Le Flog - Cultures et actualités politiques

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Culture

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L'équarisseur

D'où sortent-elles

ces lourdes silhouettes rouille ?

Et qu'augurent-elles

immobiles et seules

percées de trous polis ?

Le commandeur public a dit : "nous en prendrons vingt" !

Et lui serrant la main

clignant de l’œil

l'artiste a ricané.

D'un moule il a formé une vingtaine de corps.

C'est l'homme universel

dur et sec, métalleux

la carcasse recouverte d'un antioxydant.

Respirer lui serait fatal.

Planté sur le béton comme on empale les morts

il figure les humains,

prisonniers dans les villes.

Son sexe calibré ne bande pas.

Il pend.

L'homme ne marche plus : il stationne.

Il pose. Il guette le "garde-à-vous !".

Quelques toujours-vivants

ont tenté de le rendre singulier,

de lui accorder une trace de caractère,

aumône d’humanité.

Ici écharpe, ici peinture, là un collier, perles plastique.

Le marchand d'art bientôt

ou bien le policier

le citoyen zélé

ou peut-être un enfant

viendront lui retirer

ces attributs discriminants.

C'est l'homme générique.

Il envahit la ville.

Il brise l'imaginaire de ses membres de fer.

Il annonce l'arrivée de cargaisons hurlantes

de wagons déchirant

Touraine et Poitou

Charentes et Gironde.

Et jusqu'aux Pyrénées ! promet l'aménageur.

Équarrisseur du temps

il ovationne le monstre.

Partout pourtant

il efface l'unique.

Il rend l'homme superflu.

C'est lui, le métalleux,

qui les regarde sortir,

vomis par les grands trains sur un plateau d’échecs

simples pions en transit.

Interchangeables.

C'est lui, le métalleux,

qui les regarde sortir,

Témoin du sacrifice

des hommes

aux machines.

Célébrer la naissance

En hommage à Frédéric Leboyer, décédé le 25 mai 2017 à l'âge de 98 ans, ses lignes magnifiques, si justes, sur l'enfantement.

L'onde et le vent
Et pratiquement ? Car sont à bannir les mots et leur vanité - illusions, vaines promesses -s'ils ne peuvent se traduire en actes.
Comment traverser la tempête, danser avec les vagues, exulter de joie et toucher, saine et sauve, au port ? Rien n'est plus simple. Si tant est que la simplicité soit simple.

Or, donc, écoutez bien!

Une tempête...
Et vous, tout a la fois, le frêle esquif, le capitaine.
Vous n'avez pas oublié ?
Avant tout, ne pas fuir,
Faire face.

Demeurer sur le pont.
Ce qui veut dire ?
Etre consciente.
Mais encore ?
Garder les yeux ou verts.
Fermez les yeux et vous voila perdue.
Par ce seul fait que les sensations
s'en trouvent multipliées, deviennent immenses,
hors de toute proportion,
comme des ombres effrayantes projetées sur un mur.
Les yeux fermés, vous voici débordée
et votre malheureux navire bientôt englouti.
Les yeux ouverts, oui,
sans que pourtant jamais le regard ne se fixe sur ceci ou cela.
Jamais, en tout cas, sur telle image apparue sur le mur.
Si le regard se fixe, 1'attention perd sa mobilité, sa liberté,
se voit contrainte, restreinte,
et vous enferme à 1'extérieur,
vous laissant ignorer ce qui se passe a l’intérieur.
Cette concentration qui tient votre attention
éloignée de ce qui souffre, qui est une distraction,
peut faire en effet que vous ne sentiez rien.
Mais à présent que vous savez,
comment pourriez-vous faire effort pour ne rien voir
et tout manquer du voyage ?
Les yeux ouverts, donc,
mais le regard tourné vers le dedans.
Cela, c'est l’attention: aussi alerte, vive et riche
que la concentration est pauvre, étroite,
pour ne pas dire aveugle.

Qu'est-ce donc, avant tout, qui permet au navire
d'affronter la tempête ?
Son mat.
Or donc il vous faut un mat solide.

Ce qui ne veut pas dire dur, raide, rigide.
Ce mât ?
C'est votre dos. Et la colonne vertébrale, son axe.
Ce dos, il le faut capable de plier, de suivre, d'épouser
ce que voudront les vagues.
Pour ployer, il faut de fortes racines.
Et qu'il soit, ce dos, libre, vivant,
sensible, intelligent.

A quoi sert un mât
sinon à supporter les voiles ?
Lesquelles gonflées par le vent
animent la marche du navire.
Le vent ?
Le souffle.
Et voila que nous le retrouvons,
ce vent qui est au cœur de la tempête.
Quoique lui étant lié, le souffle
n'est pas la respiration.
Et pas plus n'est-ce votre souffle.
Si respirer dépendait de votre attention,
il y a beau temps que vous seriez morte.
Le souffle est un lien avec une dimension autre, qui vous dépasse.
Mais vous pouvez en jouer, le ralentir, l’amplifier.
Imaginez-le comme une monture, dont vous seriez le cavalier.
Mais attention, modifier le souffle
comporte de graves dangers.
C'est tout un art,
qui doit s'apprendre de quelqu'un.
Quelqu'un qui soit suffisamment présent pour vous conduire :
pour vous aider a vous ouvrir sans vous laisser vous perdre.
Sans risquer de vous égarer, tachons de vous en dire 1'essentiel.

Une fois encore, commençons par voir ce qu'il ne faut pas faire. On dit aux femmes, pendant 1'enfantement: Respirez! Respirez!
Malheureusement, on ne leur dit pas comment. Et, respirant n'importe comment, on les voit s'époumoner, s'essouffler, on les retrouve bientôt hors d'haleine, épuisées, affolées. Respirer ? Certes.
Mais comment?
Qu'enseignent les innombrables écoles d'accouchement sans douleur ? Égarées par des notions superficielles, elles conseillent aux femmes d'inspirer profondément
pour emmagasiner le plus possible d'oxygène, et les font inspirer avec la poitrine afin de ne pas gêner 1'enfant qui se trouve dans le ventre. Hélas ! Il faut faire tout le contraire. Les maîtres de yoga, les maîtres d'arts martiaux, les maîtres de zen,
et 1'expérience montre combien leur savoir est profond, tous mettent 1'accent sur 1'expiration
et insistent pour qu'elle se fasse à partir du ventre.
Vous connaissez maintenant le secret. Vous voyez comme il est simple: une expiration lente, prolongée, légère, douce, harmonieuse.

Au reste, n'importe qui peut en faire 1'expérience:
inspirer une grande quantité d'oxygène en gonflant la poitrine,
en tirant sur les muscles du cou et en faisant monter les épaules
n'a jamais produit un état plaisant, confortable.
Cela ne fait qu'aggraver les tensions.

« Le souffle maîtrisé est doux, léger comme un soupir d'enfant,
comme ces soupirs que l’on pousse
dans les rêves. »
Quel est le secret de ce souffle parfait,
de cette expiration longue, douce, prolongée, légère,
qui pourtant est forte,
mais bienfaisante comme un soupir ?
C'est d'être accompagnée d'un son.
Respirer est un acte purement mécanique.
Parler, c'est faire que la respiration devienne
porteuse d'un sens, d'un message.
C'est communiquer avec ses semblables.
Quand la respiration devient son,
quand elle se fait chant,
elle devient musicale.
Elle devient communication avec une autre dimension.
Orphée dompte les bêtes sauvages par sa musique.
Plus exactement, par son chant, accorde aux sons de sa lyre.
Ces « bêtes sauvages », ces furieux élans,
ces vagues que vous sentez monter a 1'assaut,
vous pouvez, comme Orphée, les dompter.
Simplement par le chant.
Ce son, donc, qui accompagne l’expiration,
qui la matérialise et la transforme,
doit être harmonieux, plaisant a 1'oreille,
musical.
Sa beauté est gage de sa justesse.
Or ce son est différent pour chaque femme.

Loin de vous 1'imposer comme étant le son juste,
le maître vous 1'a fait retrouver.
Car il était en vous.
Simplement, il dormait.
Le maître 1'a réveille, vous 1'a fait reconnaître.
Puis vous a simplement aidée a le faire croître,
à le laisser prendre son envoi.

Quand cette expiration a commence de grandir,
de s'allonger, de s'affermir, s'enracinant dans votre ventre,
prenant de plus en plus la haute main sur 1'inspiration,
une force calme, profonde, a commence de se manifester.
Et bientôt, avec elle, vous voyez apparaître
un rythme.
Mais attention!
Tout cela doit se faire de soi-même.
Expiration-inspiration ont trouve un rapport juste, harmonieux.
Et, avec cette force, vous commencez à goûter
la joie.

Mais à nouveau, pratiquement, qu'en est-il
pendant le travail, pendant la traversée de la tempête ?
Une contraction commence, une vague arrive.
Vous n'avez pas oublié ?
Vous ne sauriez combattre la tempête.
Vous 1'acceptez, vous vous soumettez a elle.
Et, pareillement, vous acceptez la contraction,
la vague,
ce qui veut dire que vous respirez avec elle.
Au lieu de bloquer votre respiration,
ce qui serait 1'expression de votre refus,
vous coulez avec la vague, vous vous coulez en elle
en expirant.


Vous avez bien entendu ? Tout commence par une expiration qui s'est faite avec le ventre, sans même que la poitrine ait inspire d'air. II faut faire, en somme, tout le contraire de ce que vous feriez spontanément. La tendance, en effet, serait d'inspirer, d'emmagasiner l’air dans la poitrine pour le rejeter ensuite brutalement, rejetant ainsi symboliquement cette contraction, cette sensation que vous jugez douloureuse. Et cette brusque, cette brutale expiration faite avec la poitrine, qu'est-ce d'autre qu'un cri! Certes, le cri, dans une certaine mesure, va dans la bonne direction: c'est une expiration. Et il soulage.
Un peu. A vrai dire, très peu.
Au point qu'il reprend bientôt pour ne plus s'arrêter. Le cri, en effet, ne vous permet ni de vous emplir ni de vous vider complètement. II est manifestation d'aveuglement, d'impatience.

Quand donc vient la contraction, vous expirez avec elle.
Et votre expiration vous conduit au bout de la vague.
Vous voici vide, au creux de la vague.
Un creux, en vérité, effrayant.
Un vide sans fond s'est entrouvert.
L abîme semble vouloir vous aspirer.
C'est la que se montre tout le bienfait du travail
qu'avant 1'accouchement vous aurez fait
avec le souffle, avec le son.
Vous vous êtes familiarisée avec ce vide.

Vous l’avez, depuis longtemps, rencontre
à la fin de chaque expiration.
Vous en connaissez la saveur.
Vous n'en avez plus peur. Au contraire.
Vous en avez déjà goûté la grande paix, la tranquillité.
Aussi vous y demeurez calmement.
D'autant que, vous le savez, quelque chose va arriver.
Et ce quelque chose est une inspiration
qui, certes, n'a plus rien a voir avec le cri.
C'est une inspiration qui commence dans le ventre.
Qui, certes, emplira la poitrine, mais en dernier.
Cette inspiration qui vient d'en bas, qui vient du ventre,
vous surprend autant par sa lenteur que par sa plénitude.
Elle est passive. Vous n'avez rien a lui ajouter.
Elle vient comme une réponse naturelle
a la longue expiration qui 1'a précédée.
Et comme elle est donc lente, majestueuse, vaste!
Elle vous fait vous sentir immense,
parce que la lenteur même de 1'expiration qui l’a précédée
vous avait entièrement détendue, vous avait ouverte,
ouverte a cette vague de plénitude, de force, de joie.
Tout le contraire du cri, vous le voyez,
qui, bref, brutal, tentait de rejeter, de refuser.
Avec cette inspiration immense vous prenez,
vous absorbez la vague,
et, avec elle, toute sa joyeuse énergie.

Le miracle c'est qu'a nouveau un rythme,
une harmonie sont apparus.
Tout comme expiration-inspiration avaient fini
par former un couple,
unies l'une à l'autre par cette nécessité absolue qu'est le rythme
au point que ces deux ne faisaient plus qu'un,
voici qu'à présent respirations contractions s'accordent,
s'harmonisent.

Et des lors... trois ne font plus qu'un:
expiration, inspiration, contraction,
tout cela coule ensemble.
Tout est véritablement, à présent, comme une danse.
Qu'importe maintenant si la tempête s'enfle,
si la vague vous porte tout en haut,
si elle vous entraîne tout en bas.
Vous ne souhaitez qu'une chose :
encore plus haut!
Encore plus bas!
tant vous vous sentez pénétrée par 1'ivresse.
Maintenant, oui, vous jouez,
vous dansez avec la tempête.
Quant a ce son qui sort de vous,
vous le reconnaissez ?
C'est bien le gémissement qui dit que vous approchez
de 1'extase.

Le travail est terminé.
L enfant n'est pas ne mais vous le sentez la, tout proche.
La rade est grande ouverte.
Le vaisseau n'a plus qu'a entrer au port.
Pourtant le vent s'est tu, les vagues se sont calmées.
C'est un calme trompeur.
Vous sentez bien que le monstre est proche, qu'il rode,
que la tempête ne fait qu'amasser en silence
les énergies nouvelles qui vont emporter la citadelle,
porter 1'enfant jusqu'au rivage.
Mais vous n'avez plus peur.
Recueillie, vous attendez.
Au reste, ce calme, ce silence, vous 1'avez reconnu.
Vous savez qu'il est comme ce point d'orgue
qui dans l'amour précède le déferlement de la joie.
Aussi ne permettez-vous a personne de vous troubler,
de vous bousculer.
Simplement, vous êtes là.

Et quand reviennent, plus gigantesques que jamais, les vagues, en expirant, en vous vidant, vous coulez avec afin de vous offrir toute à 1'inspiration qui suit et va vous emporter, finalement, vous et l’enfant, au sommet de 1'extase.

« Poussez ! Poussez comme pour aller a la selle !
Poussez comme pour faire caca ! »
Que plus jamais on n'entende ça !
Certes, poussez par en bas et non avec la poitrine.
Mais « aller à la selle, faire caca »...
à ce moment-la!
Supporteriez-vous, de votre amant, ces mots-là ?

« Prenez de 1'air! Poussez ! Poussez !
Prenez de l’air avec la poitrine ! Bloquez !
Et maintenant, allez ! Allez ! Poussez ! Poussez ! »
Cela, qu'on ne 1'entende plus jamais non plus !
Inspirer avec la poitrine, bloquer :
tout le contraire, maintenant vous le savez, de ce qu'il faut faire.
Quand on a vu ces malheureuses se remplissant, se gonflant,
retenant tant bien que mal 1'air amasse dans leur poitrine,
poussant, hélas, bien en vain,
quand on les a vues congestionnées, près d'éclater,
le visage rouge, tuméfié
et qui va bientôt tourner au bleu,
les yeux injectes de sang,
quand on a saisi, dans leur regard, 1'angoisse
de sentir combien leurs efforts sont futiles et vains,
alors on a grand-pitié d'elles.
On sait que, comme cela, jamais 1'enfant ne passera.
C'est qu'il s'agit non pas de faire effort,
mais de s'ouvrir.

Ah, qui comprend donc
le non-agir!
Lao-Tseu ne dit-il pas:
« Tenter de s'emplir a ras bords,
se gonfler, se raidir ? Jamais !
Au contraire, s'arrêter à temps.
Qui donc comprend
que le secret de la Vote
c'est le vide! »

Actif, passif, yang, yin, masculin, féminin, expirer, inspirer, donner, prendre.
Expirer c'est donner.
C'est, vous le sentez bien, le temps actif...
comme dans parler, chanter.
Inspirer, qui est prendre,
est passif, féminin.

Ici, expirer a pris la haute main. Expirer mène la danse. Inspirer ne fait que suivre.
Ce ne seront, finalement, qu'expirations menant au vide. Un vide qui déborde tant il est plein. Triomphe du yang, du masculin.
Yang: ainsi s'accomplit la jeune fille.
Elle ne savait que prendre.
Devenue mère elle ne connaît plus, comme la terre,
que le don.

Frédéric Leboyer, Célébrer la naissance, Seuil, 2007

Powidoki : l'ultime chef d'oeuvre d'Andrzej Wajda

L'ange du cinéma polonais se promène encore parmi nous : le dernier film d'Andrzej Wajda sort en salle en France et sa force s'imprime dans nos yeux. Le film (dont le titre français Les fleurs bleues fait référence à une scène magnifique, bleu tranchant sur le cimetière de pierre) offre cette vision unique que le cinéaste porte sur son pays. Historien d'une Pologne martyre de la modernité, Wajda découvre les méandres de l'âme humaine : affres de la misère, grandeur de l'admiration, bassesse des compromissions, puissance de libération de l'art.

Powidoki, (le titre original) c'est la persistance rétinienne que l'artiste Władysław Strzeminski (1893-1952) conceptualisa : notre œil perçoit le monde et lui imprime sa couleur intérieure. C'est à cette vision que le peintre doit donner forme.

"Il s'agit d'une des premières et rares théories artistiques moderne qui prend en considération le mouvement de l'homme", écrit Laurence Kimmel (1). Wajda peint un homme singulier, modèle splendide d'intégrité face à une société où règne l'absurdité.

C'est bien Strzeminski en tant que personne singulière qui habite Les fleurs bleues : l'époux esseulé de l'artiste Katarzyna Kobro (1898/1951), le père d'une petite Nika qui emplit le film d'une dignité presque héroïque, le professeur adulé par une bande d'étudiants à la recherche de l'Art véritable. C'est lui que nous voyons tenir tête, jusqu'à la mort, à un système odieux où "si tu ne travailles pas, tu ne manges pas".  Mais plus qu'un film à charge contre le système soviétique, c'est un cri en faveur de la liberté quand elle reste l'unique rempart contre la dépersonnalisation.

1. Un article riche et éclairant sur Katarzyna Kobro et Władysław Strzemiński : Une théorie du pli moderne, par Laurence Kimmel sur le site Exporevue

Maxime N'Debeka, 980 000 : Nous sommes les 99%


Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud

Encore une année

Grillant au soleil des œufs vides

Une année creuse

Une année qui ne porte

Aucune trace de temps

Une année qui n'a pas existé

Année méconnue

Hier elle boitillait

Aujourd’hui elle se raccourcit

Encore une année

Aussi petite qu'un atome

Prise et rongée par des ombres

Les jours ont raccourci

La lune perce à peine la nuit

Osera t-on demander au soleil

Pourquoi sa route est moins longue

Osera t-on demander à la lune

Si les couloirs de la nuit sont déserts

Osera t-on se demander

Pourquoi les seins des femmes sont secs

Pourquoi les fleuves ont tari

Pourquoi les greniers de la terre suintent

Pourquoi les réservoirs du ciel sont vides

Pourquoi la vie diminue

Pourquoi la vie diminue ici et

Pourquoi elle s'allonge là

Un côté ne nourrit-il pas un autre

Qui osera - Qui osera - Qui osera

Nous oserons

980 000 nous sommes

980 000 affamés

              brisés

              abrutis


Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Avec des feux dans la gorge

        des crampes dans l'estomac

        des trous béants dans les yeux

        des varices le long du corps

Et des bras durs

Et des mains calleuses

Et des pieds comme du roc


980 000 Nous sommes

980 000 Ouvriers

              chômeurs

              et quelques étudiants

Qui n'ont plus droit qu'à une

             fraction de vie

L'usine produit

La terre est fertile

Deux plus deux, c'est bien

               quatre pourtant

De nuit comme de jour

La cheminée de Kinsoundi fume

De nuit comme de jour

le paysan songe à son champ

De nuit comme de jour

L'étudiant est tendu

Vers son diplôme

Année après année

Un milliard de plus

Mais pour nous la vie diminue

Les gorges sont des déserts

Les ventres des océans en colère

Les yeux des oubliettes

Les corps des oranges sucées

Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Nous ne levons plus nos yeux

vers les étoiles du ciel

Nous avons brûlé nos prie-dieu

Pour éclairer les couloirs

       sombres de la terre

Nous venons à 980 000

Nous entrons sans frapper

Et apparaissent 20 000

20 000 prophètes

20 000 qui font des miracles

Mercedes dans leurs pieds

La soif désaltère

La faim nourrit bien

Des greniers bourrés

Pendent au bas du ventre

Jolis, jolis bien jolis miracles


Mais nous ferons nous-mêmes

                                             nos miracles

Nous ferons nous-mêmes

Pour nous-mêmes

                           nos miracles


Finis les jours raccourcis

nous ne voulons plus de mise à sac

                         plus de castes

                         plus de prophètes

                         plus d'ombres noires

                         plus de couloirs obscurs

                         plus de fonction publique gloutonne

Nous allons briser

tous les murs

nous allons briser

tous les couloirs

Où 20 000 se terrent

Où les greniers de la terre

Regorgent de tout notre riz

                  de toutes nos pommes de terre

                     de tout notre sucre

                       de tout notre tabac

                         de tous nos tissus

                           de toute notre vie

Venez, venez vous tous

           Paysans ouvriers

           Chômeurs étudiants

La terre est pour tous

20 000 s'en sont emparés

Mais nos têtes rasées

                      enfumées

                      calcinées

Saisissent tout de même

Aujourd'hui les mathématiques

Un million moins 20 000

Nous sommes 980 000

Nous sommes les plus forts

Arrachons notre part

Maxime N'Debeka, L'Oseille/Les citrons, Paris, L'Harmattan, 1975, in Anthologie africaine : poésie, Jacques Chevrier, Hatier, Paris, 1988.

Maxime N'Debeka est né à Brazzaville, Congo, en 1944.

Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud


Atrée, par Tcharango

Être underground aura toujours été mon destin-grandiose.

Moi, Atrée, survivant de Tantale, qui dévora ses enfants en l'honneur des Dieux.

Moi qui, dans un souterrain et les pierres monumentales cherche un exutoire à ma fureur.

Moi qui, tyran de Mycène, chassait dans des chars légers des lions et qui fut un protecteur féroce et sanglant de son peuple, moi, mort à mon tour et admis dans l'Olympe, et spectateurs du supplice post-mortem de mon père sacrilège, moi, Atrée, je gis dans un tumulus lourd cerné de bloc mégalithiques dans le creux de la terre semi-aride de cette contrée de la Grèce. Je me suis battu d'aussi loin que porte ma mémoire, et ma lignée, les Atrides, se battrons aussi loin que la mémoire porte. Nous nous battons, même morts et recouverts d'un masque d'or, immortalisés par les aèdes et transcrits par Homère, notre foudre  sacrilège ensanglantera les récits mythologiques d'horreur et de fracas.

Moi, Atrée, qui observe l'immolation d'Iphigénie sa fille par Agamemnon en prévision de la campagne rude de Troie, puis le meurtre d'Agamemnon par Clytemnestre son épouse, femme aux passions violentes, et encore l'assassinat, qui confine au suicide, si personnel, si impensable car matricide d'Oreste sur Clytemnestre. Grinçons des dents en scrutant les noirs desseins des personnages tragiques, qui vivent et meurent pour la violence. Dans mon souterrain, à peine assez frais pour contenir ma rage, j'éructe de ma voix d'outre-tombe : « Fallait-il en venir jusque là pour inventer la tragédie ? ».

Moi, Atrée, cœur bouillant dans les entrailles de la Terre, il m'est impossible de me calmer. Après trois millénaires de repos et l'exhumation de mon caveau, une bouche démesurée hurle encore par ma voix sur les collines du Péloponnèse et dans les théâtres.

Zumaïa, Euskal Herria

Solstice

"Je parle toujours de l'ordre cosmique. De quoi s'agit-il au juste ? L’ordre cosmique peut être vu comme la combinaison, l'équilibre, la synthèse des forces centrifuge et centripète. Dans tous les phénomènes nous sommes en présence de la pulsation de ces deux tendances opposées et complémentaires : union et séparation, rassemblement et dispersion, lumière et obscurité, élan vital et entropie... La fleur des champs s'ouvre le matin et se ferme le soir. Le cœur bat sur le rythme diastole-systole. Les nuages d'hélium et d'hydrogène épars dans l'espace interstellaire se rassemblent, se condensent et donnent naissance à une étoile. "

Taisen Deshimaru, La pratique du Zen

Quand Saint-Michel chahute

Visages et regards pris au vol d'un quartier accueillant.

La photographie, "c'est le monde qui s'écrit de lui-même." (Jean Baudrillard)

Printemps des poètes 2015 : traces


Liberté, Liberté

J’avais cueilli un périodique au kiosque du coin d’la rue Kléber. Un Figaro m’était par hasard tombé dans les mains. Le grand titre de la Une osait l’association suivante : « L’Europe face à la contagion islamiste »  L’estomac retourné par les relents de haine du vieux canard, je rebroussais chemin pour le rendre au vendeur.
- Ben alors ! Tu l’as voulu, tu l’as eu ! me lança goguenard le kiosquier, en attrapant néanmoins la liasse de papiers gris et bleu qu’il reposa sur le présentoir idoine.
Je recommençais mon manège, à l’aveugle, extrayant un autre journal du tourniquet diabolique. Le fatum periodicum me jouait décidément des tours : j’avais accroché à mon fil de pèche un Libé tout droit sorti d’un vrai cauchemar : « VI ER DANSKERE, Nous sommes Danois » s’étalait en grosses lettres, apposées sur la photo d’un homme effondré qu’un autre serrait dans ses bras.
Ainsi coulait le fleuve des jours, donc, jamais semblables et pourtant redondants, affichant des airs de famille parfois si nets qu’un dimanche succédait à un mercredi noir. Je m’assis sur un banc de bois, j’avalais les caractères plus goulûment que mon café noir au réveil.
Le sommet de ma stupeur fut atteint quand je saisis les circonstances de la mort des deux victimes de l’attentat : un réalisateur de documentaires, exténué par sa journée de recherches sur Internet avait déserté la salle de débat où une représentante des FEMEN discourait sur la liberté d’expression, pour déguster une bière au comptoir dans l’entrée, quand la porte s’était ouverte en grand fracas, laissant entrer le froid de janvier et puis sa propre mort.
Le second, vigile, s’était rendu ce soir-là vers 20 heures à la Syna de Copenhague pour prendre en charge la sécurité d’une Bar Mitzvah. Il attendait nonchalamment que le temps passe quand la mort lui était tombée dessus.
Qui était donc son bras armé ? A 22 ans, que sait-on de la vie pour s’en faire le bourreau ? A 22 ans, que connaît-on de Dieu pour s’en croire le justicier ? De cela l’article de presse ne disait mot. Il se perdait dans des considérations éculées sur les nationalités des nouveaux fanatiques, établissant savamment un classement européen où le Danemark – c’est peu de le dire – arrivait en tête avec, au prorata de la population nationale, 22 départs pour la Syrie – la France arrivait en deuxième position avec un score de 21.
J’avais fini mon Libé, outre le dossier spécial, j’avais lu in extenso le sujet sur la profanation d’un cimetière juif dans le Bas-Rhin et le portrait de François Morel. Je laissais le quotidien sur le banc. Je repartais vers le parc pour m’étirer un peu. Barbara s’était glissée dans mon esprit pour la journée.
« Liberté liberté, qu’as-tu fait Liberté, pour tout ceux-là qui voulaient te défendre ? »


Entendre Cassandre

De loin en loin passent les échos de ses pleurs, si loin, la Phénicie. 


Les dieux ont condamné Cassandre à dire la vérité : jamais personne ne pourra l’écouter. 


Elle dit la mort des siens, elle dit les sombres jours, elle dit combien la peine ne peut même plus se dire.


Elle nous dit Cassandre que son pays s’effondre sous les coups du tyran.


Elle nous dit qu’il est laid son masque de puissant, serti des lourds diamants qu’il nous a achetés. 


Elle nous dit qu’il a fait de nos ennemis les siens afin de se maintenir, au pouvoir, lui seul.


Elle nous dit qu’il ricane : nous détournons la tête quand il jette des bombes sur celle de ses enfants. 


Elle nous dit Cassandre, ce que son peuple espère : redevenir comme nous, nous qui n’entendons rien.


Les dieux ont condamné Cassandre à dire la vérité : jamais personne ne pourra l’écouter.

Les dieux sont morts. Cassandre parle. Je t’entends, je t’entends, Cassandre.
Et toi, l’entends-tu ?

Louatah/Houellebecq : 3/0

Dans les romans de Michel Houellebecq, c'est la construction du récit qui à chaque fois m'attache à mon livre sans que je puisse le lâcher. Est-ce parce que dans Soumission  cette construction semble creuse que l'univers de Houellebecq m'est apparu pour la première fois irrespirable, clos, vain ?

Comme il l'écrit lui-même, un véritable écrivain est quelqu'un qui s'impose par sa personnalité tandis qu'un auteur de seconde zone écrit des pages  "qu'on sent dictées par l'esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantasmatique et anonyme". Un grand auteur sera celui qui s'impose face à son temps, qui est "intempestif", au sens de Nietzsche (qualifié continuellement de "vieille pétasse" par Houellebecq, comme pour disqualifier l'acerbe point de vue nietzschéen : peine perdue, on entend tout au long du livre Nietzsche s'écrier "je te tiens nihiliste ! ").  Or Soumission donne libre cours à ce que l'époque comporte de plus pourri, de plus vicié : l'air nauséabond qui se dégage du livre vient d'une nourriture avariée, le ressassement de l'idée selon laquelle il existerait en France deux peuples, un majoritaire, chrétien, et un musulman, peuples qui ne se "mélangeraient" pas, qui n'auraient pas d'intérêt commun. Le soi-disant peuple musulman attendrait le moment pour prendre le pouvoir, par les urnes. C'est le point de départ du roman.

Mais Houellebecq a aussi besoin d'un élément central pour avancer dans son intrigue : c'est en se tournant vers la religion, d'abord chrétienne, puis musulmane, que son héros trouve une issue à sa situation. En ce sens le roman de Houellebecq n'est pas islamophobe : il est  tout bonnement traditionaliste et en conséquence, phallocrate et misogyne. La motivation de l'anticipation politique qu'imagine Houellebecq c'est l'instrumentalisation des femmes, qui ne sont jamais pensées comme des sujets autonomes, jouissant d'une liberté légitime, mais toujours comme des outils pour la satisfaction masculine, que ce soit à travers le sexe ou la cuisine, deux exemples qui ponctuent tout le livre.   

Comme la plupart du temps, le narrateur, qui est aussi le héros est un homme d'âge mur, célibataire, sans liens humains (il ne voit pas ses parents, n'a ni enfants ni famille ni amis). Son monde est centré sur lui-même et sa petite jouissance. Il se sent, confie t-il, aussi politisé "qu'une serviette de toilette". C'est bien pourquoi il me semble impropre de voir dans Soumission autre chose qu'une utopie fantasmatique pour macho en déshérence. La politique n'est que le véhicule narratif qui permet d'imaginer le retour d'un âge d'or, à travers la victoire aux Présidentielles de 2017 d'un candidat islamiste réconciliant État et religion. Fonctionnaire, le héros reçoit les changements à la tête de son pays avec une passivité exemplaire. Attiré par le christianisme du dernier Huysmans, il peine à y trouver le bonheur - les retraites catholiques manquent de plaisirs sensuels, même le tabac est interdit ! L'offre musulmane parait bien plus attrayante : la polygamie y est encouragée,les mâles dominants étant naturellement voués à perpétuer l'espèce. Une femme de quinze ans au lit, une autre de trente ans à la cuisine, voilà de quoi embellir la vie d'un célibataire alcoolique habitués aux escorts girls. 

Le propos de Houellebecq parait d’autant plus insipide qu'il n'a rien d’orignal. Il redouble l'intrigue qui ouvre l'excellente trilogie de Sabri Louatah, Les Sauvages : une élection présidentielle en France doit porter au pouvoir un président d'origine algérienne. Sur plusieurs points la pauvreté du roman de Michel Houellebecq éclate face à la finesse de Louatah.

  1. Le point de vue du narrateur correspond dans Soumission au petit univers étriqué d'un mâle blanc hétérosexuel bourgeois. Toute rencontre, tout échange donne lieu à un calcul égoïste : qu'est-ce que l'autre va m'apporter ? Qu'est-ce que l'autre produit sur moi ? L’indifférence du héros au monde est même parfois grotesque : découvrant des cadavres suite à une fusillade dans une station-service, le héros n'a aucune réaction. Attention, il n'est pas sidéré : il ne tient tout simplement pas compte des autres, ne se fixant que sur son plaisir ou son déplaisir. A contrario, Louatah nous propulse au sein d'un famille, dont nous apprenons à connaître les vies, les pensées, l'histoire, les sentiments complexes, les relations confuses entre une première génération d’Algériens vivant en France et leurs descendance, deuxième génération née à Saint-Étienne. Hommes et femmes y tiennent place égale. L'intrigue nous amène dans différentes sphères : parisianisme médiatique de Fouad l'acteur renommé, galaxie ténébreuse du cousin Nazir le terroriste, intimité d'une famille kabyle auprès des tantes Rabia et Dounia, petite délinquance stéphanoise de Krim et Gros Momo, parfum du bled du vieil oncle Idris... Les points de vue s’additionnent et livrent ainsi une vision du monde résolument plurielle. 
  2. Chez Houellebecq l'amour est devenu un sentiment insipide : qu'il soit filial ou "marital", il est voué à un éternel calcul utilitariste. N'est-ce pas parce qu'il n'est pas réel ? Seul le calcul égoïste vaut parce qu'aucun amour véritable ne dicte sa loi imparable au sujet. Ainsi le héros apprend que sa mère est morte une fois qu'elle est déjà inhumée dans le carré des indigents.... Il va voir sa belle-mère une fois son père décédé, pour régler les papiers administratifs. Plus que de la provocation, je pense qu'il manque aux personnages de Soumission une consistance sans laquelle ils deviennent quasiment neutres. A l'opposé, chez Sabri Louatah les personnages sont en vie : l'amour défie les caricatures sociales, s'incarne dans des couples complexes ou se transforme en haine fraternelle. 
  3. Michel Houellebecq, nous l'avons dit, utilise l'islam comme le christianisme comme moyen d'assurer une domination masculine mise à mal par l'émancipation occidentale moderne. Il est important  de noter que Sabri louatah dépeint une famille française de confession musulmane, où la laïcité est la norme : à l'exception de Nazir le terroriste, pour les autres personnages la religion est renvoyée à la pratique de chacun. Cela rappelle très concrètement les familles françaises de confession catholique. Au fond l'islam que décrit Houellebecq est un islam importé, image qui porte intrinsèquement un grave danger : nourrir les délires identitaires. Comme l'a montré la réaction au massacre de Charlie Hebdo, les Français dans leur immense majorité sont attachés à la laïcité et au droit au blasphème, concepts peu compris à l'étranger (du Maroc aux Etats-Unis). Les fanatiques l'ont bien compris, eux qui utilisent les conflits à l'étranger pour embrigader certains jeunes français contre leur propre pays, cette France qu'ils ne parviennent pas à comprendre. 
Soumission signe pour moi la fin de Michel Houellebecq. La littérature a besoin d'auteurs "qu'on a envie de retrouver,  avec le(s)quel(s) on a envie de passer ses journées", explique Houellebecq lui-même (gageons que cette phrase montre à quel point il est lucide sur son propre cas). Sabri Louatah est de ceux-là : le quatrième tome des Sauvages est attendu pour avril 2015. Michel Houellebecq est mort, vive Sabri Louatah !

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