipant d’un stock linguistique. »

Les Hauts-Parleurs, ou la confiscation de la parole publique

L’analyse d’Illich peut trouver illustration dans l’œuvre d’un écrivain français contemporain : Alain Damasio. Etudions la nouvelle les Hauts-Parleurs, dans le recueil Aucun souvenir n’est assez solide paru en 2012.

Dans le monde décrit une certaine firme s’empare du mot Orange : on est en 1993, et l’indifférence est générale. Le 12 septembre 2001, la loi Sharuh est promulguée dans le secret par l’OMC : elle entérine la libéralisation des mots.

En 2005 la totalité du lexique des langues est soumis la législation des noms de marques. L’amendement Jové limite le versement de royalties à la seule utilisation publique des mots. Les humains vivent avec 200 mots en moyenne ; le plus cher : free, utilisé à toutes les sauces. « Vive la liberté proclame en ce moment les affiches d’un certain opérateur, réduisant la liberté à l’accélération d’une technologie.

C’est un monde où tout est susceptible d’être privatisé : le temps qu’il fait est programmé par la Weather Compagny. Les animaux vrais sont en passe de disparaître, remplacées par des clones produits par des firmes.

Dans ce monde vit Clovis Spassky, « révolté du langage, haut-parleur fabuleux, rhéteur fou ». Il a ramené d’Afrique un « chat vrai », dont il s’est pris d’affection. Mais voici qu’un jour le découvre agonisant, un jour victime d’une grêle rouge, pluie acide qui provient de nappes chimiques utilisées par la Weather pour favoriser la neige d’hiver aux Rocheuses. Débute alors la folie de Spassky « à travers l’écriture et le cri », un homme pris de fureur devant l’extermination des chats par les firmes et la privatisation du langage. Une folie qui le mène à une révolte plus profonde que celle qu’il croyait déjà vivre, lui qui habite l’Altermonde, zone où l’on promeut « une autre mondialisation fondée sur l’échange intense des différences » et où interviennent les Hauts-Parleurs, qui pratiquent la libre parole publique : c’est un art difficile, avertit l’un d’eux, « un art dangereux, elle est parfois indissociable de la propagande, parfois elle s’avère pire qu’elle : un cri pathétique, ton mal-être vomi en pluie, à des milliers de gens qui n’ont pas besoin de ça ». Dans un monde où tout mot « copyrighté » est facturé, Spassky décide de prendre la parole en choisissant un style où il travaille sur un seul mot et ses dérivés. Ce mot, c’est le son cha.

Spassky se met à glaner des mots qu’il récupère, monnaie, échange « entre-chat, » « chatonsky », « chacunière » jusqu’à ce retrouve piégé par les firmes, appâté par un « sémantiquaireé qui vend une partie du vocabulaire de Mallarmé, et le magnifique « Nonchaloir. »

La dernière tirade de Spassky retransmise sur tous les écrans du monde lui coûtera 17 millions de royalties.

Le discours provoque des émeutes : les Haut-Parleurs quittent la zone 17 pour devenir nomade « pour insinuer des poches d’air, une sorte de dehors au cœur même du système clos officiel où tout est catalogué et payant. »

La cible du capitalisme est le singulier, l’irreproductible. Le rapport au monde y est la capture, la captation, la prédation. Reprenant l’analyse de Deleuze et Guattari (voir la Postface de Systar dans l’éd. 2015), Alain Damasio met en scène le décodage intégral de tous les flux (langage, désir, capitaux…) puis leur recodage dans une nouvelle circulation. Le capitalisme arrache les mots à leur ancien système de codage, tel le mot libre, pour les faire circuler comme des flux marchands dans lesquels ils n’ont plus le même sens. « Les mots n’ont pas disparu mais ils sont pris à rebours, vidés de leur sens » explique Marie-José Mondzain.

Le pont est lancé vers Orwell et son novlangue.

Le globish, un novlangue ?

« Orwell avait été frappé, dans les régimes totalitaires nazi et stalinien, de la manière dont on forgeait certains mots à partir d’autres mots, comme par exemple ‘gestapo’, raconte l’auteur Bernard Gensane dans l’émission Une vie, une oeuvre consacrée à George Orwell en 1997. « Il disait : quand on forge un mot comme ‘gestapo’, très rapidement, plus personne ne sait ce que ça veut dire, pas même un Allemand ne sait ce que ça signifie exactement, police secrète d’Etat. Donc les mots, les sigles mentent, les sigles cachent la vérité, et il faut choisir les mots les plus simples possibles […] parce que les mots sont les miroirs de notre pensée. […] Et donc Orwell a développé cette problématique : qu’est-ce qu’une langue artificielle ? C’est une langue qui va être comprise par tout le monde et donc une langue où par définition on va faire simple. On va faire simple donc on va supprimer des mots. Et qu’est-ce qu’on va supprimer ? Pas le mot ‘table’, mais éventuellement le mot ‘guéridon’. On va supprimer les synonymes, les mots qui veulent dire plus grand ou plus petit, comme ‘guéridon’. Tout ça a mûri pendant un certain nombre d’années et il a fini par créer ce « newspeak », ce novlangue. »

« La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050 au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?« , demande un des personnages de « 1984 » au héros de l’œuvre, Winston Smith.

Orwell dans son Appendice à 1984, explique que la langue peut être utilisée dans les deux sens : comme un facteur d’oppression et comme un vecteur de liberté Dans le premier cas, la langue « est taillée jusqu’à l’os ».

Le novlangue est composé de quelques centaines de mots, avec des règles de grammaire tirées du français et du mandarin, en raison de leur complexité. Il a pour but « non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc [le pouvoir en place dans le roman] mais de rendre impossible tout autre mode de pensée ».

Réduire le domaine de la pensée est possible en détruisant des idées via la suppression des mots : « chaque réduction était un gain, puisque moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir ».

« Une personne dont l’éducation aurait été faite en novlangue seulement, ne saurait pas davantage que égal avait un moment eu le sens secondaire de politiquement égal ou que libre avait un moment signifié libre politiquement que, par exemple, une personne qui n’aurait jamais entendu parler d’échecs ne connaîtrait le sens spécial attaché à reine et à tour. Il y aurait beaucoup de crimes et d’erreurs qu’il serait hors de son pouvoir de commettre, simplement parce qu’ils n’avaient pas de nom et étaient par conséquent inimaginables » relève Orwell.

Parler de choses et d’autres n’a rien de dangereux, tant que l’individu est capable de former des jugements : la capacité à former un jugement, qui nécessite un vocabulaire, une précision, des distinctions sémantiques détruites dans le novlangue. Il faut ajouter que le novlangue part d’une langue, l’ancilangue, qui est détruite, désossée. Tous les grands auteurs sont “traduits” en novlangue, dans des volumes réduits, épurés, adaptés !

Peut-on rapprocher le novlangue du globish, cet anglais qui n’en est pas un, qui est devenu la langue de l’Europe, comme l’explique Barbara Cassin ? Pour obtenir des financements, les chercheurs européens doivent “formater” ce qu’ils ont à dire, regrette la philosophe, “dans des mots absolument inadéquats, dans des cases qui induisent le vide.” A la traduction, “langue du monde”, le global english préfère la traduction assistée par ordinateur.

La “folie quantitative” contre la poéticité du monde

Cette folie dirigée prend appui en effet en notre début de XXIème siècle, sur les chiffres, le calcul, les algorithmes, au point qu’on peut parler de folie quantitative. « C’est le règne de la règle. Celle-ci ne s’encombre pas de principes ou de généralités. Elle accumule les chiffres (jamais élevés à la dignité du nombre qui seul fait calcul), fait série, a réponse non pas à tout mais à chaque cas. (…) Elle asservit les peuples. Nous pouvons la désigner d’un terme classique : folie totalitaire – folie quantitative » écrit le psychanalyste Hervé Castanet.

Le règne de l’algorithme est avant tout celui de grandes firmes dont la mission consiste, relève Barbara Cassin, à “organiser toute l’information mondiale”. Il ne s’agit pas d’une entreprise culturelle note la philosophe mais d’une entreprise de classement par l’opinion d’informations. Une “opinion au carré”, puisque plus une information est retenue plus elle remonte dans la liste sans autre critère que cette popularité.

Évidemment la question de la vérité devient cruciale à une époque où, comme le 22 janvier 2017, le directeur de la communication de la Maison-Blanche, Sean Spicerse flattait que la foule venue acclamé Donald Trump était « la plus importante à avoir jamais assisté à une investiture dans le monde. Point barre« . La conseillère de Donald Trump Kellyanne Conway est ensuite intervenue pour soutenir cette affirmation contestée en assurant qu’il avançait des « faits alternatifs » afin de contrecarrer les « choses fausses » avancées par les médias… Qu’est-ce qu’un discours qui abandonne toute prétention à la vérité ?

Parallèlement à cette problématique, notons que dans son Retour au meilleur des mondes, en 1958, Aldous Huxley pointe qu’« en un mot, l’information des masses n’est ni bonne, ni mauvaise, c’est simplement une force comme n’importe quelle autre, elle peut être bien ou mal employée. » « Il y a aussi le développement d’une immense industrie de l’information ne s’occupant ni du vrai ni du faux mais de l’irréel et de l’inconséquent à tous les degrés. » Huxley dénonce cette « fringale de distraction » devenue le nouvel opium du peuple.

Gavé d’une nouvelle « morale sociale » qui professe l’ajustement, l’adaptation, l’intégration et le travail en équipe, ce peuple perd l’usage du langage. Or apprendre la liberté nécessite d’une part d’apprendre à reconnaître les méthodes de propagande et se convaincre de valeurs minimales auxquelles soumettre la propagande rationnelle (celle que la surpopulation rend nécessaire, dans l’intérêt de tous, contrairement  à la propagande irrationnelle, qui flatte les passions de chacun) : liberté individuelle, charité et compassion, amour et intelligence précise Huxley. Il en vient à formuler l’exigence d’un Habeas mentem préventif, protégeant nos esprits d’un abrutissement généralisé.

Cette entreprise d’assèchement de la pensée provoque également l’évidement des émotions : qu’est-ce qu’une émotion qui ne peut se dire, qui ne peut se partager ? Comme l’écrit Jean-Luc Nancy « si nous comprenons, si nous accédons d’une manière ou d’une autre à une orée du sens, c’est poétiquement ». Quelle place dans cette folie pour la poésie ?

Le marché n’a pas d’esprit, la poésie n’est pas une marchandise, et pire que cela, elle ne fait pas vendre. Dans cette lumière apparaît une vérité essentielle de notre temps : l’omniprésence de la publicité n’est pas un dommage collatéral que nous supportons sans broncher. Elle est une des conditions nécessaires à l’acte d’achat. C’est parce que les oreilles sont occupées dans les magasins par un fond sonore excitant que les consommateurs consomment. Une simple interruption de ce flot perturbe déjà l’automatisme. Certains ont intérêt à ce que l’automate demeure « en mode automatique », expression terrible, répandue, qui calque les mécanismes de l’esprit sur les fonctionnalités des ordinateurs.

Bonne nouvelle ? Les mots conservent une puissance majestueuse si seulement ils sont préservés de toute instrumentalisation, ainsi dans l’optique poétique. La poésie est une insurrection en soi contre les marchands.

Rappelons l’invitation de Pier Paolo Pasolini dans Traitement (in la Rage) :

« Que s’est-il passé dans le monde, après la guerre et l’après-guerre ?
La normalité. Oui, la normalité. Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout autour se présente comme « normal », privé de l’excitation et l’émotion des années d’urgence.  L’homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est. C’est alors qu’il faut créer, artificiellement, l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophie
. »

Tels les Hauts-Parleurs d’Alain Damasio, pénétrons la Cité, promenons-nous sur les places, courons les ruelles, ensemençons les quais et portons haut les verbes, les adverbes et les noms, les points d’exclamation, les guillemets polis et crions un langage encore libre et fécond capable de poéticité : “rencontre de ce qui vient du monde et de ce que l’homme éprouve” (Kostas Axelos).

Bibliographie non exhaustive

  • Ivan Illich, « La langue maternelle enseignée », Oeuvres complètes, vol II, Fayard
  • Georges Orwell, « Appendice », 1984, Folio Gallimard, 1950
  • Jean-Luc Nancy, « Faire, la Poésie », in Nous avons voué notre vie à des signes, 1976-1996, William Blake & Co. Edit
  • Alain Damasio, « Les Hauts® Parleurs® », Aucun souvenir assez solide, Folio SF, 2012
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991
  • Barbara Cassin, Google-moi : La deuxième mission de l’Amérique, 2012, Editions Albin Michel
  • Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes, 1958, 2013, Omnibus
  • Pier Paolo Pasolini, « Traitement », in La Rage, 2014, Nous
  • Hervé Castanet, sous la dir., Quelle liberté pour le sujet à l’époque de la folie quantitative ? 2009, Pleins Feux

L'équarisseur

D'où sortent-elles

ces lourdes silhouettes rouille ?

Et qu'augurent-elles

immobiles et seules

percées de trous polis ?

Le commandeur public a dit : "nous en prendrons vingt" !

Et lui serrant la main

clignant de l’œil

l'artiste a ricané.

D'un moule il a formé une vingtaine de corps.

C'est l'homme universel

dur et sec, métalleux

la carcasse recouverte d'un antioxydant.

Respirer lui serait fatal.

Planté sur le béton comme on empale les morts

il figure les humains,

prisonniers dans les villes.

Son sexe calibré ne bande pas.

Il pend.

L'homme ne marche plus : il stationne.

Il pose. Il guette le "garde-à-vous !".

Quelques toujours-vivants

ont tenté de le rendre singulier,

de lui accorder une trace de caractère,

aumône d’humanité.

Ici écharpe, ici peinture, là un collier, perles plastique.

Le marchand d'art bientôt

ou bien le policier

le citoyen zélé

ou peut-être un enfant

viendront lui retirer

ces attributs discriminants.

C'est l'homme générique.

Il envahit la ville.

Il brise l'imaginaire de ses membres de fer.

Il annonce l'arrivée de cargaisons hurlantes

de wagons déchirant

Touraine et Poitou

Charentes et Gironde.

Et jusqu'aux Pyrénées ! promet l'aménageur.

Équarrisseur du temps

il ovationne le monstre.

Partout pourtant

il efface l'unique.

Il rend l'homme superflu.

C'est lui, le métalleux,

qui les regarde sortir,

vomis par les grands trains sur un plateau d’échecs

simples pions en transit.

Interchangeables.

C'est lui, le métalleux,

qui les regarde sortir,

Témoin du sacrifice

des hommes

aux machines.

Célébrer la naissance

En hommage à Frédéric Leboyer, décédé le 25 mai 2017 à l'âge de 98 ans, ses lignes magnifiques, si justes, sur l'enfantement.

L'onde et le vent
Et pratiquement ? Car sont à bannir les mots et leur vanité - illusions, vaines promesses -s'ils ne peuvent se traduire en actes.
Comment traverser la tempête, danser avec les vagues, exulter de joie et toucher, saine et sauve, au port ? Rien n'est plus simple. Si tant est que la simplicité soit simple.

Or, donc, écoutez bien!

Une tempête...
Et vous, tout a la fois, le frêle esquif, le capitaine.
Vous n'avez pas oublié ?
Avant tout, ne pas fuir,
Faire face.

Demeurer sur le pont.
Ce qui veut dire ?
Etre consciente.
Mais encore ?
Garder les yeux ou verts.
Fermez les yeux et vous voila perdue.
Par ce seul fait que les sensations
s'en trouvent multipliées, deviennent immenses,
hors de toute proportion,
comme des ombres effrayantes projetées sur un mur.
Les yeux fermés, vous voici débordée
et votre malheureux navire bientôt englouti.
Les yeux ouverts, oui,
sans que pourtant jamais le regard ne se fixe sur ceci ou cela.
Jamais, en tout cas, sur telle image apparue sur le mur.
Si le regard se fixe, 1'attention perd sa mobilité, sa liberté,
se voit contrainte, restreinte,
et vous enferme à 1'extérieur,
vous laissant ignorer ce qui se passe a l’intérieur.
Cette concentration qui tient votre attention
éloignée de ce qui souffre, qui est une distraction,
peut faire en effet que vous ne sentiez rien.
Mais à présent que vous savez,
comment pourriez-vous faire effort pour ne rien voir
et tout manquer du voyage ?
Les yeux ouverts, donc,
mais le regard tourné vers le dedans.
Cela, c'est l’attention: aussi alerte, vive et riche
que la concentration est pauvre, étroite,
pour ne pas dire aveugle.

Qu'est-ce donc, avant tout, qui permet au navire
d'affronter la tempête ?
Son mat.
Or donc il vous faut un mat solide.

Ce qui ne veut pas dire dur, raide, rigide.
Ce mât ?
C'est votre dos. Et la colonne vertébrale, son axe.
Ce dos, il le faut capable de plier, de suivre, d'épouser
ce que voudront les vagues.
Pour ployer, il faut de fortes racines.
Et qu'il soit, ce dos, libre, vivant,
sensible, intelligent.

A quoi sert un mât
sinon à supporter les voiles ?
Lesquelles gonflées par le vent
animent la marche du navire.
Le vent ?
Le souffle.
Et voila que nous le retrouvons,
ce vent qui est au cœur de la tempête.
Quoique lui étant lié, le souffle
n'est pas la respiration.
Et pas plus n'est-ce votre souffle.
Si respirer dépendait de votre attention,
il y a beau temps que vous seriez morte.
Le souffle est un lien avec une dimension autre, qui vous dépasse.
Mais vous pouvez en jouer, le ralentir, l’amplifier.
Imaginez-le comme une monture, dont vous seriez le cavalier.
Mais attention, modifier le souffle
comporte de graves dangers.
C'est tout un art,
qui doit s'apprendre de quelqu'un.
Quelqu'un qui soit suffisamment présent pour vous conduire :
pour vous aider a vous ouvrir sans vous laisser vous perdre.
Sans risquer de vous égarer, tachons de vous en dire 1'essentiel.

Une fois encore, commençons par voir ce qu'il ne faut pas faire. On dit aux femmes, pendant 1'enfantement: Respirez! Respirez!
Malheureusement, on ne leur dit pas comment. Et, respirant n'importe comment, on les voit s'époumoner, s'essouffler, on les retrouve bientôt hors d'haleine, épuisées, affolées. Respirer ? Certes.
Mais comment?
Qu'enseignent les innombrables écoles d'accouchement sans douleur ? Égarées par des notions superficielles, elles conseillent aux femmes d'inspirer profondément
pour emmagasiner le plus possible d'oxygène, et les font inspirer avec la poitrine afin de ne pas gêner 1'enfant qui se trouve dans le ventre. Hélas ! Il faut faire tout le contraire. Les maîtres de yoga, les maîtres d'arts martiaux, les maîtres de zen,
et 1'expérience montre combien leur savoir est profond, tous mettent 1'accent sur 1'expiration
et insistent pour qu'elle se fasse à partir du ventre.
Vous connaissez maintenant le secret. Vous voyez comme il est simple: une expiration lente, prolongée, légère, douce, harmonieuse.

Au reste, n'importe qui peut en faire 1'expérience:
inspirer une grande quantité d'oxygène en gonflant la poitrine,
en tirant sur les muscles du cou et en faisant monter les épaules
n'a jamais produit un état plaisant, confortable.
Cela ne fait qu'aggraver les tensions.

« Le souffle maîtrisé est doux, léger comme un soupir d'enfant,
comme ces soupirs que l’on pousse
dans les rêves. »
Quel est le secret de ce souffle parfait,
de cette expiration longue, douce, prolongée, légère,
qui pourtant est forte,
mais bienfaisante comme un soupir ?
C'est d'être accompagnée d'un son.
Respirer est un acte purement mécanique.
Parler, c'est faire que la respiration devienne
porteuse d'un sens, d'un message.
C'est communiquer avec ses semblables.
Quand la respiration devient son,
quand elle se fait chant,
elle devient musicale.
Elle devient communication avec une autre dimension.
Orphée dompte les bêtes sauvages par sa musique.
Plus exactement, par son chant, accorde aux sons de sa lyre.
Ces « bêtes sauvages », ces furieux élans,
ces vagues que vous sentez monter a 1'assaut,
vous pouvez, comme Orphée, les dompter.
Simplement par le chant.
Ce son, donc, qui accompagne l’expiration,
qui la matérialise et la transforme,
doit être harmonieux, plaisant a 1'oreille,
musical.
Sa beauté est gage de sa justesse.
Or ce son est différent pour chaque femme.

Loin de vous 1'imposer comme étant le son juste,
le maître vous 1'a fait retrouver.
Car il était en vous.
Simplement, il dormait.
Le maître 1'a réveille, vous 1'a fait reconnaître.
Puis vous a simplement aidée a le faire croître,
à le laisser prendre son envoi.

Quand cette expiration a commence de grandir,
de s'allonger, de s'affermir, s'enracinant dans votre ventre,
prenant de plus en plus la haute main sur 1'inspiration,
une force calme, profonde, a commence de se manifester.
Et bientôt, avec elle, vous voyez apparaître
un rythme.
Mais attention!
Tout cela doit se faire de soi-même.
Expiration-inspiration ont trouve un rapport juste, harmonieux.
Et, avec cette force, vous commencez à goûter
la joie.

Mais à nouveau, pratiquement, qu'en est-il
pendant le travail, pendant la traversée de la tempête ?
Une contraction commence, une vague arrive.
Vous n'avez pas oublié ?
Vous ne sauriez combattre la tempête.
Vous 1'acceptez, vous vous soumettez a elle.
Et, pareillement, vous acceptez la contraction,
la vague,
ce qui veut dire que vous respirez avec elle.
Au lieu de bloquer votre respiration,
ce qui serait 1'expression de votre refus,
vous coulez avec la vague, vous vous coulez en elle
en expirant.


Vous avez bien entendu ? Tout commence par une expiration qui s'est faite avec le ventre, sans même que la poitrine ait inspire d'air. II faut faire, en somme, tout le contraire de ce que vous feriez spontanément. La tendance, en effet, serait d'inspirer, d'emmagasiner l’air dans la poitrine pour le rejeter ensuite brutalement, rejetant ainsi symboliquement cette contraction, cette sensation que vous jugez douloureuse. Et cette brusque, cette brutale expiration faite avec la poitrine, qu'est-ce d'autre qu'un cri! Certes, le cri, dans une certaine mesure, va dans la bonne direction: c'est une expiration. Et il soulage.
Un peu. A vrai dire, très peu.
Au point qu'il reprend bientôt pour ne plus s'arrêter. Le cri, en effet, ne vous permet ni de vous emplir ni de vous vider complètement. II est manifestation d'aveuglement, d'impatience.

Quand donc vient la contraction, vous expirez avec elle.
Et votre expiration vous conduit au bout de la vague.
Vous voici vide, au creux de la vague.
Un creux, en vérité, effrayant.
Un vide sans fond s'est entrouvert.
L abîme semble vouloir vous aspirer.
C'est la que se montre tout le bienfait du travail
qu'avant 1'accouchement vous aurez fait
avec le souffle, avec le son.
Vous vous êtes familiarisée avec ce vide.

Vous l’avez, depuis longtemps, rencontre
à la fin de chaque expiration.
Vous en connaissez la saveur.
Vous n'en avez plus peur. Au contraire.
Vous en avez déjà goûté la grande paix, la tranquillité.
Aussi vous y demeurez calmement.
D'autant que, vous le savez, quelque chose va arriver.
Et ce quelque chose est une inspiration
qui, certes, n'a plus rien a voir avec le cri.
C'est une inspiration qui commence dans le ventre.
Qui, certes, emplira la poitrine, mais en dernier.
Cette inspiration qui vient d'en bas, qui vient du ventre,
vous surprend autant par sa lenteur que par sa plénitude.
Elle est passive. Vous n'avez rien a lui ajouter.
Elle vient comme une réponse naturelle
a la longue expiration qui 1'a précédée.
Et comme elle est donc lente, majestueuse, vaste!
Elle vous fait vous sentir immense,
parce que la lenteur même de 1'expiration qui l’a précédée
vous avait entièrement détendue, vous avait ouverte,
ouverte a cette vague de plénitude, de force, de joie.
Tout le contraire du cri, vous le voyez,
qui, bref, brutal, tentait de rejeter, de refuser.
Avec cette inspiration immense vous prenez,
vous absorbez la vague,
et, avec elle, toute sa joyeuse énergie.

Le miracle c'est qu'a nouveau un rythme,
une harmonie sont apparus.
Tout comme expiration-inspiration avaient fini
par former un couple,
unies l'une à l'autre par cette nécessité absolue qu'est le rythme
au point que ces deux ne faisaient plus qu'un,
voici qu'à présent respirations contractions s'accordent,
s'harmonisent.

Et des lors... trois ne font plus qu'un:
expiration, inspiration, contraction,
tout cela coule ensemble.
Tout est véritablement, à présent, comme une danse.
Qu'importe maintenant si la tempête s'enfle,
si la vague vous porte tout en haut,
si elle vous entraîne tout en bas.
Vous ne souhaitez qu'une chose :
encore plus haut!
Encore plus bas!
tant vous vous sentez pénétrée par 1'ivresse.
Maintenant, oui, vous jouez,
vous dansez avec la tempête.
Quant a ce son qui sort de vous,
vous le reconnaissez ?
C'est bien le gémissement qui dit que vous approchez
de 1'extase.

Le travail est terminé.
L enfant n'est pas ne mais vous le sentez la, tout proche.
La rade est grande ouverte.
Le vaisseau n'a plus qu'a entrer au port.
Pourtant le vent s'est tu, les vagues se sont calmées.
C'est un calme trompeur.
Vous sentez bien que le monstre est proche, qu'il rode,
que la tempête ne fait qu'amasser en silence
les énergies nouvelles qui vont emporter la citadelle,
porter 1'enfant jusqu'au rivage.
Mais vous n'avez plus peur.
Recueillie, vous attendez.
Au reste, ce calme, ce silence, vous 1'avez reconnu.
Vous savez qu'il est comme ce point d'orgue
qui dans l'amour précède le déferlement de la joie.
Aussi ne permettez-vous a personne de vous troubler,
de vous bousculer.
Simplement, vous êtes là.

Et quand reviennent, plus gigantesques que jamais, les vagues, en expirant, en vous vidant, vous coulez avec afin de vous offrir toute à 1'inspiration qui suit et va vous emporter, finalement, vous et l’enfant, au sommet de 1'extase.

« Poussez ! Poussez comme pour aller a la selle !
Poussez comme pour faire caca ! »
Que plus jamais on n'entende ça !
Certes, poussez par en bas et non avec la poitrine.
Mais « aller à la selle, faire caca »...
à ce moment-la!
Supporteriez-vous, de votre amant, ces mots-là ?

« Prenez de 1'air! Poussez ! Poussez !
Prenez de l’air avec la poitrine ! Bloquez !
Et maintenant, allez ! Allez ! Poussez ! Poussez ! »
Cela, qu'on ne 1'entende plus jamais non plus !
Inspirer avec la poitrine, bloquer :
tout le contraire, maintenant vous le savez, de ce qu'il faut faire.
Quand on a vu ces malheureuses se remplissant, se gonflant,
retenant tant bien que mal 1'air amasse dans leur poitrine,
poussant, hélas, bien en vain,
quand on les a vues congestionnées, près d'éclater,
le visage rouge, tuméfié
et qui va bientôt tourner au bleu,
les yeux injectes de sang,
quand on a saisi, dans leur regard, 1'angoisse
de sentir combien leurs efforts sont futiles et vains,
alors on a grand-pitié d'elles.
On sait que, comme cela, jamais 1'enfant ne passera.
C'est qu'il s'agit non pas de faire effort,
mais de s'ouvrir.

Ah, qui comprend donc
le non-agir!
Lao-Tseu ne dit-il pas:
« Tenter de s'emplir a ras bords,
se gonfler, se raidir ? Jamais !
Au contraire, s'arrêter à temps.
Qui donc comprend
que le secret de la Vote
c'est le vide! »

Actif, passif, yang, yin, masculin, féminin, expirer, inspirer, donner, prendre.
Expirer c'est donner.
C'est, vous le sentez bien, le temps actif...
comme dans parler, chanter.
Inspirer, qui est prendre,
est passif, féminin.

Ici, expirer a pris la haute main. Expirer mène la danse. Inspirer ne fait que suivre.
Ce ne seront, finalement, qu'expirations menant au vide. Un vide qui déborde tant il est plein. Triomphe du yang, du masculin.
Yang: ainsi s'accomplit la jeune fille.
Elle ne savait que prendre.
Devenue mère elle ne connaît plus, comme la terre,
que le don.

Frédéric Leboyer, Célébrer la naissance, Seuil, 2007

Powidoki : l'ultime chef d'oeuvre d'Andrzej Wajda

L'ange du cinéma polonais se promène encore parmi nous : le dernier film d'Andrzej Wajda sort en salle en France et sa force s'imprime dans nos yeux. Le film (dont le titre français Les fleurs bleues fait référence à une scène magnifique, bleu tranchant sur le cimetière de pierre) offre cette vision unique que le cinéaste porte sur son pays. Historien d'une Pologne martyre de la modernité, Wajda découvre les méandres de l'âme humaine : affres de la misère, grandeur de l'admiration, bassesse des compromissions, puissance de libération de l'art.

Powidoki, (le titre original) c'est la persistance rétinienne que l'artiste Władysław Strzeminski (1893-1952) conceptualisa : notre œil perçoit le monde et lui imprime sa couleur intérieure. C'est à cette vision que le peintre doit donner forme.

"Il s'agit d'une des premières et rares théories artistiques moderne qui prend en considération le mouvement de l'homme", écrit Laurence Kimmel (1). Wajda peint un homme singulier, modèle splendide d'intégrité face à une société où règne l'absurdité.

C'est bien Strzeminski en tant que personne singulière qui habite Les fleurs bleues : l'époux esseulé de l'artiste Katarzyna Kobro (1898/1951), le père d'une petite Nika qui emplit le film d'une dignité presque héroïque, le professeur adulé par une bande d'étudiants à la recherche de l'Art véritable. C'est lui que nous voyons tenir tête, jusqu'à la mort, à un système odieux où "si tu ne travailles pas, tu ne manges pas".  Mais plus qu'un film à charge contre le système soviétique, c'est un cri en faveur de la liberté quand elle reste l'unique rempart contre la dépersonnalisation.

1. Un article riche et éclairant sur Katarzyna Kobro et Władysław Strzemiński : Une théorie du pli moderne, par Laurence Kimmel sur le site Exporevue

Maxime N'Debeka, 980 000 : Nous sommes les 99%


Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud

Encore une année

Grillant au soleil des œufs vides

Une année creuse

Une année qui ne porte

Aucune trace de temps

Une année qui n'a pas existé

Année méconnue

Hier elle boitillait

Aujourd’hui elle se raccourcit

Encore une année

Aussi petite qu'un atome

Prise et rongée par des ombres

Les jours ont raccourci

La lune perce à peine la nuit

Osera t-on demander au soleil

Pourquoi sa route est moins longue

Osera t-on demander à la lune

Si les couloirs de la nuit sont déserts

Osera t-on se demander

Pourquoi les seins des femmes sont secs

Pourquoi les fleuves ont tari

Pourquoi les greniers de la terre suintent

Pourquoi les réservoirs du ciel sont vides

Pourquoi la vie diminue

Pourquoi la vie diminue ici et

Pourquoi elle s'allonge là

Un côté ne nourrit-il pas un autre

Qui osera - Qui osera - Qui osera

Nous oserons

980 000 nous sommes

980 000 affamés

              brisés

              abrutis


Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Avec des feux dans la gorge

        des crampes dans l'estomac

        des trous béants dans les yeux

        des varices le long du corps

Et des bras durs

Et des mains calleuses

Et des pieds comme du roc


980 000 Nous sommes

980 000 Ouvriers

              chômeurs

              et quelques étudiants

Qui n'ont plus droit qu'à une

             fraction de vie

L'usine produit

La terre est fertile

Deux plus deux, c'est bien

               quatre pourtant

De nuit comme de jour

La cheminée de Kinsoundi fume

De nuit comme de jour

le paysan songe à son champ

De nuit comme de jour

L'étudiant est tendu

Vers son diplôme

Année après année

Un milliard de plus

Mais pour nous la vie diminue

Les gorges sont des déserts

Les ventres des océans en colère

Les yeux des oubliettes

Les corps des oranges sucées

Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Nous ne levons plus nos yeux

vers les étoiles du ciel

Nous avons brûlé nos prie-dieu

Pour éclairer les couloirs

       sombres de la terre

Nous venons à 980 000

Nous entrons sans frapper

Et apparaissent 20 000

20 000 prophètes

20 000 qui font des miracles

Mercedes dans leurs pieds

La soif désaltère

La faim nourrit bien

Des greniers bourrés

Pendent au bas du ventre

Jolis, jolis bien jolis miracles


Mais nous ferons nous-mêmes

                                             nos miracles

Nous ferons nous-mêmes

Pour nous-mêmes

                           nos miracles


Finis les jours raccourcis

nous ne voulons plus de mise à sac

                         plus de castes

                         plus de prophètes

                         plus d'ombres noires

                         plus de couloirs obscurs

                         plus de fonction publique gloutonne

Nous allons briser

tous les murs

nous allons briser

tous les couloirs

Où 20 000 se terrent

Où les greniers de la terre

Regorgent de tout notre riz

                  de toutes nos pommes de terre

                     de tout notre sucre

                       de tout notre tabac

                         de tous nos tissus

                           de toute notre vie

Venez, venez vous tous

           Paysans ouvriers

           Chômeurs étudiants

La terre est pour tous

20 000 s'en sont emparés

Mais nos têtes rasées

                      enfumées

                      calcinées

Saisissent tout de même

Aujourd'hui les mathématiques

Un million moins 20 000

Nous sommes 980 000

Nous sommes les plus forts

Arrachons notre part

Maxime N'Debeka, L'Oseille/Les citrons, Paris, L'Harmattan, 1975, in Anthologie africaine : poésie, Jacques Chevrier, Hatier, Paris, 1988.

Maxime N'Debeka est né à Brazzaville, Congo, en 1944.

Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud


Atrée, par Tcharango

Être underground aura toujours été mon destin-grandiose.

Moi, Atrée, survivant de Tantale, qui dévora ses enfants en l'honneur des Dieux.

Moi qui, dans un souterrain et les pierres monumentales cherche un exutoire à ma fureur.

Moi qui, tyran de Mycène, chassait dans des chars légers des lions et qui fut un protecteur féroce et sanglant de son peuple, moi, mort à mon tour et admis dans l'Olympe, et spectateurs du supplice post-mortem de mon père sacrilège, moi, Atrée, je gis dans un tumulus lourd cerné de bloc mégalithiques dans le creux de la terre semi-aride de cette contrée de la Grèce. Je me suis battu d'aussi loin que porte ma mémoire, et ma lignée, les Atrides, se battrons aussi loin que la mémoire porte. Nous nous battons, même morts et recouverts d'un masque d'or, immortalisés par les aèdes et transcrits par Homère, notre foudre  sacrilège ensanglantera les récits mythologiques d'horreur et de fracas.

Moi, Atrée, qui observe l'immolation d'Iphigénie sa fille par Agamemnon en prévision de la campagne rude de Troie, puis le meurtre d'Agamemnon par Clytemnestre son épouse, femme aux passions violentes, et encore l'assassinat, qui confine au suicide, si personnel, si impensable car matricide d'Oreste sur Clytemnestre. Grinçons des dents en scrutant les noirs desseins des personnages tragiques, qui vivent et meurent pour la violence. Dans mon souterrain, à peine assez frais pour contenir ma rage, j'éructe de ma voix d'outre-tombe : « Fallait-il en venir jusque là pour inventer la tragédie ? ».

Moi, Atrée, cœur bouillant dans les entrailles de la Terre, il m'est impossible de me calmer. Après trois millénaires de repos et l'exhumation de mon caveau, une bouche démesurée hurle encore par ma voix sur les collines du Péloponnèse et dans les théâtres.

Zumaïa, Euskal Herria

Solstice

"Je parle toujours de l'ordre cosmique. De quoi s'agit-il au juste ? L’ordre cosmique peut être vu comme la combinaison, l'équilibre, la synthèse des forces centrifuge et centripète. Dans tous les phénomènes nous sommes en présence de la pulsation de ces deux tendances opposées et complémentaires : union et séparation, rassemblement et dispersion, lumière et obscurité, élan vital et entropie... La fleur des champs s'ouvre le matin et se ferme le soir. Le cœur bat sur le rythme diastole-systole. Les nuages d'hélium et d'hydrogène épars dans l'espace interstellaire se rassemblent, se condensent et donnent naissance à une étoile. "

Taisen Deshimaru, La pratique du Zen

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