La quatrième édition d'Histoires de passages se consacrait du 19 au 22 juillet au thème suivant : connecter / déconnecter. Une invitation aux sources plurielles, dans différents villages de Xantrie, au cœur d'une Corrèze luxuriante.

Des oiseaux, le vent et le cadastre (Gilles Clément), au milieu des sculptures et des abeilles (Jan Krizek), des vignes et des pommiers, créer un "no man's time" (Thierry Paquot) au rythme de chacun, emporté dans une énergie collective, découvrir son moi gastronomique (M. F. K. Fisher), se souvenir de Lucrèce et de la Coopérative des mal-assis.

Rencontrer Alexandra Kollontaï et Dziga Vertov dans une salle obscure, saluer les milans royaux qui quittent Saint-Bonnet-les-tours pour un automne africain.

Photographier, dessiner, discuter, contempler, rire, lire et rêver.

Remercier, chaleureusement, Laurent Gervereau, tout jeune Hautefageois, Claudine et Patrice Saintraymond pour leur hospitalité, et toute l'équipe de bénévoles, si inspirée...

En retour, des mots prononcés sous les arbres, pour passer un peu de pensée vive, celle de trois grands hommes qui nous inspire toujours.

Huxley, Ellul et Charbonneau : aux racines de l'écologie

Des pensées incarnées

« Ce que l'on est dépend de trois facteurs : ce dont on a hérité, de ce que le milieu a fait de vous et de ce que vous avez jugé bon de faire de votre milieu et de votre héritage.» ( Aldous Huxley, L'éternité retrouvée)

Né en 1894 dans une famille de l'aristocratie anglaise qui compte de grandes figures d'intellectuels, Aldous Huxley reçoit une éducation moderne dans une école dirigée par sa propre mère. La mort de celle-ci, la disparition d'une sœur et d'un frère ainsi que la cécité qui le frappe à l'adolescence provoquent une rupture dans la vie du jeune étudiant : se soumettant à une rééducation difficile, il conserve la vue , se tourne vers la littérature et quitte l'Angleterre. Auteur d'essais et de romans, il se tourne dans les années trente vers la Philosophie éternelle, celle « qui reconnaît qu'il y a une réalité qui est la substance même des choses matérielles, de la vie et de l'esprit » et qu'il retrouve dans les grandes religions.  Installé aux Etats-Unis à partir de 1937 avec son épouse, il s'intéresse à l'expérimentation des drogues et aux mystiques orientales et devient ainsi une icône des Sixties. Il s'éteint en 1963.

Traduit en français dès 1932, son roman Brave New World est lu par deux jeunes bordelais, Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Les deux amis se sont rencontrés adolescents et ont noué une amitié qui durera plus de soixante ans. Le premier, né en 1910, est le dernier-né d'une famille bourgeoise aisée du Lot-et-Garonne. Agrégé d’histoire-géographie, il s'installe à côté de Pau avec sa famille, simple professeur d'une école normale d'instituteurs. Il écrit de nombreux ouvrages qui restent largement méconnus, surtout si l'on se réfère à la notoriété de son ami Ellul.


Celui-ci naît en 1912, enfant unique d'une famille pauvre, frappée par le chômage : premier de la classe, Jacques travaille dès l'âge de quinze ans pour se payer des études de droit. Il découvre Marx et reçoit littéralement la révélation divine : il se tourne vers la théologie protestante. Après avoir participé activement à la résistance, il devient professeur de droit à l'université de Bordeaux, auteur d'ouvrages très vite publiés dans le monde entier.

Dès les années 1930 les deux amis prennent conscience du bouleversement profond qui anime la société. Ils organisent des cercles de réflexion, le groupe de Bordeaux des Amis de la revue Esprit, version gasconne du personnalisme. Ce courant fondé en 1932 à Paris essaie de sortir de l'alternative capitalisme/communisme, matérialisme/idéalisme, en privilégiant la personne, « chair et esprit », une personne pensée comme ancrée dans sa communauté. Avec leurs premiers textes ronéotypés les deux penseurs donnent naissance à l'écologie politique : le constat est radical. L'humanité est aux prises avec un changement total, que Charbonneau baptise « la grande mue » : c'est la transformation d’un état à un autre, le passage de sociétés traditionnelles, autonomes et hors marché, vivant sur une organisation séculaire, au règne de l’économique, de l’abstrait, de la technique, puissance collective fascinante qui fonctionne en roue libre, instaurant un système technicien démesuré. Face au culte du progrès, seul le sentiment authentique de la nature permet de retrouver la liberté personnelle, la conscience d'être incarné dans un lieu et dans un temps, d'être « saisi » par autre chose que soit : ce sentiment de la nature est une force révolutionnaire et les deux hommes organiseront des séminaires en pleine nature avec des jeunes, dans cette même campagne où ils se battent contre l'aménagement de l'Etat visant à bétonner la côté aquitaine. « Penser globalement, agir localement » : cette pensée d'Ellul a depuis largement essaimé.

C'est Aldous Huxley qui présidera à la traduction en anglais de La Technique ou l'enjeu du siècle, qu'Ellul publie en 1954. Originales, singulières et profondes, les œuvres de Charbonneau, Ellul et Huxley entrent en résonance parce que leur constat est sous de nombreux aspects convergent.


Résonances

L'angle d'attaque le plus aigu de la critique que porte nos trois penseurs est bien sûr leur point de vue sur la technique. Il faut prendre cette notion en un sens large : la technique ne se réduit pas aux objets techniques. Elle englobe toutes les méthodes d’organisation de la vie : la bureaucratie, l’agro-industrie, le taylorisme sont des techniques. Elle consiste à rechercher en toutes choses la méthode la plus efficace. Est définie comme efficace une chose ou une personne qui agit effectivement : en matière énergétique, thérapeutique, politique...

Elle est le rapport entre les résultats obtenus par l’agent et les objectifs qu’il s’est fixés. Dès 1977 Ellul met en avant le caractère systématique de l'organisation technique : « Le système est un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’un provoque une évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément » (J. Ellul, Le système technicien, éd. Calmann-Lévy, p. 88).

Le grand dessein à l’œuvre dans nos sociétés a pour finalité « la parfaite intégration de l’homme dans le système technicien. » C'est un tel univers que décrit Aldous Hyxley dans son roman de 1932 : « Le meilleur des mondes présente le tableau imaginaire et quelque peu licencieux d'une société dans laquelle les efforts faits pour recréer des êtres humains à la ressemblance des termites ont été poussées à la limite du possible », explique Huxley dans son Retour au meilleur des mondes en 1958 (éd. Omnibus, p.698). Dans la société qu'il imagine, les enfants sont fabriqués en laboratoire, soumis à un conditionnement différentié en fonction de la catégorie sociale à laquelle on les assigne. Cet aspect rejoint une préoccupation majeure exprimée par Charbonneau dans ses Chroniques de l'an Deux Mille (disponible sur le site La Grande Mue) : « Le pire qui pourrait arriver, la biologie transformée en biologisme aidant, serait que la société se réserve de définir la mutation positive, et de qualifier et fabriquer les individus : qu'elle pratique « l’eugénisme » en éliminant tout ce qui ne serait pas conforme à son modèle du beau et du bon ».


Quant à Ellul, il déclare plus de cinquante ans après l'édition du Meilleur des mondes : « On a beaucoup parlé de 1984, c'est en réalité le Brave New World d'Huxley qui est en vue. Avec la spécialisation dès la naissance des individus utiles à tel service dans la société et qui seront si parfaitement adaptés physiologiquement qu'il n'y aura plus ni adaptation, ni révolte, ni ouverture sur un ailleurs. La combinaison du génie génétique et de la spécialisation éducative donnera un homme adéquat à ses fonctions techniques . »(J. Ellul, Ce que je crois, 1987, p. 184)

L'ensemble social prime sur l'individu qui n'est pas pensé comme une liberté, une fin en soi, mais comme un « rouage de la mécanique sociale ». Aux méthodes répressives des régimes dictatoriaux s'ajoutent « renforcements et manipulations », propagande et distractions ininterrompues, utilisées comme « opium du peuple ». « Une société dont la plupart des membres passent une grande partie de leur temps non pas dans l’immédiat et l'avenir prévisible mais quelque part dans les mondes inconséquents du sport, des feuilletons, de la mythologie et de la fantaisie métaphysique aura bien du mal à résister aux empiétements de ceux qui voudraient la manipuler et la dominer. » (A. Huxley, Retour au meilleur des mondes, éd. Omnibus, p.708.)

C'est le règne de la matière qui refoule l'esprit à la surface de la société : il n'en reste que la forme, que ce soit en art ou dans la pensée, une civilisation de l'image qui remplace la relation parlée qui seule permet à chacun « d'établir un rapport personnel avec la Vérité, la réalité et autrui »  : « désormais nous vivrons sans doute dans un univers où des hommes muets déambuleront dans un torrent d'images et de sons tandis que dans un inaccessible saint des saints les prêtres de la puissance technique, sans distinction de personnes ou de nations, communiqueront parfaitement dans les signes mystérieux des graphiques et des nombres » (B. Charbonneau, Le paradoxe de la culture, éd. Denoël,1965, p.76)


Individus épuisés par le règne de la jouissance « esthétique ou sensuelle », passifs, « sans transcendance ni Nature », auto-centrés, qui « s'offrent en spectacle à d’autres individus »... On retrouve le triptyque qu'Ellul dessine à la fin de son ouvrage de 1988 Le bluff technologique : sur le panneau principal apparaît l'homme adapté : calmé par ses hypnotiques, jogging et autres entraînements. Sur le volet de gauche l’homme fasciné fait face au joueur qui figure sur le volet de droite , l'homme diverti : «  jouez, jouez, nous nous occupons du reste »...

Dans Le meilleur des mondes comme dans le nôtre, des drogues licites prennent en charge toute émotion qui dépasse le cadre normalisé des relations. Le Sauvage qui dans le roman découvre la civilisation technicienne réclame « le droit d'être malheureux, de vieillir, de devenir laid et impotent » : « Je n'en veux pas du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché. » (A. Huxley, Le meilleur des mondes, éd. Omnibus, p. 202)

Or, comme le souligne Charbonneau, dès 1937 (Le sentiment de la nature, force révolutionnaire, in Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Seuil, 2014 ) « la synthèse entre une liberté indéfiniment accrue et un confort indéfiniment accru est une utopie. » 

Il est donc illusoire de viser à la fois le confort, c'est-à-dire le bien-être matériel, et la liberté, conçue en son sens le plus fort chez un penseur tel que Charbonneau : « La liberté n'est pas un mot, mais un cri des profondeurs. Elle n'est pas une idée, elle existe et par conséquent, naît, vit et meurt. » «  La liberté, c'est un homme conscient de l'être, de sa pensée et de ses actes. Un individu singulier, que ne désigne pas un numéro matricule mais un nom, qui s'inscrira à la première seconde de sa vie, comme il la scellera à tout jamais dans sa tombe. Toute société qui n'est pas un simple bloc de matière est faite de ces pierres vives : si elle n'existe pas dans l'univers, nous la créerons, ou nous en mourrons. » (B. Charbonneau, Je fus, essai sur la liberté, 1980).


Exposition Plonk et Replonk à Argentat

Des fins et des moyens

Cet ultimatum oblige à poser à nouveau frais une question classique en philosophie morale : celle des fins et des moyens. Pour agir l'homme pose des fins qu'il vise en s'appuyant sur des moyens. Si la liberté et le confort entrent en contradiction, alors reste t-il une place pour la liberté dans une société traversée de part en part par les impératifs techniques ?

Huxley : « ni ange ni démon »

En 1937 Aldous Huxley s'empare de la question dans son ouvrage La fin et les moyens, publié en France en 1939 ( évoqué par Ellul dès 1948 dans Présence au monde moderne). « Être un homme complet, équilibré, c'est une entreprise difficile, mais c'est la seule qui nous soit proposée. Personne ne nous demande d'être autre chose qu'un homme. Un homme, vous entendez. Pas un ange, ni un démon. Un homme est une créature qui marche délicatement sur une corde raide, avec l'intelligence, la conscience et tout ce qui est spirituel à un bout de son balancier, et le corps et l'instinct et tout ce qui est inconscient, terrestre et mystérieux à l'autre bout. En équilibre, ce qui est diablement difficile. »

Huxley considère que toutes les sociétés visent le même idéal, : la liberté, la paix, la justice et l'amour fraternel. Seuls les moyens différent pour y parvenir. Huxley met en avant le détachement comme voie royale que les sagesses millénaires enseignent sur tous les continents. Seul le changement personnel peut augurer d'un avenir fait de paix, de charité et de tolérance. La fin ne justifie pas les moyens : c'est en s'astreignant à bien choisir ses moyens que chacun peut poursuivre des fins absolument bonnes.

Appliqué à la technique, ce point de vue revient à soutenir la thèse de la neutralité de la technique : toute technique peut être bonne ou mauvaise selon l'utilisation qui en est faite. Il suffirait, pour reprendre les mots de Charbonneau, de mettre les bœufs avant la charrue, c'est-à-dire de diriger le progrès technique vers des buts moraux pour que tout retrouve sens.

Ellul : « crever les yeux du rossignol »

Ellul va justement critiquer cet aveuglement. « Les idéalistes, explique t-il (J. Ellul, Présence au monde moderne, in Le défi et le nouveau, éd. La Table ronde, 2007, p. 63) dans le genre de Huxley, prétendent subordonner nos moyens à une nouvelle fin et en choisir les meilleurs parce que de mauvais moyens vicient les fins; ces pensées sont honorables, et objectivement vraies, mais elles sont aussi déplacées dans notre temps que le combat contre un tank avec une hache de pierre » : la technique n'est pas neutre, elle est ambivalente. Elle porte en elle des effets bénéfiques et délétères et il n'est pas possible de séparer les uns des autres. Toute technique se paie : en payer le coût n'est jamais facultatif.

De plus la technique est en elle-même sa propre fin : elle fonctionne par pure causalité. « Quand on a l’instrument, il faut bien qu'on l'utilise. (…) On l'a fait parce qu'on le pouvait. Un point c'est tout. » Cela signifie qu'il n'y pas de finalités à apporter de l'extérieur. Face au système technicien qui relie le phénomène technique et le progrès technique, tout discours moralisant revient à « parler pour ne rien dire ». Car si « rien n'arrête le progrès » c'est parce que « la technique avance dans un secteur jusqu'à l’extrême pointe de ce qui est possible ». « On n'arrête pas le progrès cela signifie qu'il est lancé comme une locomotive et qu'il possède sa cause en lui-même ». (J. Ellul, Le système technicien, Le Cherche-Midi, p.288-289).

De plus cette omniprésence de la technique a pour conséquence que « tout est devenu moyen,. Il n'y a plus de fin. Nous ne savons pas vers quoi nous marchons. » (Présence au monde moderne, p. 56). L'homme, la Vérité, le bonheur, la liberté, le temps, la vie, la sécurité... Tout doit servir, tout doit être utile. Par exemple la vitesse est consacrée comme fin en soi : « L'homme est parti à des vitesses astronomiques vers nulle part », regrette Ellul (ibid., p. 60).

Le moyen se justifie par lui-même, ce qui a pour conséquence d'une part que l'homme n'est plus le maître de ses moyens, d'autre part que la technique s'étend à tous les domaines de l'existence : de la relation amoureuse à la mort, tout devient affaire de gestion. Enfin, les moyens n'ont plus besoin de fin. En conséquence ils deviennent totalitaires : ils détruisent ce qui s'opposent à eux (la morale, l'humanisme, la gratuité, le sens critique) : « autrefois on crevait les yeux des rossignols pour en faire de plus parfaits chanteurs » avertit Ellul. « Nous sommes pris au piège » conclut-il.

En outre il est tout aussi illusoire de projeter un meilleur des mondes, fruit véreux de la technique et de la science, que d'annoncer un désastre inéluctable. « Le système technicien (...) est un système sans régulation, déréglé. Ce manque d'auto-régulation et un autre caractère de la technique, l'ambivalence, interdisent d'avoir une prévision exacte de ce qui peut survenir. Nous sommes toujours en présence des deux hypothèses : ou bien “le meilleur des mondes” de Huxley, ou bien les désastres, que ce soit ceux de la science-fiction ou ceux prévus par le Club de Rome. Ni l'une ni l'autre de ces hypothèses n'est prévisible. Le meilleur des monde de Huxley, où tout est normalisé, est absolument impossible. Les désastres prévus par le Club de Rome me paraissent improbables dans la mesure où toutes les prévisions précises à caractère scientifique concernant le monde technicien me paraissent fausses. Elles sont fausses précisément parce que nous sommes en présence d'un système qui n'a pas d'auto-régulation et dont nous sommes incapables de prévoir les développements effectifs.» (J. Ellul, Ellul par lui-même, la Table ronde, 2008, p. 103-104)

Seule sa vision théologique permet au penseur d'envisager autre chose : Ellul le théologien voit dans la position du chrétien une situation révolutionnaire, « car depuis que la société existe, l'esprit révolutionnaire, qui est une partie nécessaire de la vie sociale, a toujours été l'affirmation d'une vérité d'ordre spirituel contre l'erreur du moment, vérité qui est appelée à s’incarner dans la société non par un mécanisme automatique mais par l'effort désespéré de l'homme, par son sacrifice, à cause d'une espérance qui le dépasse, par la puissance de sa liberté dressée contre toutes les nécessités et les conformismes »  (Présence au monde moderne, p. 41). Rapprochant chrétiens et anarchistes, il défend la possibilité d'ériger la résistance en « style de vie » : « il s'agit d'être et non d'agir ». Fin et moyen sont réconciliés dans une présence au monde vivant qui retrouve une fin transcendante, « quelque chose qui n'est pas inclus dans le monde » (Ellul par lui-même, p. 149.)

Charbonneau : « peut-être que Dieu, la liberté, le hasard... »

Si Ellul est protestant, si Huxley est un catholique qu'on pourrait qualifié d’œcuménique, Bernard Charbonneau se déclare agnostique post-chrétien. Aussi n'en appelle t-il pas à « l'intervention du Saint-Esprit » comme Jacques Ellul ni « au retour à la friche des religions » : « [Huxley] retombe dans les plus grossiers travers de la bourgeoisie qu'il dénonçait. Il nous propose de revenir à la sagesses des mages de l'Orient et de nous retirer dans quelque thébaïde sise près d'Hollywood, ou de reprendre contact avec les forces obscures du sang en pratiquant le culte de Quetzalcóatl. (B. Charbonneau, Le paradoxe de la culture, p.97 ) « Comme personne ne préside à l'accouchement, notre meilleur des mondes émerge des glaires et de la merde. » (Chronique...)

Dos au mur, l'homme se trouve au carrefour de trois voies conclut Charbonneau dans son ouvrage Le système et le chaos, en 1973(éd. Le sang de la terre, p. 290). « Le chaos, ou le système. Tel est le dilemme où nous enferme le développement exponentiel. Le système, avec ses deux variantes du pire des États totalitaires ou du Meilleur des Mondes scientifiques – mais d'abord c'est plutôt le bâtard des deux qui nous attend. »

Car l'organisation génère du chaos et le chaos suscite encore davantage de système. Comme l'écrit Ellul, « ce que l'on constate, en fait, c'est qu'il y a un ordre technique à l'intérieur du chaos croissant. » (Ellul par lui-même, p. 107)

Deux voies qui n'en soit qu'une. « A moins d'en prendre une troisième : mais c'est un sentier si humble qu'il échappe à la vue bien qu'il commence à nos pieds. La voie de la liberté est à inventer et nous ne la découvrirons qu'en faisant le premier pas. Et l'on n'y passe qu'un à un ; cette porte étroite ne laisse place qu'à une personne. Et ce chemin est aussi vieux qu'il est neuf, car ce n'est pas d’aujourd’hui que l'homme est tenté de céder au vertige du chaos ou du système. Entre l'un et l'autre, entre l'ordre et le désordre, l'immobilité et la fuite en avant, passe le chemin de crête de l'équilibre qui fut toujours celui de la liberté. Jamais il ne fut aussi dur de se maintenir ainsi sur terre à mi-chemin du ciel et de l'enfer. Que l'un est vide ! Que l'autre est impénétrable ! Mais jamais air plus vif n'a balayé la cime. »  (Le système et le chaos, dernier paragraphe, p. 292).

Face au système qui contribue au chaos, il reste une place pour des personnes libres, qui tissent un ordre, arrangent des mondes. Des mondes à défendre à tout prix contre la destruction et les illusions d'un nouveau monde techniciste.

Affiche de Mariem Ghediri, des Beaux-Arts de Tunisie, une des lauréates du concours de graphistes des quatre continents organisé cette année autour du thème Connecter/déconnecter.