
Mais toi tu dis : "Possibilités ? Précisions ?".
Je n'en ai cure. Essayons ! Tout dépend ici du fait d'agir en anticipant.
F. Nietzsche
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Par Florence Louis le samedi 12 novembre 2011 à 11:17 - Politique

On croit rêver : l'UMP exhorte Hollande à cesser ses négociations avec les Verts "dans l'intérêt de la France". Alors prenons l'argument au sérieux : au nom de quels intérêts devrait-on sacrifier notre avenir au nom du nucléaire ?
La seule réponse recevable pour le Français serait : au nom de l'emploi. Mais quels emplois offre la filière nucléaire ? Le roman La centrale d'Elisabeth Filhol (édition POL) en offre une description saisissante : car si les travailleurs sont de plus en plus des sous-traitants, c'est parce que le danger lié à la présence même au sein de la centrale "gêne" la gestion du personnel. Lorsque la dose d'irradiation maximale est atteinte, le travailleur doit cesser de travailler. Et se retrouver le carreau. Sans parler de l'accident, de la contamination : « On pourra marcher tant qu'on veut, respirer à pleins poumons, ça ne se nettoie pas." Extrait :
« Chinon - Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois, trois agents statutaires ayant eu chacun une fonction d'encadrement ou de contrôle, qu'il a bien fallu prendre au mot par leur geste, et d'eux qui se connaissaient à peine on parle désormais comme de trois frères d'armes, tous trois victimes de la centrale et tombés sur le même front. Un front calme.(...) Ce qu'on lit dans les journaux et ce qu'en pensent les gens, c'est que trois décès par suicide à quelques mois d'intervalle, trois techniciens employés à la centrale, sur le poids de la vie, et qu'on ne peut quand même pas charger la centrale de ce poids-là, alors que rien ne prouve que l'un ou l'autre, époux et père de famille, ait rencontré des problèmes dans sa vie privée, en posant néanmoins la question, et de ce fait en posant déjà le doute, et de ce doute il restera toujours quelque chose, ce qu'en pensent les gens, sur la loi des séries, c'est qu'il y a en l’occurrence bien peu de hasards, et trop de dysfonctionnements, malaise des hommes, et sonnettes d'alarme qui ont été tirées en vain. ».
Par Florence Louis le samedi 5 novembre 2011 à 17:17 - Politique

Les événements se mêlent et forment une image fulgurante : cette semaine, de ma province, je me suis promenée en pensée dans Paris, dans ces endroits que je connais par cœur : rue des Pyrénées, rue de Turbigo, Place du Châtelet, Esplanade de la défense. Dans les unes on incendiait l'abri de familles ou la rédaction d'un journal, dans les autres on manifestait, pour Jésus-Christ ou pour les 99% de la population mondiale qui ne font pas partie des 1% "les plus".
Du feu, des cris, les pauvres jetés à la rue, la presse et le théâtre sommés de se taire, et en face, encore à l'heure qu'il est, des indigné-e-s qui jouent aux David devant les Goliath de la Défense.
Il faut ajouter à ce spectacle la stupeur ressentie en entendant les commentaires de la proposition de référendum en Grèce. "Évidemment, évidemment, a t-on répété, les marchés ne supportent pas l'idée que les Grecs puissent donner leur avis sur le régime qui leur est imposé." Ils auraient dit non, ils disent non : ils auraient pu dire "stop, on ne joue plus. On arrête." Quelle folie ! Dans quel enfer se seraient-ils jetés ? Tout sauf l'autodétermination des peuples, voilà le message du coup de théâtre de Papandréou. Prêts à tout pour que continuent la ronde des politiques que la foule insulte dans les rues d'Athènes, les ajustements structurels qui réduisent les pensions des handicapés, l'achat d'armes à l'étranger qui fait de la Grèce le premier consommateur européen... Etc.
On remet de l'essence dans le moteur et on redémarre.
On envoie les CRS : pour les Roms, pour Charlie Hebdo, pour la pièce de Romeo Castelluci, pour #Occupy Wall Street et la Défense.
Expulsions, xénophobie, extrémisme religieux, anarcho-capitalisme : à la violence répond la violence.
Un référendum ? De quoi parlons-nous ? Celui de 2005 a été piétiné.
Alors quoi ? Ah oui, aujourd’hui aussi, se déroulait aussi une manifestation contre les violences faites aux femmes. Le débat sur le viol a été ré ouvert récemment, certes. Il a jeté la lumière sur des pratiques banales chez les 1% : l'affaire du Carlton de Lille, Dodo la Saumure et les chambres "avec colis".
Reprendre la parole. individuellement, publiquement. C'est la réponse que constitue la pancarte. "Je suis tellement énervée que j'écris une pancarte" peut-on lire chez les 99 %, ici comme aux USA. C'est déjà un début.
NB : une petite collection de pancartes ainsi qu'une analyse du traitement par les médias du mouvement #Occupy Wall Street sur Acrimed.
Par Florence Louis le mardi 18 octobre 2011 à 14:23 - Politique

Puisque l'époque est au soutien en vue des Présidentielles, voici ma candidate, en bonne compagnie !
Dans son émission Répliques, sur France Culture, samedi dernier, consacrée à "l'inquiétude écologique", A. Finkielkraut s'est permis de parler de la "cruauté" d'Eva Joly envers les personnes mises en examen (pourtant gens de haute condition), quand, alors juge d'instruction, elle osait les faire attendre une journée entière avant leur audition.
Je préfère pour ma part souligner sa droiture. Ci-dessous un extrait d'une interview publiée sur le Monde.fr, à lire d'urgence.
Que se passera-t-il si François Hollande ne se prononce pas pour une "sortie du nucléaire" ?
Pour le coup, ce ne serait pas la "gauche molle" mais la "gauche folle". Je me rends ce soir à Fukushima : après une telle catastrophe, ce serait irresponsable de persister dans le nucléaire.
Vous parlez beaucoup de VIe République, d'éthique. Est-ce bien ce que les électeurs attendent d'une candidate écologiste à la présidentielle ?
Le premier chantier écologique, c'est de dépolluer la République. Si on veut s'attaquer aux maux de la planète, il faut mettre en place une République exemplaire et redonner le pouvoir aux citoyens. Je veux une République de la parité, de la proportionnelle et du droit de vote pour tous.
Par Florence Louis le lundi 26 septembre 2011 à 12:33 - Politique

Don Luis,
Recevez un salut de nous tou-te-s et une forte accolade de ma part. Nous espérons que votre santé s’est améliorée, et que la pause dans cet échange aura servi à mettre à l’épreuve de nouvelles hypothèses et réflexions.
Bien que la réalité actuelle semble se précipiter de façon vertigineuse, une réflexion théorique devrait être capable de la « geler » un instant pour y découvrir ainsi les tendances qui nous permettent, en révélant leur gestation, de voir vers où elle va.
(Et en parlant de la réalité, il me revient que c’est depuis La Realidad zapatiste que j’ai proposé à don Pablo González Casanova un échange : lui devait me faire parvenir un paquet de biscuits Pancrema, et moi, je devais lui envoyer un supposé et improbable livre de théorie politique - pour l’appeler d’une façon ou d’une autre. Don Pablo a accompli sa part de l’accord, et la longue marche de notre calendrier m’a empêché de tenir la mienne... pour l’instant. Mais je crois qu’au cours des prochaines pluies, il y aura davantage de paroles.)
Comme peut-être cela a été insinué dans notre correspondance (et dans les lettres de ceux qui, généreux, ont adhéré à ce débat), la théorie, la politique et l’éthique s’entremêlent de plusieurs façons guère évidentes.
Il ne s’agit certainement pas de découvrir ou de créer des VÉRITÉS, ces meules de moulin qui abondent dans l’histoire de la philosophie et de ses filles bâtardes : la religion, la théorie et la politique.
Je crois que nous serions d’accord sur le fait que notre effort vise davantage à essayer de faire ressortir les lignes pas évidentes, mais substantielles, de ces occupations.
Faire « descendre » la théorie vers l’analyse concrète est l’un des chemins. Un autre est de l’ancrer dans la pratique. Mais dans les lettres, on n’accomplit pas cette pratique, au mieux on en rend compte. Ainsi je crois que nous devons continuer à « ancrer » nos réflexions théoriques dans les analyses concrètes ou, plus modestement, délimiter leurs coordonnées géographiques et temporelles. C’est-à-dire insister sur le fait que les paroles sont dites (écrites, dans ce cas) depuis un lieu et dans un temps spécifique.
Dans un calendrier et une géographie.
L’apathie est peu à peu remplacée par la rancœur, et il ne manque pas de rêves où on parvient enfin à enterrer le système politique mexicain, et où des mains plébéiennes gravent sur sa tombe l’épitaphe : « Il a choisi la difficulté, mais tout a une fin. »
Pendant ce temps la guerre continue... et avec elle les victimes...
(...)
III. Accuser la victime
Un psychologue nord-américain, William Ryan, a écrit en 1971 un livre intitulé Accuser la victime (Blaming the Victim). Bien que son intention initiale ait été une critique de ce qu’on appelle le « Rapport Moynihan », qui prétendait rendre responsable de la pauvreté parmi la population noire des États-Unis des conduites et des modèles culturels, et non la structure sociale, cette idée a été employée davantage pour des cas de sexisme et de racisme (plus fréquemment dans des cas de viol, où on accuse la femme d’avoir « provoqué » le violeur par ses vêtements, son attitude, le lieu, etc.).
Bien que l’appelant autrement, Theodor Adorno a décrit cette façon d’« accuser la victime » comme l’une des caractéristiques qui définissent le fascisme.
Dans le Mexique contemporain, ce sont des membres du haut clergé, des autorités gouvernementales, des artistes et des « leaders d’opinion » des médias qui ont eu recours à cette arnaque pour condamner des victimes innocentes (principalement des femmes et des mineurs).
La guerre de Felipe Calderón Hinojosa fait de ce trait fasciste tout un programme de gouvernement et d’administration de la justice. Et bien des médias l’ont adopté, pénétrant ainsi la pensée de ceux qui croient encore à ce qui se dit ou s’écrit dans la presse, à la radio ou à la télévision.
Quelqu’un, quelque part, a signalé que les crimes contre des innocents renferment toujours une triple injustice : celle de la mort, celle de la faute et celle de l’oubli.
Tout le système dont nous souffrons bichonne, conserve et cultive le nom et l’histoire de l’assassin, que ce soit pour sa condamnation ou pour sa glorification.
Mais le nom et l’histoire des victimes restent à l’arrière-plan.
Au delà du cercle de leurs parents et de leurs amis, les victimes sont assassinées à nouveau quand on les condamne à devenir un numéro dans les statistiques. Et beaucoup d’entre elles n’ont même pas droit à cela.
Dans la guerre que Felipe Calderón Hinojosa a imposée à la société du Mexique tout entière, sans distinction de classe sociale, de race, de croyance, de sexe ou d’idéologie politique, s’ajoute une douleur de plus : celle d’étiqueter ces victimes innocentes comme des criminels.
On déguise ainsi l’empire de l’impunité sous la mention « règlement de comptes entre narcotrafiquants ».
Et cette lourde dalle tombe également sur les parents et les amis.
L’injustice régnante ne sert pas seulement à garantir l’impunité à des fonctionnaires gouvernementaux de toute sorte, fédéraux, des États ou municipaux. Elle accable aussi les parents et les amis des victimes.
Leurs morts le sont une deuxième fois quand socialement on se passe de leur nom et de leur histoire, et quand une vie droite est déformée au moyen des qualificatifs prodigués par les autorités et répétés jusqu’à la nausée par les médias.
Les victimes de la guerre se transforment alors en coupables et le crime qui leur coupe les membres ou les assassine n’est rien d’autre qu’une forme quasi divine de justice : « ils, elles l’ont bien cherché ».
On se souviendra de Felipe Calderón Hinojosa comme d’un criminel de guerre, peu importe qu’à présent, entouré d’accolades et de scapulaires, il joue au grand homme d’État ou au « sauveur de la patrie ».
Et on se souviendra de son histoire avec rancœur.
Il n’obtiendra même pas, faute de justice, la raillerie et la dérision populaires qui accompagnent d’habitude la sortie des mandataires.
Ses pathétiques singeries de « guide touristique », l’illégalité et l’illégitimité de son arrivée à la présidence, ses échecs politiques, sa responsabilité dans la crise économique, le fait de s’entourer d’une équipe de gros bras et de porte-flingue déguisés en hauts fonctionnaires, le népotisme, la consolidation de ce qui est déjà connu comme « le cartel de Los Pinos » ; tous ses ridicules demeureront au second plan.
Il restera sa guerre, perdue, avec son sillage de victimes « collatérales » : la défaite, l’usure et le discrédit irrémédiables des forces armées fédérales (les séries télévisées ne pourront rien faire, ou bien peu, pour endiguer la chose) ; la cession de la souveraineté nationale à l’empire des barres et des troubles étoiles (on l’a déjà dit auparavant : les États-Unis d’Amérique seront les seuls vainqueurs dans cette guerre) ; l’anéantissement des économies locales et régionales ; la destruction irréparable du tissu social ; et le sang innocent, toujours le sang innocent...
Il est bien possible que la mort n’ait pas de remède. Que rien ne puisse remplir le creux de solitude et de désespoir que laisse la mort d’un innocent.
Il est bien possible que rien de ce qu’on puisse faire ne ramène à la vie les dizaines de milliers d’innocents morts dans cette guerre.
Mais ce qu’on peut faire à coup sûr, c’est de lutter contre cette thèse fasciste d’« accuser la victime » et nommer les morts, et ainsi retrouver leurs histoires.
Les libérer ainsi de la faute et de l’oubli. Alléger leur absence.
IV. Nommer les morts et leur histoire
Mariano Anteros Cordero Gutiérrez, c’était son nom. Il allait avoir vingt ans quand, le 25 juin 2009, à Chihuahua, il a été assassiné.
Le père de Mariano, le licencié Mariano Cordero Burciaga, a rencontré celui qui était alors gouverneur de l’État de Chihuahua, José Reyes Baeza, celui-ci lui a dit que l’assassinat était le produit d’une confusion de rue. Quelques semaines plus tard, des représentants du Barreau de l’État ont demandé une explication des faits aux autorités concernées. Celles-ci ont répondu que cela avait été « un règlement de comptes entre narcotrafiquants ». Accuser la victime.
Voici des lambeaux de son histoire :
Mariano étudiait à l’Institut technologique de Parral (ITP), la filière d’ingénierie en gestion d’entreprises, et il avait reçu la lettre d’acceptation pour étudier le droit à l’Université autonome España de Durango, Campus Parral.
Avant ces études, il avait été missionnaire volontaire, à l’internat mariste du village de Chinatú, commune de Guadalupe y Calvo, État de Chihuahua. Il était responsable de trente-deux enfants indigènes qui suivaient leur primaire dans cet internat.
Mariano était un jeune zapatiste, de ceux qui luttent sans passe-montagne. En mars 2001, en compagnie de son père, il a participé comme « ceinturon de paix » à la Marche de la couleur de la terre. En 2002, il a participé aux différentes manifestations altermondialistes à Monterrey (Nouveau León), à l’occasion d’un sommet de chefs d’État où se trouvait Bush, mais aussi Fidel Castro. Au moment de mourir, Mariano gardait dans une sacoche d’usage quotidien la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone, le Manifeste du parti communiste, et le dernier livre qu’il avait acheté : Noches de fuego y desvelo.
Quand nous avons fait notre tournée de La Otra Campaña dans le nord du Mexique, à notre passage par l’État de Chihuahua, le jeune Mariano a assisté à une des réunions. À la fin, il a demandé à parler avec moi seul à seul.
La date ? Novembre 2006. Quelques semaines auparavant, le 17 octobre de cette année-là, Mariano avait pris dix-sept ans.
Nous nous sommes assis dans la même pièce où s’était tenue la réunion. En gros, Mariano a manifesté son désir de venir vivre dans une communauté zapatiste. Il voulait apprendre.
J’ai été surpris par sa simplicité et son humilité : il n’a pas dit qu’il voulait venir pour aider, mais pour apprendre.
Je lui ai dit la vérité : que le mieux était qu’il suive des études et les termine, parce que ici (et là-bas, et partout) les gens d’honneur finissent ce qu’ils commencent ; et qu’en même temps il n’arrête pas de lutter ici, sur sa terre, avec les siens.
Nous avons scellé le pacte d’une poignée de main.
Sept ans auparavant, le 8 mai 1999, quand Mariano avait neuf ans, je lui avais écrit un message sur une feuille de cahier :
« Mariano, il arrivera un jour (pas tout de suite, mais il arrivera, c’est sûr) où sur ton chemin tu en trouveras d’autres qui le croisent, et tu devras en choisir un. Quand ce moment arrivera, regarde en toi-même et tu sauras qu’il n’y a pas d’options, qu’il y a une seule réponse : être conséquent avec ce qu’on pense et qu’on dit. Si cela est bien ferme, peu importent le chemin ou la vitesse du pas. Ce qui importe, c’est la vérité que marche ce pas. »
Aujourd’hui, nous nommons Mariano, son histoire, et depuis cette géographie nous envoyons à sa famille une accolade zapatiste de frères et de sœurs, qui, même si elle ne soigne pas, soulage quand même...
V. Juger ou chercher à comprendre ?
Depuis notre géographie aussi, nous avons essayé de suivre avec attention le pas du Mouvement pour la paix dans la justice et la dignité à la tête duquel se trouve Javier Sicilia.
Je sais bien que juger et condamner ou acquitter est le chemin préféré des commissaires de la pensée qui apparaissent de l’un et l’autre côté du spectre intellectuel, mais ici nous pensons qu’il faut faire un effort pour essayer de comprendre diverses choses :
La première est qu’il s’agit d’une mobilisation nouvelle qui, dans son projet de se constituer en mouvement organisé, construit ses propres chemins, avec ses réussites et revers propres. Comme tout ce qui est nouveau, nous pensons qu’il mérite le respect. Les autres peuvent dire, avec raison, qu’on peut toujours remettre en cause les formes et les méthodes, mais pas les causes.
Et il mérite aussi l’attention pour essayer de comprendre, au lieu de lancer des jugements sommaires, si chers à ceux qui ne tolèrent rien qui ne soit sous leur direction.
Et pour respecter et comprendre, il faut regarder vers le haut, mais aussi vers le bas.
Il est sûr que vers le haut les cajoleries que reçoivent les responsables de tant de morts et de destruction attirent l’attention et irritent.
Mais vers le bas, nous voyons que parmi les familles et les amis des victimes le mouvement éveille l’espérance, la consolation, la compagnie. Nous pensions qu’il était peut-être possible que se lève un mouvement qui arrêterait cette guerre absurde. Il semble que ce ne soit pas le cas (ou pas encore). Mais ce qu’on peut apprécier, dès maintenant, c’est qu’il a rendu les victimes tangibles. Il les a sorties des faits divers, des statistiques, des mythiques « triomphes » du gouvernement de Felipe Calderón Hinojosa, de la culpabilité, de l’oubli. Grâce à cette mobilisation, les victimes commencent à avoir un nom et une histoire. Et les balivernes du « combat contre le crime organisé » s’effondrent.
Il est vrai que nous ne comprenons toujours pas pourquoi consacrer tant d’énergie et d’efforts à échanger avec une classe politique qui, depuis longtemps, a perdu toute volonté de gouvernement et n’est plus qu’une bande de scélérats. Peut-être qu’ils le découvriront peu à peu par eux-mêmes.
Nous, nous ne jugeons pas, et par conséquent, nous ne condamnons ni n’acquittons. Nous cherchons à comprendre leurs pas et l’élan qui les anime.
En somme, la digne douleur qui les redresse et les meut mérite notre respect et notre admiration, et elle les a.
Nous pensons qu’il est logique de dialoguer avec les responsables des problèmes. Dans cette guerre, il est raisonnable de s’adresser à qui l’a déclenchée et provoque l’escalade. Ceux qui critiquent le fait de dialoguer avec Felipe Calderón Hinojosa oublient cet aspect si élémentaire.
Sur les formes qu’a prises ce dialogue, il y a eu une pluie de critiques de toutes sortes.
Je ne crois pas que le sommeil de Javier Sicilia soit troublé par les basses critiques, par exemple celles du Paty Chapoy de La Jornada, Jaime Avilés, aussi frivole qu’hystérique, ou les vilenies du Docteur ORA (dont on ne dit nulle part qu’il soit de gauche ni qu’il soit cohérent) à qui il ne manque plus que d’affirmer que Sicilia a fait tuer son fils pour « impulser » l’image de Felipe Calderón Hinojosa ; ou les critiques qui lui reprochent de ne pas être radical, énoncées précisément par des gens qui arborent comme un succès de « n’avoir jamais cassé un seul carreau ».
Dans sa correspondance (et aussi, il me semble, dans certains actes publics), Javier Sicilia aime à rappeler un poème de Cavafis, en particulier ce vers qui dit : « Tu n’as à craindre ni les Lestrygons ni les Cyclopes, ni la colère de l’irascible Poséidon. » Et ces critiques hystériques n’arrivent pas, même de loin, à la cheville des susdits, c’est pourquoi les pathétiques rancœurs de ces petits bonshommes ne dépassent pas le cercle de leurs quelques lecteurs.
La réalité, c’est que ce mouvement est en train de faire quelque chose pour les victimes. Et cela, c’est quelque chose qu’aucun de ses « juges » ne peut alléguer en sa propre faveur.
Pour le reste, ni Javier Sicilia ni certains de ses proches ne méprisent les observations critiques qu’ils reçoivent depuis la gauche, et il y en a plus d’une, si elles sont sérieuses et respectueuses.
Mais il ne faut pas oublier que ce sont des observations, pas des ordres.
Je transcris ici la fin de l’une des lettres privées que nous lui avons envoyées : « De façon personnelle, si vous me le permettez, je vous dirais de continuer avec la poésie, et l’art en général, à vos côtés. En elle se trouvent des prises plus solides que celles qui ont l’air d’abonder dans les boniments sans rime ni raison des “analystes” politiques.
C’est pourquoi je termine ces lignes avec ces mots de John Berger : “Je ne peux pas te dire ce que fait l’art et comment il le fait, mais je sais que fréquemment il fait le procès des juges, qu’il réclame vengeance pour l’innocent, et qu’il projette vers l’avenir ce que le passé a souffert, de sorte que jamais il ne soit oublié.
Je sais aussi que le puissant craint l’art sous toutes ses formes quand il fait cela, et que parfois cet art court comme une rumeur et une légende parmi les gens parce qu’il donne un sens là où la brutalité de la vie ne peut le faire, un sens qui nous unifie, parce que finalement il est inséparable de la justice. L’art, quand il fonctionne ainsi, se transforme en lieu de rencontre de l’invisible, de l’irréductible, du perdurable, le courage et l’honneur.” »
Enfin, peut-être que tout cela ne vient pas à point (ou à virgule, c’est selon)...
VI. Une petite histoire
Et peut-être qu’elle ne vient pas non plus à point (ou à virgule, c’est selon), cette petite histoire que je vais vous raconter à présent, don Luis :
Le 7 mai 2011, une colonne de véhicules est partie de bon matin de la zone zapatiste Tzots Choj, transportant des hommes et des femmes bases de soutien zapatistes de l’EZLN, qui devaient participer, avec les autres zones, à la mobilisation de soutien au Mouvement pour la paix dans la justice et la dignité dirigé par Javier Sicilia. À 6 heures du matin, un des véhicules s’est renversé et dans l’accident le compañero Roberto Santis Aguilar a perdu la vie. Très jeune, Roberto était devenu zapatiste et avait choisi comme nom de lutte « Dionisio ».
L’histoire du compañero Dionisio a l’air toute simple, quand on l’entend raconter par ses parents et son épouse. Son père dit que, dans la famille, Dionisio a été le premier à se faire zapatiste :
« Alors pendant qu’on était en train de travailler la milpa est arrivée l’heure où on va bavarder, là-bas, sur la milpa, lui, il a regardé si les autres étaient partis, et il a dit bon, on va parler un peu, il y a une organisation, j’ai entendu dire que c’est drôlement bien. Alors là, il a commencé à dire, donc, il a commencé à parler avec nous, avec ses frères, alors c’est là qu’il a commencé à dire c’est drôlement bien, cette organisation, on dirait que ça peut nous aider, c’est ce qu’il a dit. Alors c’est comme ça qu’on y est entrés, mais d’abord on avait entendu sa parole, alors on y est entrés tous, et puis petit à petit il a rassemblé tout le monde, les autres aussi. C’est comme ça qu’il est entré à l’organisation.
On y est entrés aussi, faut dire qu’en ce temps-là on était bien emmerdés pour arriver à vivre, y avait pas de terrain à travailler en plus, y en avait pas, on était drôlement pauvres. Après, le mauvais gouvernement a fait ses trucs, on est allés parler pour voir s’il y avait moyen de dégotter un petit bout de terre, pas plus grand que ça, mais pas moyen avec ce foutu gouvernement, c’est pour ça, cette organisation on a entendu dire que c’est ça qu’elle voulait, et c’est comme ça qu’on y est entrés, oui, en 1990, qu’on y est entrés. »
Quatre ans plus tard, alors qu’il était déjà milicien zapatiste, le compañero Dionisio a fait partie du régiment qui a pris les chefs-lieux municipaux d’Altamirano, Chanal et Oxchuc, armé d’un fusil de chasse calibre 20. Les garnisons gouvernementales ont été défaites en ces lieux, mais au cours du repli le compañero Dionisio et d’autres miliciens ont été faits prisonniers et torturés par les gens du PRI d’Oxchuc.
Peut-être vous souvenez-vous, don Luis, des images qu’ont répétées jusqu’à saturation les médias nationaux et internationaux : les zapatistes, sévèrement frappés, attachés sous un kiosque au chef-lieu d’Oxchuc, la bande de priistes vociférant et menaçant de les brûler vifs.
Un hélicoptère gouvernemental les a transférés à la prison de Cerro Hueco, où on a continué à les interroger par la torture. Ils l’ont gardé quinze jours sans nourriture, avec tout juste de l’eau, et ils le sortaient à 4 heures du matin pour le doucher à l’eau froide. Il n’a donné aucune information. Il a été libéré ensuite, avec les autres prisonniers zapatistes, en échange du prisonnier de guerre, le général Absalón Castellanos.
Ensuite il a suivi le Dialogue de la cathédrale, le Dialogue de San Andrés, la signature des accords, leur non-application par le gouvernement, la résistance zapatiste.
Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards ont refusé de recevoir l’aide gouvernementale et ont commencé le processus de construction de leur autonomie, avec leurs propres forces et l’aide de la société civile nationale et internationale.
Le compañero Dionisio a été élu comme autorité d’une Commune autonome rebelle zapatiste et a été président de la commission de production municipale. Quand sont nés les Conseils de bon gouvernement, il a été membre de l’un d’eux. Une fois terminé son service communautaire en tant qu’autorité autonome, il est resté comme promoteur local dans sa communauté.
Son épouse nous raconte comment il s’acquittait de ses tâches :
Le compañero, avant d’aller faire ses tâches, il disait que ça ne lui faisait rien, le temps qu’il allait perdre, et puis aussi de ne pas emporter assez d’argent, juste le prix du billet de car pour aller là où il allait faire ses travaux, et ça ne lui faisait rien de perdre du temps, de toute la journée il avalait juste du pozol [1], c’est ça qu’il disait, le compañero, quand il faisait ses tâches, que c’est notre lutte qui veut ça. Et il disait comme ça qu’il était bien convaincu de la lutte, qu’il ne voulait pas l’abandonner, que parfois ça causait des souffrances, mais il était bien convaincu de lutter. Le compañero, c’est ça qu’il préférait, ses tâches, ça ne lui faisait rien de ne pas gagner d’argent, il préférait ses tâches, et quand il allait à sa commission ou faire du travail comme conseil, beaucoup de gens ici, dans cet ejido, étaient contre le compañero, parce qu’il partait pour faire le travail de l’organisation, mais ici dans l’ejido on doit payer une amende si on n’assiste pas aux réunions ou aux travaux qui se font dans la communauté.
Quand le compañero Dionisio faisait son travail en tant que membre du conseil autonome, son épouse restait à travailler la milpa ou à charrier du bois. Et ils partageaient le travail : quand le compañero Dionisio revenait du travail à son bureau, dès le lendemain il était sur la milpa à 4 ou 5 heures du matin, ou sur d’autres travaux, mais son épouse l’accompagnait toujours pour ces travaux, comme ça ils partageaient.
Le jour de la marche, le 7 mai de cette année, ils se sont levés à 2 heures du matin et ont commencé à se préparer : moudre le maïs pour les tortillas, préparer les repas à laisser aux enfants, et préparer le pozol pour emporter à la marche. Et son épouse dit qu’à chaque fois que le compañero Dionisio partait pour la commission il lui disait qu’on ne peut jamais savoir si on reviendra. Ce petit matin-là, il est parti bien content. Le corps du compañero est revenu accompagné de nombreuses bases de soutien zapatistes.
Elles l’ont accompagné jusqu’à chez lui.
Quand nous avons parlé avec les parents du défunt compañero Dionisio, ils nous ont demandé de transmettre ces messages à ceux qui sont en train de lutter contre la guerre du mauvais gouvernement :
Le père : ce message est pour le compañero Javier Sicilia et pour d’autres compañeros qu’on a tué leurs enfants parce qu’ils recherchaient le bien, alors je leur envoie ce message : courage dans votre lutte, hein, pour pouvoir vaincre le mauvais gouvernement.
L’épouse : Le message au compañero Javier Sicilia et d’autres compañeros qu’on a tué leurs enfants, eh bien courage dans votre lutte, arrêtez pas de lutter, c’est le message pour lutter ensemble.
La mère : Continuez à lutter, courage dans vos luttes, et puis cette situation, si on est prêts à lutter, eh bien ça va passer, continuez à lutter, vous êtes pas tout seuls. C’est vrai, ils ne sont pas seuls. L’histoire du compañero Dionisio est simple, et comme celle de tou-te-s les zapatistes, elle peut se résumer ainsi : il ne s’est pas rendu, il ne s’est pas vendu, il n’a pas fléchi.
Mmh... Elle est bien longue, cette lettre. Imaginez ce que sera celle adressée à don Pablo González Casanova, à qui je dois non pas une missive, mais tout un livre.
Et maintenant que je la relis avant de l’envoyer, il me vient à l’idée que, peut-être, rien de ce qui y est dit ne vient à point dans notre réflexion sur éthique et politique.
Ou peut-être que si ?
Bon. Salut, et espérons qu’il y ait plus d’entrain pour comprendre et moins pour juger.
Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,sous-commandant insurgé Marcos, Mexique, juillet-août 2011.
Source : Enlace Zapatista. Traduit par el Viejo.
[1] Boisson à base de maïs.
Par Florence Louis le mardi 26 juillet 2011 à 10:43 - Culture

Déjà conquise, la foule se pressait hier soir au Cinéma d'animation de Bègles, pour découvrir Les Contes de la Nuit, nouvel opus de Michel Ocelot, dont la présence était annoncée (il est le parrain du cinéma le Festival). Dans la file d'attente, sous une pluie légère, nous avons vu arriver un petit homme, qui nous a dit : "mais pourquoi allez-vous voir des bandes de papier noir découpées ? " !
C'est qu'avant de devenir "presque riche et célèbre", Michel Ocelot a dû en entendre des remarques de ce type, à l'époque où il utilisait le théâtre d'ombre parce que c'était le procédé le moins cher pour faire du cinéma d'animation. Princes et princesses en 1998 n'a pas fait salle comble et pourtant c'est le digne petit frère des Contes de la nuit qui vient de sortir au cinéma. Mais entre temps le petit Kirikou a ébloui le monde entier et éclairé le grand talent de son conteur : un "mangeur de contes" comme il nous l'a dit. Car son premier champ d'inspiration, c'est lui-même, "son bon plaisir" : il tire des histoires écrites ici ou là des éléments qui le touchent et, avec ces trésors, il concocte une fable, un récit. Les héros tout plats, tout noirs, se découpent sur un univers éblouissant de couleurs et de magie. Et la morale de l'histoire se teinte d'un humour délicat et stimulant : la princesse aime quand le prince se fait loup, le héros préfère sa liberté au pouvoir sur un royaume de morts...

Loin de suppléer à notre imaginaire ("notre cerveau aime bien travailler", a expliqué Michel Ocelot) la 3D ajoute cette fois de l'irréel aux dessins : les étoiles de la fée des Caresses semblent véritablement flotter autour de nous... Et si le film plaira intensément aux enfants c'est bien à partir de six ans qu'il faut les y conduire : loups, iguanes et autres créatures sont trop impressionnants pour les plus petits.
Bientôt nous a confié Michel Ocelot, Kirikou reviendra nous raconter ses souvenirs d'enfance. En attendant, je vous invite, sous cette pluie légère, à aller rencontrer ce petit homme dont l'âme est grande.

Par Florence Louis le samedi 18 juin 2011 à 17:11 - Politique

Avec 58 réacteurs dispersés dans l’hexagone, la France fait figure de parc nucléaire à ciel ouvert.

Consommateurs, nous sommes aussi vendeurs, par le biais d’EDF et d’Areva, de technologies dont le développement compromet pourtant l’avenir de l’humanité. Comment vivre autour de Fukushima quand l’eau, la terre, les plantations, les objets sont pollués pour des milliers d’années ? Pourquoi vivre à 50 km d’une centrale nucléaire qui vient de fêter ses trente ans ? Cette question, Alain Juppé a dû se la poser en 1999 quand il s’est préparé à évacuer Bordeaux, parce qu’une vague déferlant dans l’estuaire de la Gironde inondait la centrale du Blayais.
Il n’est pas aisé pour nous citoyens de faire le tri entre les données scientifiques qui nous sont servies en guise d’informations. C’est dès lors au bon sens et au principe de responsabilité qu’il faut en appeler : agir toujours de manière à ne pas compromettre la possibilité même de vie des générations futures.
Plus largement, le débat autour du nucléaire entre les membres de la société, sans intermédiaires médiatiques, doit nous aider à réfléchir à notre mode de vie en changeant de point de vue : plutôt que de penser l’énergie comme un marché fructueux et viser sa croissance, reprenons le pouvoir en économisant nos ressources : chaque action, chaque achat ou non achat peut exprimer un engagement vers la sortie du nucléaire : agriculture biologique et locale, produits manufacturiers responsables, énergies renouvelables, transport pertinent, habitat rationnel, suppression des équipements energivores parasites...
Seule une prise de conscience profonde et individuelle nous amènera à inventer collectivement une société capable de vivre en harmonie et en paix.
Pour approfondir ces questions :
Par Florence Louis le vendredi 20 mai 2011 à 12:18 - Politique

Notes sur les guerres, Première lettre à don Luis
Villoro, début d’un échange épistolaire sur Éthique et Politique, par le
sous-commandant insurgé Marcos, lundi 14 mars 2011.
"Armée zapatiste de libération nationale, Mexique. Janvier-février 2011.
À don Luis Villoro.
Docteur, salutations.
Nous espérons sincèrement que votre santé s’est améliorée, et que vous prendrez
ces lignes non seulement comme un va-et-vient d’idées, mais aussi comme une
embrassade affectueuse du tout que nous sommes.
Nous vous remercions d’avoir accepté de participer en tant que correspondant à
cet échange épistolaire.Nous espérons qu’il en surgira des réflexions qui nous
aideront, ici et là-bas, à essayer de comprendre le calendrier qui afflige
notre géographie, c’est-à-dire notre Mexique.
Permettez-moi de commencer avec une sorte d’ébauche. Il s’agit d’idées,
fragmentées comme notre réalité, qui peuvent suivre chacune leur chemin
indépendant, ou bien s’entrelacer comme une tresse (c’est là la meilleure image
que j’ai trouvée pour « dessiner » notre processus de réflexion théorique),et
qui sont le produit de notre inquiétude sur ce qui se passe actuellement au
Mexique et dans le monde.
Et c’est ici que commencent ces notes hâtives sur quelques sujets, tous en lien
avec l’éthique et la politique. Ou plutôt sur ce que nous parvenons à en
percevoir (et à en souffrir), et sur les résistances en général et notre
résistance en particulier. Comme on peut s’y attendre, règneront dans ces notes
le schématisme et la réduction, mais je crois qu’elles permettent néanmoins
d’esquisser une ou plusieurs lignes de discussion, de dialogue, de réflexion
critique. Et c’est précisément de cela qu’il s’agit, que la parole aille et
vienne, en se jouant des barrages et des contrôles militaires et policiers, de notre
ici jusqu’à votre là-bas, même si ensuite il arrive que la parole
s’en aille dans d’autres directions, ce n’est pas grave tant que quelqu’un la
recueille et la lance de nouveau (c’est bien pour cela que sont faites les
paroles et les idées).
Bien que le sujet sur lequel nous nous sommes mis d’accord soit celui de
Politique et Éthique, certains détours sont peut-être nécessaires, ou plutôt
des approches à partir de points apparemment distants. Et puisqu’il s’agit de
réflexions théoriques, il va falloir commencer par la réalité, par ce que les
détectives appellent « les faits ».
Dans Un scandale en Bohème, d’Arthur Conan Doyle, le détective Sherlock Holmes
dit à son ami, le docteur Watson : « C’est une erreur capitale que de théoriser
avant d’avoir les données. Sans s’en rendre compte, on commence à déformer les
faits pour qu’ils s’ajustent à la théorie, au lieu d’ajuster les théories aux
faits. » Alors nous pourrions commencer par une description, hâtive et
incomplète, de ce que la réalité nous présente de la même façon, c’est-à-dire
sans anesthésie aucune, et en retirer quelques indications.
Quelque chose comme essayer de reconstruire non seulement les faits, mais aussi
la façon dont nous en prenons connaissance. Et la première chose qui apparaît
dans la réalité de notre calendrier et notre géographie est une
vieille connaissance des peuples originaires du Mexique : la Guerre.
« Et au
commencement étaient les statues. »
C’est ainsi que pourrait commencer un essai historiographique sur la guerre, ou
une réflexion philosophique sur la véritable accoucheuse de l’histoire moderne.
Parce que les statues guerrières en cachent plus qu’elles n’en montrent.
Dressées pour chanter en pierre la mémoire de victoires militaires, elles ne
font que cacher l’horreur, la destruction et la mort de toute guerre. Et les
figures de pierre de déesses ou d’anges couronnés des lauriers de la victoire
ne servent pas seulement à ce que le vainqueur garde la mémoire de son succès,
mais aussi à forger l’amnésie chez le vaincu. Mais à présent ces miroirs de
roche sont tombés en désuétude. Non seulement ils sont ensevelis jour après
jour par la critique implacable d’oiseaux de toute sorte, mais ils ont trouvé
dans les médias un concurrent insurpassable.
La statue de Hussein, renversée à Bagdad pendant l’invasion nord-américaine de
l’Irak, n’a pas été remplacée par une de George Bush, mais par les publicités
des grandes firmes transnationales. Bien que le visage nigaud du président des
États-Unis d’alors ait pu servir à faire la promotion de malbouffe, les
multinationales ont préféré s’auto-ériger l’hommage d’un nouveau marché
conquis. Au négoce de la destruction a succédé le négoce de la reconstruction.
Et, même si les pertes continuent parmi les troupes nord-américaines,
l’important est l’argent qui va et vient comme il se doit : avec fluidité et en
abondance. Ce n’est pas la chute de la statue de Saddam Hussein qui est le
symbole de la victoire de la force multinationale qui a envahi l’Irak. Le
symbole se trouve dans la hausse des actions des firmes sponsors.
« Dans le passé c’était les statues, à présent ce sont les Bourses de valeurs.
» C’est ainsi que pourrait continuer l’historiographie moderne de la guerre.
Mais la réalité de l’histoire (cette chaotique horreur regardée tous les jours
un peu moins et avec un peu plus d’asepsie) engage, demande des comptes, exige
des conséquences, incrimine. Un regard honnête et une analyse critique
pourraient identifier les pièces du puzzle et alors entendre, comme un fracas
macabre, cette maxime : « Au commencement était la guerre. »
La légitimation de la barbarie.
Peut-être qu’à
un moment de l’histoire de l’humanité l’aspect matériel, physique, d’une guerre
a été le facteur déterminant. Mais au fur et à mesure qu’avançait la lourde et
gauche roue de l’histoire, cela n’a plus suffi. De même que les statues ont
servi pour le souvenir du vainqueur et l’amnésie du vaincu, dans les guerres
les belligérants ont eu besoin non seulement de défaire physiquement
l’adversaire, mais aussi de se bâtir un alibi de propagande, c’est-à-dire de
légitimité. Le défaire moralement. À un moment de l’histoire, c’est la religion
qui a attribué ce certificat de légitimité à la domination guerrière (même si
certaines des dernières guerres modernes ne semblent pas avoir avancé beaucoup
dans ce domaine). Mais ensuite il a fallu une pensée plus élaborée et la
philosophie a pris la relève.
Je me souviens à l’instant de quelques-unes de vos paroles : « La philosophie a
toujours eu un rapport ambivalent au pouvoir social et politique. D’une part,
elle a pris la succession de la religion comme justificatrice théorique de la
domination. Tout pouvoir constitué a tâché de se légitimer, d’abord au travers
d’une croyance religieuse, ensuite d’une doctrine philosophique. (...) Il
semble bien que la
force brutale qui soutient la domination manquerait de sens pour l’homme si
elle ne se justifiait pas par une fin acceptable. Le discours philosophique,
prenant la relève de la religion, a été chargéd’octroyer ce sens ; c’est une
pensée de domination » (Luis Villoro, Philosophie et domination,
discours d’entrée au Collège national, novembre 1978).
En effet, dans l’histoire moderne, cet alibi pouvait en arriver à être aussi
élaboré qu’une justification philosophique ou juridique (les exemples les plus
pathétiques ont été donnés par l’Organisation des nations unies, ONU). Mais ce
qui était et reste fondamental, c’est s’attribuer une justification médiatique.
Si une certaine philosophie (en vous suivant, don Luis : la « pensée de domination
» en opposition à la « pensée de libération ») a pris la relève de la religion
dans cette tâche de légitimation, à présent les grands médias ont pris la
relève de la philosophie. Qui se souvient que la justification de la force
armée multinationale pour envahir l’Irak était que le régime de Saddam Hussein
possédait des armes de destruction massive ? On a construit là-dessus un
gigantesque échafaudage médiatique qui a été le carburant pour une guerre qui
n’est pas encore terminée, au moins en termes militaires. Qui se souvient qu’on
n’a jamais trouvé de telles armes de destruction massive ? Ça n’a plus
d’importance qu’il se soit agi d’un mensonge, qu’il y ait eu (et qu’il y ait)
horreurs, destruction et mort, perpétrées avec un faux alibi.
On raconte que, pour proclamer la victoire militaire en Irak, George W. Bush
n’a pas attendu les rapports disant qu’on avait trouvé et détruit ces armes, ni
la confirmation que la force multinationale contrôlait déjà, sinon tout le
territoire irakien, au moins ses points stratégiques (la force militaire
nord-américaine se trouvait retranchée dans ce qu’on appelait la « zone verte »
et ne pouvait même pas s’aventurer à sortir dans les quartiers voisins - voir
les excellents reportages de Robert Fisk pour le journal britannique The
Independant).
Non. Le rapport qu’a reçu Washington et qui lui a permis de donner la guerre
pour finie (en réalité, elle ne l’est toujours pas) est venu des consultants
des grandes transnationales : le négoce de destruction peut céder la place au
négoce de la reconstruction (voir là-dessus les brillants articles de Naomi
Klein dans l’hebdomadaire étasunien The Nation, et son livre La Stratégie du
choc).
Ainsi, l’essentiel dans la guerre n’est pas seulement la force physique (ou
matérielle), est nécessaire aussi la force morale qui, dans ces cas-là, est
fournie par les médias, comme auparavant elle l’était par la religion et la
philosophie.
Si nous
appliquons l’aspect physique à une armée, c’est-à-dire à une organisation
équipée pour la guerre, plus forte elle est (plus elle possède de pouvoir de
destruction), plus elle a de possibilités de succès.
S’il s’agit de l’aspect moral appliqué à un organisme armé, plus légitime est
la cause qui l’anime (plus il a de pouvoir d’attraction), plus grandes sont ses
possibilités d’atteindre ses objectifs. Le concept de guerre s’était élargi :
il ne s’agissait plus seulement de détruire l’ennemi dans sa capacité physique
de combat (soldats et armement) pour imposer sa propre volonté, il était
possible aussi de détruire sa capacité morale de combat, même s’il avait encore
une capacité physique suffisante.
Si les guerres pouvaient se jouer uniquement sur le terrain militaire (ou
physique, puisque nous en sommes à cette référence), il serait logique de
s’attendre à ce que l’organisation armée avec le plus haut pouvoir de
destruction impose sa volonté à l’adversaire (tel est l’objectif du choc entre
forces) en détruisant sa capacité matérielle de combat.
Mais il n’est plus possible de situer aucun conflit sur le terrain purement
physique. Le terrain sur lequel se réalisent les guerres (petites ou grandes,
régulières ou irrégulières, de basse, moyenne ou haute intensité, mondiales,
régionales ou locales) est chaque jour plus compliqué. Derrière cette grande
guerre mondiale ignorée, que l’historiographie moderne appelle « guerre froide
» et que nous, nous appelons la « troisième guerre mondiale », on peut trouver
une maxime historique qui marquera les guerres à venir. La possibilité d’une
guerre nucléaire (portée à la limite par la course aux armements qui
consistait, grosso modo, à savoir combien de fois on était capable de détruire
le monde) a ouvert la possibilité d’une « autre » fin pour un conflit guerrier
: le résultat d’un choc armé pouvait ne pas être l’imposition de la volonté de l’un des adversaires à l’autre, mais il pouvait signifier
l’annulation des volontés en lice, c’est-à-dire l’annulation de leur capacité
matérielle de combat. Et par « annulation » je ne veux pas dire seulement «
incapacité d’action » (un « match nul », donc), mais aussi (et surtout) «
disparition ».
En effet, les calculs géo-militaires nous disaient que dans une guerre
nucléaire il n’y aurait ni vainqueurs ni vaincus. Et même qu’il n’y aurait plus
rien. La destruction serait si totale et irréversible que la civilisation
humaine cèderait le pas à celle des cafards. L’argument récurrent dans les
hautes sphères militaires des puissances de l’époque était que les armes
nucléaires ne servaient pas à faire la guerre, mais à l’empêcher. Le concept
d’« armement de contention » a été traduit alors en celui, plus diplomatique,
d’« éléments de dissuasion ». Réduisons. La doctrine militaire « moderne »
pouvait être synthétisée de la façon suivante : empêcher l’adversaire d’imposer
sa volonté principale (ou « stratégique »), c’est-à-dire remplacer les grandes
guerres par des guerres petites ou moyennes. Il ne s’agissait plus de détruire
la capacité physique et/ou morale de combat de l’ennemi, mais d’éviter qu’il
l’emploie dans un affrontement direct. En revanche, on cherchait à redéfinir
les théâtres de la guerre (et la capacité physique de combat) du plan mondial
aux plans régional et local. En somme : diplomatie internationale pacifique et
guerres régionales et nationales.
Résultat : il n’y a pas eu de guerre nucléaire (en tout cas, pas encore, même
si la stupidité du capital est aussi grande que son ambition), mais il y a eu à
la place d’innombrables conflits de tous les niveaux, qui ont causé des
millions de morts, des millions de déplacés de guerre, des millions de tonnes
de matériel démoli, des économies rasées, des nations détruites, des systèmes
politiques réduits en
miettes... et des millions de dollars de profits. Mais la maxime était fixée
pour les guerres « les plus modernes » ou « postmodernes » : des conflits
militaires qui par leur nature, soient insolubles en termes de force physique,
c’est-à-dire en termes
d’imposer sa volonté à l’adversaire par la force, sont possibles.
On pourrait supposer, alors, qu’a commencé une lutte parallèle supérieure aux
guerres conventionnelles. Une lutte pour imposer une volonté contre une autre :
la lutte du puissant militairement (ou « physiquement » pour transposer au
microcosme humain) pour éviter que les guerres ne se livrent sur des terrains
où elles ne pourraient pas avoir de résultats conventionnels (du type « l’armée
la mieux équipée, entraînée et organisée sera potentiellement victorieuse
contre l’armée la plus mal équipée, entraînée et organisée »). On pourrait
supposer, alors, qu’il y ait en face la lutte du faible militairement (ou «
physiquement ») pour faire que les guerres se livrent sur des terrains où la
puissance militaire ne soit pas le facteur déterminant.
Les guerres « les plus modernes » ou « postmodernes », ne sont pas dans ce cas
celles qui mettent sur le terrain les armes les plus sophistiquées (et ici
j’inclus non seulement les armes comme technologie militaire, mais aussi ce
qu’on appelle ainsi dans les organigrammes du commandement : l’arme de
l’infanterie, celle de la cavalerie, des blindés, etc.), mais celles qui sont
menées sur des terrains où la
qualité et la quantité du pouvoir militaire n’est pas le facteur déterminant.
Avec des siècles de retard, la théorie militaire d’en haut découvrait que, l’un
dans l’autre, seraient possibles des conflits où l’un des adversaires, d’une
supériorité écrasante en termes militaires, serait incapable d’imposer sa
volonté à un faible rival.
Oui, ils sont possibles. Les exemples surabondent dans l’histoire moderne, et
ceux qui à présent me viennent à l’esprit sont ceux de défaites de la plus
grande puissance guerrière du monde, les États-Unis d’Amérique, au Vietnam et à
la baie des Cochons. Mais on pourrait y ajouter quelques exemples de
calendriers passés
et de notre géographie : les défaites de l’armée royaliste espagnole face aux
forces insurgées dans le Mexique d’il y a deux cents ans. Cependant, la guerre
est là, et là aussi sa question centrale : la destruction physique et/ou morale
de l’adversaire pour imposer sa propre volonté reste le fondement de la guerre
d’en haut. Dans ce cas, si la force militaire (ou physique, je le répète) non
seulement n’est pas décisive, mais
qu’on peut se passer d’elle en tant que facteur déterminant dans la décision
finale, nous nous trouvons devant le fait que, dans un conflit guerrier,
entrent d’autres variables, ou que quelques-unes de celles qui sont présentes à
titre secondaire passent au premier plan. Cela n’est pas nouveau. Le concept de
« guerre totale » (bien que sous d’autres appellations) a des antécédents et
des exemples. La guerre par tous les moyens (militaires, économiques,
politiques, religieux, idéologiques, diplomatiques, sociaux et même
écologiques) est le synonyme de « guerre
moderne ».
Mais il manque l’essentiel : la conquête d’un territoire. C’est-à-dire que
cette volonté s’impose dans un calendrier précis, oui, mais surtout dans une
géographie délimitée. S’il n’y a pas un territoire conquis, c’est-à-dire sous
le contrôle direct ou indirect de la force victorieuse, il n’y a pas de
victoire. Bien qu’on puisse parler de guerres économiques (comme le blocus que
le gouvernement nordaméricain maintient contre la République de Cuba), ou
d’aspects économiques, religieux, idéologiques, raciaux, etc., d’une guerre,
l’objectif reste le même. Et aujourd’hui la volonté que tente d’imposer le
capitalisme est de détruire/dépeupler et reconstruire/réorganiser le territoire
conquis.
C’est ainsi, les guerres d’aujourd’hui ne se contentent plus de conquérir un
territoire et de recevoir le tribut de la force vaincue. À l’étape actuelle du
capitalisme, il est nécessaire de détruire le territoire conquis et de le
dépeupler, c’est-à-dire de détruire son tissu social. Je parle de
l’anéantissement de tout ce qui donne de la cohésion à une société.
Mais la guerre d’en haut ne s’arrête pas là. De manière simultanée à la
destruction et à la dépopulation s’opère la reconstruction de ce territoire et
la réorganisation de son tissu social, mais à présent dans une autre logique,
avec une autre méthode, d’autres acteurs, un autre objectif. En somme : les
guerres imposent une nouvelle géographie.
Si, dans une guerre internationale, ce processus complexe a lieu dans la nation
conquise et s’opère depuis la nation assaillante, dans une guerre locale, ou
nationale, ou civile, le territoire à détruire/dépeupler et à
reconstruire/réorganiser est commun aux forces en présence. C’est-à-dire que la
force attaquante victorieuse détruit et dépeuple son propre territoire. Et elle
le reconstruit et réorganise selon son plan de conquête ou de reconquête. Mais
si elle n’a pas de plan... alors « quelqu’un » opère cette
reconstruction/réorganisation. En tant que peuples originaires mexicains et en
tant qu’EZLN, nous avons quelque chose à dire sur la guerre. Surtout si elle se
livre dans notre géographie et dans le présent calendrier : Mexique, débuts du
XXIe siècle...
« Je
souhaiterais la bienvenue à presque n’importe quelle guerre, parce que je crois
que ce pays en a besoin. » Theodore Roosevelt
Et voilà qu’à présent notre réalité nationale est envahie par la guerre. Une
guerre qui non seulement n’est plus lointaine pour qui avait l’habitude de la
voir dans des géographies ou des calendriers distants, mais qui commence à
gouverner les décisions et indécisions de ceux qui ont cru que les conflits
guerriers ne se trouvaient que dans les bulletins d’informations et les films
de lieux aussi lointains
que... l’Irak, l’Afghanistan,... le Chiapas. Et dans tout le Mexique, grâce au
parrainage de Felipe Calderón Hinojosa, nous n’avons plus besoin de recourir à
la géographie du Moyen-Orient pour avoir une réflexion critique sur la guerre.
Il n’est plus
nécessaire de remonter le calendrier jusqu’au Vietnam, à la baie des Cochons,
et toujours à la Palestine. Et je ne mentionne pas le Chiapas et la guerre
contre les communautés indigènes zapatistes, parce qu’il est bien connu qu’elle
n’est pas à la mode (pour y parvenir, le gouvernement du Chiapas a dépensé pas
mal d’argent pour obtenir que les médias ne le rangent pas dans l’horizon de la
guerre, mais dans celui des « avancées » dans la production de biodiesel, le «
bon » traitement des migrants, les « succès » agricoles et autres fables
attrape-nigauds vendus aux comités de rédaction qui signent, comme s’ils
étaient d’eux, les bulletins gouvernementaux pauvres en rédaction et en
arguments). L’irruption de la guerre dans la vie quotidienne du Mexique actuel
ne vient pas d’une insurrection ni de
mouvements indépendantistes ou révolutionnaires qui se disputent leur réédition
sur le calendrier cent ou deux cents ans plus tard. Elle vient, comme toutes
les guerres de conquête, d’en haut, du pouvoir. Et cette guerre trouve en
Felipe Calderón Hinojosa son instigateur et promoteur institutionnel (et, à
présent, honteux de l’être).
Celui qui a pris possession de l’exécutif fédéral par la voie du fait accompli
ne s’est pas satisfait de l’appui médiatique ; il a dû recourir à quelque chose
de plus pour détourner l’attention et échapper à la remise en cause massive de
sa légitimité : la guerre.
Quand Felipe Calderón Hinojosa a fait sienne la proclamation de Theodore
Roosevelt (que certains attribuent à Henry Cabot Lodge) suivant laquelle « ce
pays a besoin d’une guerre », il a reçu en réponse la méfiance craintive des
chefs d’entreprise mexicains, l’enthousiaste approbation du haut commandement
militaire et les applaudissements nourris de qui commande vraiment : le capital
étranger. La critique de cette catastrophe nationale appelée « guerre contre le
crime organisé » devrait être complétée par une analyse en profondeur de ses
stimulants économiques. Je ne me réfère pas seulement à cet antique axiome qui
veut que, dans les époques de crise et de guerre, la dépense somptuaire
augmente. Et pas non plus seulement aux sursalaires que perçoivent les
militaires (au Chiapas, les haut gradés touchaient, ou touchent, un salaire
supplémentaire de 130 % parce qu’ils se trouvent en « zone de guerre »). Il
faudrait chercher aussi du côté des brevets, des fournisseurs et des crédits
internationaux qui ne se trouvent pas dans ce qu’on appelle l’« Initiative
Mérida ». Si la guerre de Felipe Calderón Hinojosa (qu’on a essayé, en vain, de
faire endosser à tous les Mexicains) est un négoce (et elle l’est), il faut
encore répondre à ces questions : pour qui est-ce un négoce, et quel montant
monétaire il atteint ?
Ce n’est pas
rien, ce qui est en jeu : (note : les quantités détaillées ne sont pas exactes
du fait qu’il n’y a aucune clarté dans les chiffres gouvernementaux officiels.
C’est pourquoi dans certains cas on a eu recours à ce qui est publié dans le
Journal officiel de la Fédération, et on l’a complété avec des données des
ministères et de l’information journalistique sérieuse).
Dans les quatre premières années de la « guerre contre le crime organisé »
(2007-2010), les principaux organismes gouvernementaux qui en étaient chargés
(ministère de la Défense nationale - c’est-à-dire armées de terre et de l’air -
ministère de la Marine, ministère de la Justice et ministère de la Sécurité
publique) ont reçu du budget de dépenses de la Fédération une somme supérieure
à 366 milliards de
pesos (environ 30 milliards de dollars au taux de change actuel). Ces quatre
dépendances du gouvernement fédéral ont reçu :
en 2007, plus de
71 milliards de pesos ; en 2008, plus de 80 milliards ;
en 2009, plus de 113 milliards, et en 2010 ça a été plus 102 milliards de
pesos.
À quoi il faut
ajouter les plus de 121 milliards de pesos (environ 10 milliards de dollars)
qu’elles recevront en cette année 2011.
Le seul ministère de la Sécurité publique est passé de 13 milliards de pesos de
budget en 2007 à plus de 35 milliards en 2011 (peut-être est-ce parce que les
productions cinématographiques sont plus coûteuses). Selon le Troisième Rapport
de gouvernement de septembre 2009, au mois de juin de la même année les forces
armées fédérales comptaient un effectif de 254 705 hommes (202 355 pour l’armée
de terre et l’armée de l’air, et 52 350 pour la flotte). En 2009, le budget
pour la Défense nationale a été de 43 milliards 623 millions 321 860 pesos,
auxquels se sont ajoutés 8 milliards 762 millions 315 960 pesos (25,14 % de
plus), au total : plus de 52 milliards de pesos pour les armées de terre et de
l’air. Le ministère de la Marine : plus de 16 milliards de pesos ; la Sécurité
publique : presque 33 milliards de pesos ; et le ministère de la Justice : plus
de 12 milliards de pesos. Total du budget pour la « guerre contre le crime
organisé » en 2009 : plus de 113 milliards de pesos.
En 2010, un soldat fédéral du rang gagnait 46 380 pesos par an ; un général de
division touchait un million 603 080 pesos annuels, et le ministre de la
Défense nationale percevait des revenus annuels d’un million 859 712 pesos.
Si je ne me trompe pas dans les comptes, avec le budget guerrier total de 2009
(113 milliards de pesos pour les quatre ministères), on aurait pu payer les
salaires annuels de deux millions et demi de simples soldats ; ou de 70 500
généraux de division ; ou de 60 700 titulaires du ministère de la Défense
nationale. Mais, bien entendu, tout ce qui entre dans le budget ne va pas aux
salaires et aux prestations. Il y a besoin d’armes, d’équipements, de balles...
parce que ceux qu’on a ne fonctionnent plus ou sont obsolètes. « Si l’armée
mexicaine entrait en guerre avec ses quelque 150 000 armes et ses 331,3
millions de cartouches contre un ennemi interne ou externe, sa puissance de feu
serait tout juste suffisante pour douze jours de combat continu en moyenne,
signalent des estimations de l’état-major de la Défense nationale (Emaden)
élaborées pour chacune des armes, armée de terre et armée de l’air. D’après les
prévisions, le feu d’artillerie des obusiers (canons) de 105 millimètres
permettrait de tenir, par exemple, seulement 5,5 jours en tirant en continu les
quinze munitions pour cette arme. Les unités blindées, d’après cette analyse,
ont 2 662 munitions de 75 millimètres. Si elles entraient en combat, les unités
blindées dépenseraient toutes leurs munitions en neuf jours. Quand à l’armée de
l’air, on signale qu’il existe à peine plus de 1,7 million de cartouches de
calibre 7,62 mm qui sont employées par les avions PC-7 et PC-9, et par les
hélicoptères Bell 212 et MD-530. Dans une conflagration, ce 1,7 million de
cartouches s’épuiserait en cinq jours de feu aérien, selon les calculs du
ministère. Cet organisme fait remarquer que les 594 équipements de vision
nocturne et les 3 095 GPS utilisés par les Forces spéciales pour combattre les
cartels de la drogue “ont accompli tout leur temps de service”.
Les carences et le gaspillage dans les rangs des armées de terre et de l’air
sont manifestes et atteignent des niveaux difficiles à imaginer dans
pratiquement tous les secteurs d’opération de l’institution. L’analyse de la
Défense nationale signale que les goggles de vision nocturne et les GPS ont
entre cinq et treize ans d’ancienneté et “ont accompli tout leur temps de
service”. C’est la même chose avec les “150 392 casques anti-fragments”
qu’utilisent les troupes. 70 % d’entre eux ont terminé leur vie utile en 2008,
et les 41 160 gilets pare-balles le feront en 2009 (...).
Dans ce panorama, l’armée de l’air apparaît comme la plus touchée par le retard
et la dépendance technologiques vis-à-vis de l’étranger, en particulier des
États-Unis et d’Israël. D’après le ministère les dépôts d’armes de l’armée de
l’air comptent 753 bombes de 250 à 1 000 livres chacune. Les avions F-5 et PC-7
Pilatus utilisent ces armes. Les 753 existantes permettent de combattre
air-terre durant une journée. Les 87 740 munitions de calibre 20 mm pour jets
F-5 permettent de combattre des ennemis internes ou externes pendant six jours.
Enfin, le ministère révèle qu’en ce qui concerne les missiles air-air pour les
avions F-5, le stock est de 45 pièces, ce qui représente uniquement une journée
de feu aérien. » Jorge Alejandro Medellín dans El Universal, México, 2 janvier
2009.
Ça, c’est ce qu’on connaît en 2009, deux ans après le début de la soi-disant «
guerre » du gouvernement fédéral. Laissons de côté la question évidente :
comment a-t-il été possible que le chef suprême des forces armées, Felipe
Calderón Hinojosa, se lance dans une guerre (« de longue haleine », dit-il),
sans disposer des conditions matérielles minimales pour la mener, et ne parlons
même pas de « la gagner » ?
Alors demandons-nous : quelles industries d’armement vont bénéficier des achats
d’armes, d’équipement, et de munitions ?
Si le principal promoteur de cette guerre est l’empire aux barres et aux
troubles étoiles (si on compte bien, en réalité les seules félicitations qu’a
reçues Felipe Calderón Hinojosa sont venues du gouvernement nord-américain), il
ne faut pas perdre de vue qu’au nord du Río Bravo on n’accorde pas d’aides ; on
fait des investissements, c’est-à-dire des affaires.
Les
États-Unis gagnent-ils quelque chose à cette guerre « locale » ? La réponse est
oui. En laissant de côté les profits économiques et l’investissement monétaire
en armes, munitions et équipement (n’oublions pas que les États-Unis sont le
principal fournisseur de tout cela aux deux camps opposés : les autorités et
les « délinquants » - la « guerre contre la délinquance organisée » est une
affaire en or pour l’industrie militaire nord-américaine), on trouve, comme
résultat de cette guerre, une destruction/dépeuplement et une
reconstruction/réorganisation géopolitique qui leur sont favorables. Cette
guerre (perdue par le gouvernement sitôt conçue non comme solution à un
problème d’insécurité, mais à un problème de légitimité contestée) est en train
de détruire le dernier retranchement qui reste à une nation : son tissu social.
Quelle guerre pourrait être meilleure pour les États-Unis que celle-ci, qui lui
rapporte des profits, un territoire et un contrôle politique et militaire, sans
les gênants body bags et les mutilés de guerre qui lui reviennent, autrefois du
Vietnam, aujourd’hui d’Irak et d’Afghanistan ?
Les révélations de Wikileaks sur les opinions au sein du haut commandement
nord-américain à propos des « déficiences » de l’appareil répressif mexicain
(son inefficacité et sa promiscuité avec la délinquance) ne sont pas nouvelles.
Ce n’est pas seulement parmi le commun des mortels, mais aussi dans les hautes
sphères du gouvernement et du pouvoir au Mexique que c’est une certitude. La
blague suivant laquelle c’est une guerre inégale parce que le crime organisé
l’est, organisé, et pas le gouvernement mexicain, est une lugubre vérité. Le 11
décembre 2006 a commencé formellement cette guerre avec ce qu’on a appelé alors
« l’Opération conjointe Michoacán ». Sept mille éléments de l’armée, de la
marine et des polices
fédérales on lancé une offensive (populairement connue sous le nom de «
michoacanazo » ou « le coup du Michoacán ») qui, une fois passée l’euphorie
médiatique de ces jours-là, s’est révélée un échec. Le commandant militaire en
était le général Manuel García Ruiz et le responsable de l’opération Gerardo
Garay Cadena, du ministère de la Sécurité publique. À présent, et ce depuis
décembre 2008, Gerardo Garay Cadena est en prison au pénitencier de haute
sécurité de Tepic (Nayarit), accusé de collusion avec « el Chapo » Guzmán
Loera.
Et à chaque pas accompli dans cette guerre il est plus difficile au
gouvernement fédéral d’expliquer où se trouve l’ennemi à vaincre. Jorge
Alejandro Medellín est un journaliste qui collabore à divers médias - la revue
Contralínea, l’hebdomadaire Acentoveintiuno et le site d’informations Eje
central, entre autres - et qui s’est
spécialisé dans les sujets du militarisme, des forces armées, de la sécurité
nationale et du narcotrafic. En octobre 2010, il a reçu des menaces de mort
pour un article où il signalait de possibles liens du narcotrafic avec le
général Felipe de Jesús Espitia, ancien commandant de la Ve Zone militaire,
ancien chef de la Section Sept - Opérations contre le narcotrafic - sous le
gouvernement de Vicente Fox et
responsable du Musée du stupéfiant situé dans les bureaux de la S-7. Le général
Espitia a été muté de son poste de commandant de la Ve Zone militaire à cause
de l’échec retentissant des opérations qu’il avait ordonnées à Ciudad Juárez et
de la pauvre réponse qu’il a apportée aux massacres commis dans cette ville
frontalière.
Mais l’échec de la guerre fédérale contre la « délinquance organisée », joyau
de la couronne du gouvernement de Felipe Calderón Hinojosa, n’est pas une
perspective à déplorer pour le pouvoir aux États-Unis : c’est le but à
atteindre.
Les grands médias ont beau s’efforcer de présenter comme d’éclatantes victoires
de la légalité les escarmouches qui ont lieu tous les jours sur le territoire
national, ils ne parviennent pas à convaincre. Et pas seulement parce que les
grands médias ont été dépassés par les formes d’échange d’information d’une
grande partie de la population (entre autres les réseaux sociaux et la
téléphonie mobile, mais pas
seulement), également, et surtout, parce que le ton de la propagande
gouvernementale est passé de la tentative de tromperie à la tentative de
foutage de gueule, depuis le « même si ça n’en a pas l’air, nous sommes en
train de gagner » jusqu’à « la minorité ridicule » de délinquants, en passant
par les fanfaronnades de comptoir du haut fonctionnaire de service. Sur cette
autre défaite de la presse, écrite, de radio et de télévision, je reviendrai
dans une autre lettre.
Pour l’instant, et en ce qui concerne le sujet qui nous occupe, il suffit de
rappeler que le « il ne se passe rien au Tamaulipas », qui était proclamé par
les bulletins d’information (plus particulièrement à la radio et à la
télévision), a été mis en déroute par les vidéos prises par des citoyens avec
des téléphones portables ou des caméras d’amateur et partagées sur Internet.
Mais revenons à cette guerre que Felipe Calderón Hinojosa, à ce qu’il prétend,
n’a jamais appelée « guerre ». Il ne l’a pas appelée ainsi, pas vrai ?
« Voyons si c’est une guerre ou si ça ne l’est pas ; le 5 décembre 2006, Felipe
Calderón a dit : “Nous travaillons à gagner la guerre contre la délinquance...”
Le 20 décembre 2007, durant un petit déjeuner avec du personnel de la Marine,
monsieur Calderón a utilisé jusqu’à quatre fois en un seul discours le terme de
guerre. Il a dit : “La société reconnaît tout particulièrement le rôle de nos
marins dans la guerre que mon gouvernement mène contre l’insécurité...”, “La
loyauté et l’efficacité des
Forces armées sont une des armes les plus puissantes dans la guerre que nous
livrons contre elle...”, “En commençant cette guerre frontale contre la
délinquance, j’ai signalé que ce serait une lutte de longue haleine”, “...
c’est précisément comme ça que sont les guerres...”. Mais il y a plus encore :
le 12 septembre 2008, lors de la cérémonie de clôture et d’ouverture des Cours
du système éducatif militaire, l’autodénommé “Président de l’emploi” a pris son
envol en prononçant en une demi-douzaine d’occasions le terme de guerre contre
le crime : “Aujourd’hui notre pays livre une guerre très différente de celle
qu’eurent à affronter les insurgés en 1810, une guerre distincte de celle
qu’affrontèrent les cadets du Collège militaire il y a 161 ans...”, “... tous
les Mexicains de notre génération ont le devoir de déclarer la guerre aux
ennemis du Mexique... Aussi, dans cette guerre contre la délinquance...”, “Il
est indispensable que nous tous, qui nous joignons à ce front commun, nous
passions de la parole aux actes et que nous déclarions, vraiment, la guerre aux
ennemis du
Mexique...”, “Je suis convaincu que cette guerre, nous allons la gagner...”. »
(Alberto Vieyra Gómez, Agence mexicaine de nouvelles, 27 janvier 2011).
En profitant du calendrier pour se contredire, Felipe Calderón Hinojosa
n’arrange pas ses affaires, et ne se corrige pas sur le plan des concepts. Non,
ce qu’il y a, c’est que les guerres, on les gagne ou on les perd (dans ce cas,
on les perd) et que le gouvernement fédéral ne veut pas reconnaître que le
point essentiel de sa gestion a échoué sur les plans militaire et politique.
Guerre sans fin ? La différence entre la réalité... et les jeux vidéo. Face à
l’échec indéniable de sa politique guerrière, Felipe Calderón Hinojosa va-t-il
changer de stratégie ?
La réponse est NON. Et pas seulement parce que la guerre d’en haut est un
négoce, et que comme tout négoce elle se maintient tant qu’elle continue à
générer des profits. Felipe Calderón Hinojosa, le commandant en chef des forces
armées ; le fervent admirateur de José María Aznar ; l’autodénommé « l’enfant
terrible » ; l’ami d’Antonio Solá ; le « gagnant » de la présidence par un demi
pour cent des voix, grâce à l’alchimie d’Elba Esther Gordillo ; celui des
invectives autoritaires plutôt du style des caprices de gamin (« vous
descendez, ou je vous envoie chercher ») ; celui qui veut masquer avec du sang
encore celui des enfants assassinés à la garderie ABC à Hermosillo (Sonora) ;
celui qui a accompagné sa guerre militaire d’une guerre contre le travail digne
et le salaire juste ; celui de l’autisme calculé face aux assassinats de
Marisela Escobedo et Susana Chávez Castillo ; celui qui distribue les
étiquettes mortuaires de « membres du crime organisé » aux petites filles et
petits garçons, hommes et femmes, qui ont été et qui sont assassinés parce que
c’est comme ça, parce qu’ils ont eu la malchance de se trouver au mauvais
endroit à la mauvaise date, et qui ne parviennent même pas à être nommés parce
que personne n’en tient le compte, ni dans la presse ni dans les réseaux
sociaux.
Lui, Felipe Calderón Hinojosa, est aussi un fan des jeux vidéo de stratégie
militaire.
Felipe Calderón Hinojosa est le gamer « qui, en quatre ans, a transformé le
pays en une version mondaine de The Age of Empires - son jeu vidéo préféré -
(...) un amoureux - et mauvais stratège – de la guerre » (Diego Osorno, dans
Milenio Diario, 3 octobre 2010).
C’est lui qui nous amène à demander : le Mexique est-il gouverné à la
façon d’un jeu vidéo ? (Je crois que je peux poser ce genre de
questions compromettantes sans risque d’être licencié pour manquement à « un
code d’éthique » géré par la publicité payante.)
Felipe Calderón Hinojosa ne s’arrêtera pas. Et pas seulement parce que les
forces armées ne le lui permettraient pas (les affaires sont les affaires),
mais aussi à cause de l’obstination qui caractérise la vie politique du «
commandant en chef » des forces armées mexicaines.
Rafraîchissons un peu les mémoires. En mars 2001, quand Felipe Calderón
Hinojosa était le coordinateur parlementaire des députés fédéraux du Parti
d’action nationale, a eu lieu ce lamentable spectacle du PAN qui refusait
qu’une délégation indigène conjointe du Congrès national indigène et de l’EZLN
fasse usage de la tribune du Congrès de l’Union à l’occasion de ce qu’on a
appelé la « Marche de la couleur de la terre ».
Bien que cela désigne le PAN comme une organisation politique raciste et
intolérante (ce qu’il est) qui refuse aux indigènes le droit à être écoutés,
Felipe Calderón Hinojosa est resté campé dans son refus. Tout lui disait que
c’était une erreur d’assumer cette position, mais le coordinateur des députés
panistes n’a pas cédé (et a fini, avec Diego Fernández de Cevallos et d’autres
illustres panistes dans un des
salons privés de la chambre, à regarder à la télévision les indigènes prendre
la parole dans un espace que la classe politique réserve pour ses saynètes).
« Tant pis pour le coût politique », aurait dit alors Felipe Calderón Hinojosa.
À présent il dit la même chose, même si aujourd’hui il ne s’agit plus des coûts
politiques assumés par un parti politique, mais des coûts humains que paie le
pays entier à cause de cet entêtement. Sur le point de terminer cette missive,
je suis tombé sur les déclarations de la secrétaire à la Sécurité intérieure
des États-Unis, Janet Napolitano, spéculant sur de possibles alliances entre Al
Qaeda et les
cartels mexicains de la drogue. La veille, le sous-secrétaire de l’Armée des
États-Unis, Joseph Westphal, avait déclaré qu’au Mexique il y a une forme
d’insurrection dirigée par les cartels de la drogue qui, potentiellement,
pourraient s’emparer du gouvernement, ce qui impliquerait une réponse militaire
étasunienne. Il a ajouté qu’il ne souhaitait pas voir une situation où des
soldats étasuniens seraient envoyés combattre une insurrection « sur notre
frontière... ou avoir à les envoyer franchir
cette frontière » vers le Mexique.
Pendant ce temps, Felipe Calderón Hinojosa assistait à un simulacre de
libération d’otages dans un village reconstitué, façon décor de cinéma, dans
l’État de Chihuahua et montait dans un avion de combat F-5, s’asseyait sur le
siège du pilote et plaisantait avec un « envoyez les missiles ». Des jeux vidéo
de stratégie aux « simulateurs de combat aérien » et aux « tirs à la première
personne » ? De Age of Empires à HAWX ?
Le HAWX est un
jeu vidéo de combat aérien où, dans un futur proche, les entreprises militaires
privées (private military company) ont remplacé les armées gouvernementales
dans plusieurs pays. La première mission du jeu vidéo consiste à bombarder
Ciudad Juárez (Chihuahua, Mexique), parce que les « forces rebelles » se sont
emparées de la place et menacent d’avancer vers le territoire nordaméricain.
Ce n’est pas dans le jeu vidéo, mais en Irak, qu’une des entreprises militaires
privées embauchées par le Département d’État nord-américain et l’Agence
centrale de renseignement (CIA) a été Blackwater USA, qui ensuite a changé son
nom en Blackwater Worldwide. Son personnel a commis de sérieux abus en Irak, y
compris l’assassinat de civils. À présent elle a encore changé son nom en Xe Services
LLC et elle est le plus grand adjudicataire de sécurité privée du Département
d’État nord-américain. Au moins 90 % de ses profits proviennent de contrats
avec le gouvernement des États-Unis. Le jour même où Felipe Calderón Hinojosa
plaisantait dans l’avion de combat (10 février 2011), dans le même État de
Chihuahua une fillette de huit ans est morte, touchée par une balle lors d’un
échange
de coups de feu entre des personnes armées et des militaires.
Quand cette guerre va-t-elle se terminer ?
Quand va apparaître sur l’écran du gouvernement fédéral le game over de la fin
du jeu, suivi du générique avec les noms des producteurs et des sponsors de la
guerre ?
Quand Felipe Calderón va-t-il pouvoir dire « nous avons gagné la guerre, nous
avons imposé notre volonté à l’ennemi, nous avons détruit sa capacité
matérielle et morale de combat, nous avons (re)conquis les territoires qui
étaient en son pouvoir » ?
Depuis qu’elle a été conçue, cette guerre n’a pas de fin, et elle est perdue.
Il n’y aura pas de vainqueur mexicain sur ces terres (à la différence du
gouvernement, le pouvoir étranger, lui, a un plan pour reconstruire/réorganiser
le territoire), et le vaincu sera le dernier carré au Mexique de l’État
national agonisant : les relations sociales, qui, en donnant une identité
commune, sont la base de la nation.
Avant même la fin supposée, le tissu social sera totalement déchiré.
Résultats : la guerre en haut et la mort en bas
Voyons de quoi nous informe le ministre de l’Intérieur fédéral sur la «
non-guerre » de Felipe Calderón
Hinojosa :« 2010 a été l’année la plus violente du sexennat, puisque se sont
accumulés 15 273 homicides liés au crime organisé, 58 % de plus que les 9 614
enregistrés au cours de 2009, suivant les statistiques diffusées ce mercredi
par le gouvernement fédéral. De décembre 2006 à la fin 2011 ont été
comptabilisés 34 612 crimes, parmi lesquels 30 913 sont des cas signalés comme
“exécutions” ; 3 153
sont qualifiés d’“affrontements” et 554 sont dans la catégorie
“homicides-agressions”. Alejandro Poiré, secrétaire technique du Conseil de
sécurité nationale, a présenté une base de données officielle élaborée par des
experts qui fera apparaître à partir de maintenant “une information détaillée
mensuelle, au niveau des États et des municipalités” sur la violence dans tout
le pays » (journal Vanguardia, Coahuila, Mexique, 13 janvier 2011).
Posons les questions : sur ces 34 612 assassinés, combien étaient des
délinquants ? Et les plus de mille petits garçons et petites filles tués (que
le ministre de l’Intérieur a « oublié » de compter à part), c’étaient aussi des
« tueurs à gages » du crime organisé ? Quand au gouvernement fédéral on
proclame « nous sommes en train de gagner », à quel cartel de la drogue se
réfèrent-ils ? Combien de dizaines de
milliers d’autres constituent-ils cette « ridicule minorité » qu’est l’ennemi à
vaincre ?
Tandis que là-haut ils essaient inutilement de dédramatiser dans les
statistiques les crimes que leur guerre a provoqués, il faut signaler qu’on
détruit en même temps le tissu social sur presque tout le territoire national.
L’identité collective de la nation est en train d’être détruite, en
train d’être supplantée par une autre.
Parce que « une identité collective n’est rien d’autre qu’une image
qu’un peuple se forge de lui-même pour se reconnaître comme appartenant à ce
peuple. L’identité collective, ce sont ces traits par lesquels un individu se
reconnaît comme appartenant à une communauté. Et la communauté accepte cet
individu comme une part d’elle-même. Cette image que le peuple se forge n’est
pas nécessairement la perpétuation d’une image traditionnelle héritée, c’est
généralement l’individu qui se la forge en tant qu’appartenant à une culture,
pour rendre cohérents son passé et sa vie actuelle avec les projets qu’il a
pour cette communauté.
Alors, l’identité n’est pas un simple legs dont on hérite, mais c’est
une image qui se construit, que chaque peuple se crée, et par conséquent elle
est variable et changeante suivant les circonstances historiques » (Luis
Villoro, novembre 1999, entrevue avec Bertold Bernreuter, Aachen, Allemagne).
Dans l’identité collective d’une bonne partie du territoire national il
n’y a pas, comme on voudrait nous le faire croire, la dispute entre l’étendard
de la patrie et les narco-corridos (si on ne soutient pas le gouvernement, on
soutient la délinquance, et vice-versa).
Non.
Ce qu’il y a, c’est une imposition, par la force des armes, de la peur comme
image collective, de l’incertitude et de la vulnérabilité comme miroirs dans
lesquels ces collectifs se reflètent.
Quelles relations sociales peuvent se maintenir ou se tisser si la peur est
l’image dominante avec laquelle on peut identifier un groupe social, si le sens
de la communauté se rompt au cri de sauve-qui peut ?
Le résultat de cette guerre ne va pas être seulement des milliers de morts...
et de juteux profits économiques.
Ce va être aussi, et surtout, une nation détruite, dépeuplée, brisée
irrémédiablement.
À ceux qui
exhibent leurs mesquines additions et soustractions électorales dans ce compte
mortel, nous rappelons que :
Il y a dix-sept ans, le 12 janvier 1994, une gigantesque mobilisation citoyenne
(attention : sans chefs, sans comités centraux, sans leaders ou dirigeants) a
arrêté la guerre ici. Face à l’horreur, la destruction et les morts, il y a
dix-sept ans la réaction a été presque immédiate, péremptoire, efficace.
À présent ce sont la frilosité, l’avarice, l’intolérance, la bassesse, qui
lésinent sur les soutiens et appellent à l’immobilité... et à l’inefficacité.
L’initiative louable d’un groupe de travailleurs de la culture (« Assez de sang
») a été disqualifiée dès son commencement parce qu’elle ne « se pliait » pas à
un projet électoral, dans la mesure où elle n’appliquait pas le mandat
d’attendre 2012.
Maintenant qu’ils ont la guerre là-bas, dans leurs villes, dans leurs rues, sur
leurs routes, dans leurs maisons, qu’ont-ils fait ? Je veux dire, en plus de «
se plier » devant qui possède « le meilleur projet ».
Demander aux gens d’attendre 2012 ? Car à ce moment-là, oui, il faudra
retourner voter pour le moins mauvais, et à ce moment-là, oui, le vote sera
respecté ? S’il y a déjà plus de 34 000 morts en quatre ans, cela fait plus de
8 000 morts par an. C’est-à-dire qu’il faut attendre 16 000 morts de plus pour
faire quelque chose ?
Parce que cela va empirer. Si les favoris actuels pour l’élection
présidentielle de 2012 (Enrique Peña Nieto [PRI] et Marcelo Ebrard [PRD])
gouvernent les entités qui comptent le plus grand nombre de citoyens, ne
faut-il pas s’attendre à ce qu’y augmente la « guerre contre la délinquance
organisée »,avec son sillage de « dégâts collatéraux » ?
Que vont-ils faire ? Rien. Ils vont suivre le même chemin d’intolérance et de
satanisation qu’il y a quatre ans, quand en 2006 tout ce qui n’était pas en
faveur de López Obrador était accusé de servir la droite. Celles et ceux qui
nous ont attaqués et calomniés, à l’époque et maintenant, suivent le même
chemin face aux autres mouvements, organisations, protestations, mobilisations.
Pourquoi la prétendue grande organisation nationale qui se prépare pour que
cette fois, dans les
prochaines élections fédérales, gagne un projet alternatif de nation, ne
fait-elle pas quelque chose aujourd’hui ? Je veux dire que s’ils pensent qu’ils
peuvent mobiliser des millions de Mexicains pour qu’ils votent pour quelqu’un,
pourquoi ne pas les mobiliser pour arrêter la guerre et faire que le pays
survive ? Ou alors il s’agit d’un calcul mesquin et bas ? Que le compte de
morts et de destruction retire
à l’adversaire et ajoute à l’élu ?
Aujourd’hui, au milieu de cette guerre, la pensée critique est à nouveau
reléguée. D’abord l’important :
2012 et les réponses aux questions sur les « coqs », nouveaux ou recyclés, pour
ce futur qui s’effondre dès maintenant. Tout doit être subordonné à ce
calendrier et à ses étapes préliminaires : les élections locales au Guerrero,
en Basse-Californie, Hidalgo, Nayarit, Coahuila et dans l’État de Mexico.
Et tandis que tout s’écroule, on nous dit que l’important, c’est d’analyser
les résultats électoraux, les tendances, les possibilités. On nous appelle
à tout supporter jusqu’à ce que ce soit le moment de cocher le bulletin de
vote, et retour à la case départ : à nouveau attendre que tout s’arrange et que
se reconstruise le fragile château de cartes de la classe politique mexicaine.
Vous vous souvenez comme ils se sont moqués, comme ils nous ont
attaqués, parce que dès 2005 nous avons appelé les gens à s’organiser suivant
leurs propres revendications, leur histoire, leur identité et leurs
aspirations, et à ne pas parier sur le fait que quelqu’un, là-bas, tout
là-haut, allait tout résoudre ?
C’est nous qui nous sommes trompés, ou c’est eux ?
Qui, dans les principales villes, ose dire qu’il peut sortir en toute
tranquillité, même pas au petit matin, mais dès que la nuit commence à tomber ?
Qui reprend à son compte le « Nous sommes en train de gagner » du gouvernement
fédéral et voit avec respect, et non avec crainte, des soldats, des marins et
des policiers ?
Qui sont ceux qui se réveillent à présent sans savoir s’ils seront toujours
vivants, sains et libres quand se terminera le jour qui commence ?
Qui sont ceux qui ne peuvent offrir aux gens une issue, une alternative, autre
qu’attendre les prochaines élections ?
Qui sont ceux qui ne peuvent pas lancer une initiative qui réussisse au niveau
local, et ne parlons même pas du niveau national ?
Qui sont ceux qui sont restés tout seuls ?
Parce que, à la fin, ceux qui vont rester seront ceux qui ont résisté ; ceux
qui ne se sont pas vendus ;ceux qui ne se sont pas rendus ; ceux qui n’ont pas
failli ; ceux qui ont compris que les solutions ne viennent pas d’en haut, mais
qu’elles se construisent d’en bas ; ceux qui n’ont pas parié et ne parient pas
sur les illusions vendues par une classe politique qui a fait son temps et qui
pue comme un cadavre ; ceux qui n’ont pas suivi le calendrier d’en haut et
n’ont pas mis leur géographie en
adéquation avec ce calendrier, en transformant un mouvement social en une liste
de numéros de cartes d’électeur ; ceux qui, face à la guerre, ne sont pas
restés immobiles, à attendre le nouveau spectacle d’équilibriste de la classe
politique sous la tente du cirque électoral, mais ont construit une alternative
sociale, et non individuelle, de liberté, de justice, de travail et de paix.
Nous
avons déjà dit que la guerre est inhérente au capitalisme et que la lutte pour
la paix est anticapitaliste.
Vous, don Luis, vous avez déjà dit aussi que « la moralité sociale constitue
seulement un premier niveau, précritique, de l’éthique. L’éthique critique
commence quand le sujet prend de la distance par rapport aux formes de moralité
existantes et s’interroge sur la validité de ses règles et comportements. Il
peut alors s’apercevoir que la moralité sociale n’applique pas les vertus
qu’elle proclame ».
Est-il possible d’amener l’éthique à la guerre ? Est-il possible de la faire
surgir au milieu de défilés militaires, de grades, de barrages, d’opérations,
de combats et de morts ? Est-il possible de l’amener à remettre en question la
validité des règles et des comportements militaires ? Ou le fait de poser cette
possibilité n’est-il qu’un exercice de spéculation philosophique ? Parce que,
sans doute, l’inclusion de cet « autre » élément dans la guerre ne serait
possible que par un paradoxe. Inclure l’éthique comme facteur déterminant d’un
conflit amènerait comme conséquence une reconnaissance radicale : le
protagoniste sait que le résultat de son « triomphe » sera sa défaite.
Et je ne parle pas de la défaite dans le sens de « destruction » ou « abandon
», mais dans celui de négation de l’existence en tant que force belligérante.
C’est-à-dire qu’une force mène une guerre qui, si elle la gagne, signifiera sa
disparition en tant que force. Et si elle la perd, également, mais personne ne
mène une guerre pour la perdre (bon, sauf Felipe Calderón).
Et c’est là que gît le paradoxe de la guerre zapatiste : si nous
perdons, nous gagnons ; et si nous gagnons, nous gagnons. La clé se trouve dans
le fait que notre guerre est une guerre qui ne prétend pas détruire
l’adversaire dans le sens classique.
C’est une guerre qui essaie d’annuler le terrain de sa réalisation et les
possibilités des adversaires (nous y compris).
C’est une guerre pour cesser d’être ce que nous sommes à présent et être ainsi
ce que nous devons être.
Cela a été possible parce que nous reconnaissons l’autre, homme ou femme ou
réalité différente, qui, en d’autres terres du Mexique et du monde, et sans
être exactement comme nous, souffrent des mêmes douleurs, soutiennent des
résistances semblables, luttent pour une identité multiple qui n’annule pas,
qui n’asservisse pas, qui ne conquière pas, et qui aspirent à un monde sans
armées.
Il y a dix-sept ans, le 1er janvier 1994, la guerre contre les peuples originaires
du Mexique est devenue visible. En regardant la géographie nationale sur ce
calendrier, nous nous souvenons :
Est-ce que ce n’était pas nous, les zapatistes, les violents ? Est-ce qu’on ne
nous a pas accusés de vouloir scinder le territoire national ? Est-ce qu’on n’a
pas dit que notre objectif était de détruire la paix sociale, de miner les
institutions, de semer le chaos, de promouvoir la terreur et d’en finir avec le
bien-être d’une nation libre, indépendante et souveraine ? N’a-t-on pas signalé
à satiété que notre demande
de reconnaissance des droits et de la culture indigènes minait l’ordre social ?
Il y a dix-sept ans, le 12 janvier 1994, une mobilisation civile, sans
appartenance politique définie, nous a demandé d’essayer le chemin du dialogue
pour résoudre nos revendications. Nous, nous l’avons fait. À plusieurs
reprises, malgré la guerre contre nous, nous avons persisté dans des
initiatives pacifiques. Pendant des années, nous avons résisté à des attaques
militaires, idéologiques et économiques, et à présent au silence sur ce qui se
passe ici.
Dans les conditions les plus difficiles, non seulement nous ne nous sommes pas
rendus, nous ne nous sommes pas vendus, nous n’avons pas failli, mais nous
avons aussi construit de meilleures conditions de vie dans nos villages.
Au début de cette missive, j’ai dit que la guerre était une vieille
connaissance des peuples originaires, des indigènes mexicains.
Plus de cinq cents ans après, plus de deux cents ans après, plus de
cent ans après, et à présent avec cet autre mouvement qui réclame sa multiple
identité communale, nous disons :
Nous sommes là.
Nous avons une identité.
Nous avons le sens de la communauté, parce que nous n’espérons ni
aspirons à ce que viennent d’en haut les solutions dont nous avons besoin et
que nous méritons.
Parce que nous n’assujettissons pas notre marche à qui regarde vers le haut.
Parce que, tout en maintenant l’indépendance de notre proposition, nous
établissons une relation d’équité avec l’autre qui, comme nous, non seulement résiste,
mais s’est aussi construit une identité propre qui lui donne une appartenance
sociale, et qui représente également sa seule chance solide de survie au
désastre.
Nous sommes peu, notre géographie est limitée, nous ne sommes personne.
Nous sommes des peuples originaires dispersés dans la géographie et le
calendrier les plus distants.
Nous sommes autre chose.
Nous sommes peu et notre géographie est limitée.
Mais dans notre calendrier, ce n’est pas le désarroi qui commande.
Nous, nous n’avons que nous-mêmes.
Nous n’avons peut-être pas grand-chose, mais nous n’avons pas peur.
Bon, don Luis. Salut, et que la réflexion critique encourage de nouveaux pas.
Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, janvier-février 2011."
Source : Enlace Zapatista
Traduit par el Viejo.
(Les phrases en gras sont mises en exergue par LeFlog.)
Par Florence Louis le vendredi 13 mai 2011 à 17:10 - Politique

La Place André Meunier, seul espace vert digne de ce nom dans le quartier de la Gare Saint-Jean. Quartier déjà doté de beaux parkings... Et pourtant, voici venir les machines, qui coupent les arbres : "cinq ou six platanes" avait dit le maire-adjoint, Alain Moga, avant les élections... Comme vous le constatez en image, c'est un bel arbre japonais qui faisait aujourd'hui les frais d'un urbanisme désastreux : "un arbre bicentenaire" se désolait tout à l'heure une passante. Qu'il ait cinquante ans ou 200, son ombre majestueuse ne rafraichira plus personne.
Bien sûr, ici, on "concerte" la population... mais in fine, on gâte Eiffia et on dégoute les enfants. Enfin, ceux des quartiers populaires.

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