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Des mots dans les arbres : un parcours philosophique illustré par Jacqueline Duhême

Trois après-midi Place Dormoy à Bordeaux dans le cadre des Mots dans les Arbres, quatre ateliers philosophiques pour les enfants autour d'un thème : GRANDIR !

L'immense illustratrice Jacqueline Duhême nous a accompagné à travers deux des textes de Paul Eluard qu'elle a illustrés : Grain d'Aile et l'Enfant qui ne voulait pas grandir, au cours de quatre ateliers philosophiques, une soixantaine d'enfants de 7 à 12 ans.

Qu'est-ce que cela veut dire, grandir ?  Est-ce la même chose que vieillir ? Est-ce un mouvement continu, stable, ou une grande aventure qui implique le désir, le besoin, la peur, les autres ?

Les enfants distinguent aisément différentes manières de grandir : on grandit "en taille", dans le système scolaire et "dans sa tête". Si les adultes ne grandissent plus qu'en taille, ils peuvent encore "grandir dans leur tête" ! C'est parce qu'ils sont encore..."des enfants" ! Un exemple donné par un enfant de 9 ans : "Quand mon grand-père continue à me demander de porter un arrosoir trop lourd pour moi, je me dis qu'il pourrait quand même grandir un peu, et essayer de me comprendre !"

Qu'est-ce qui nous fait grandir ? Le besoin, le désir d'être indépendant, de "faire ce qu'on veut", d'avoir de l'argent, de travailler, d'avoir sa maison à soi. Mais certaines de ces motivations sont ambivalentes : les enfants arguent qu'on peut ne pas vouloir grandir parce que "travailler et payer des impôts, cela ne donne pas envie". C'est plus largement le monde des adultes qui pose problème : certains leur récusent toute liberté. Les adultes seraient esclaves de leur travail, de leurs obligations, voire d'un possible dictateur... Enfants et adultes ne seraient pas libres.

Le monde qui apparait dans les informations, à la télé et sur le Net est violent, menaçant, angoissant : cette guerre qui peut les engloutir, ces images de "la fête nationale et des feux d'artifice" (nous sommes la semaine qui suit les attentats de Nice), ces famines qui tuent par millions, les enfants y sont exposés et certains se demandent comment faire pour que leurs parents éteignent la télévision quand ils sont là. Ce spectacle du monde peut, à l'instar de Caroline dans le livre de Paul Eluard et Jacqueline Duhême, donner envie de rester dans un univers de l'enfance, loin des tracas des adultes.

Alors finalement, qu'est-ce qui pousse à grandir, malgré tout ? L'envie d'être comme ceux de son âge, de ne pas être exclu, de construire son propre univers, d'être indépendant, "tout en restant l'enfant de ses parents" précise Zoé...

Maxime N'Debeka, 980 000 : Nous sommes les 99%


Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud

Encore une année

Grillant au soleil des œufs vides

Une année creuse

Une année qui ne porte

Aucune trace de temps

Une année qui n'a pas existé

Année méconnue

Hier elle boitillait

Aujourd’hui elle se raccourcit

Encore une année

Aussi petite qu'un atome

Prise et rongée par des ombres

Les jours ont raccourci

La lune perce à peine la nuit

Osera t-on demander au soleil

Pourquoi sa route est moins longue

Osera t-on demander à la lune

Si les couloirs de la nuit sont déserts

Osera t-on se demander

Pourquoi les seins des femmes sont secs

Pourquoi les fleuves ont tari

Pourquoi les greniers de la terre suintent

Pourquoi les réservoirs du ciel sont vides

Pourquoi la vie diminue

Pourquoi la vie diminue ici et

Pourquoi elle s'allonge là

Un côté ne nourrit-il pas un autre

Qui osera - Qui osera - Qui osera

Nous oserons

980 000 nous sommes

980 000 affamés

              brisés

              abrutis


Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Avec des feux dans la gorge

        des crampes dans l'estomac

        des trous béants dans les yeux

        des varices le long du corps

Et des bras durs

Et des mains calleuses

Et des pieds comme du roc


980 000 Nous sommes

980 000 Ouvriers

              chômeurs

              et quelques étudiants

Qui n'ont plus droit qu'à une

             fraction de vie

L'usine produit

La terre est fertile

Deux plus deux, c'est bien

               quatre pourtant

De nuit comme de jour

La cheminée de Kinsoundi fume

De nuit comme de jour

le paysan songe à son champ

De nuit comme de jour

L'étudiant est tendu

Vers son diplôme

Année après année

Un milliard de plus

Mais pour nous la vie diminue

Les gorges sont des déserts

Les ventres des océans en colère

Les yeux des oubliettes

Les corps des oranges sucées

Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Nous ne levons plus nos yeux

vers les étoiles du ciel

Nous avons brûlé nos prie-dieu

Pour éclairer les couloirs

       sombres de la terre

Nous venons à 980 000

Nous entrons sans frapper

Et apparaissent 20 000

20 000 prophètes

20 000 qui font des miracles

Mercedes dans leurs pieds

La soif désaltère

La faim nourrit bien

Des greniers bourrés

Pendent au bas du ventre

Jolis, jolis bien jolis miracles


Mais nous ferons nous-mêmes

                                             nos miracles

Nous ferons nous-mêmes

Pour nous-mêmes

                           nos miracles


Finis les jours raccourcis

nous ne voulons plus de mise à sac

                         plus de castes

                         plus de prophètes

                         plus d'ombres noires

                         plus de couloirs obscurs

                         plus de fonction publique gloutonne

Nous allons briser

tous les murs

nous allons briser

tous les couloirs

Où 20 000 se terrent

Où les greniers de la terre

Regorgent de tout notre riz

                  de toutes nos pommes de terre

                     de tout notre sucre

                       de tout notre tabac

                         de tous nos tissus

                           de toute notre vie

Venez, venez vous tous

           Paysans ouvriers

           Chômeurs étudiants

La terre est pour tous

20 000 s'en sont emparés

Mais nos têtes rasées

                      enfumées

                      calcinées

Saisissent tout de même

Aujourd'hui les mathématiques

Un million moins 20 000

Nous sommes 980 000

Nous sommes les plus forts

Arrachons notre part

Maxime N'Debeka, L'Oseille/Les citrons, Paris, L'Harmattan, 1975, in Anthologie africaine : poésie, Jacques Chevrier, Hatier, Paris, 1988.

Maxime N'Debeka est né à Brazzaville, Congo, en 1944.

Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud


Atrée, par Tcharango

Être underground aura toujours été mon destin-grandiose.

Moi, Atrée, survivant de Tantale, qui dévora ses enfants en l'honneur des Dieux.

Moi qui, dans un souterrain et les pierres monumentales cherche un exutoire à ma fureur.

Moi qui, tyran de Mycène, chassait dans des chars légers des lions et qui fut un protecteur féroce et sanglant de son peuple, moi, mort à mon tour et admis dans l'Olympe, et spectateurs du supplice post-mortem de mon père sacrilège, moi, Atrée, je gis dans un tumulus lourd cerné de bloc mégalithiques dans le creux de la terre semi-aride de cette contrée de la Grèce. Je me suis battu d'aussi loin que porte ma mémoire, et ma lignée, les Atrides, se battrons aussi loin que la mémoire porte. Nous nous battons, même morts et recouverts d'un masque d'or, immortalisés par les aèdes et transcrits par Homère, notre foudre  sacrilège ensanglantera les récits mythologiques d'horreur et de fracas.

Moi, Atrée, qui observe l'immolation d'Iphigénie sa fille par Agamemnon en prévision de la campagne rude de Troie, puis le meurtre d'Agamemnon par Clytemnestre son épouse, femme aux passions violentes, et encore l'assassinat, qui confine au suicide, si personnel, si impensable car matricide d'Oreste sur Clytemnestre. Grinçons des dents en scrutant les noirs desseins des personnages tragiques, qui vivent et meurent pour la violence. Dans mon souterrain, à peine assez frais pour contenir ma rage, j'éructe de ma voix d'outre-tombe : « Fallait-il en venir jusque là pour inventer la tragédie ? ».

Moi, Atrée, cœur bouillant dans les entrailles de la Terre, il m'est impossible de me calmer. Après trois millénaires de repos et l'exhumation de mon caveau, une bouche démesurée hurle encore par ma voix sur les collines du Péloponnèse et dans les théâtres.

"Agis dans ton lieu, pense avec le monde"

La pensée d’Édouard Glissant (1928-2011) s'étend des tréfonds de la mer caraïbe aux mornes élégants d'une Martinique habitée par ses terres, ses feux, ses eaux et ses vents :  philosophie tellurique, qui ose réunir corps et esprit, humains et monde, poésie et rationalité.

Si la littérature a été la première à consacrer Glissant (prix Renaudot en 1958 pour La Lézarde au Seuil), c'est la philosophie qui le forme, de 1946 à 1953, à la Sorbonne. Pénétré des joutes qui opposent les philosophes depuis des siècles, c'est ostensiblement du côté d'Héraclite qu'il se tourne, préférant l'Obscur et sa poétique à la dialectique d'un Parménide. Il avance en prenant pied au fond de cet Océan atlantique jonché de cadavres qui ne devinrent africains qu'une fois embarqués vers un nouveau monde qu'ils ne connurent jamais. Glissant revendique des racines-rhizomes : à la différence d'une racine unique qui cherche la profondeur en tuant ce qui n'est pas elle,

à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes.Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple. (Gilles Deleuze et Félix Guattari Mille Plateaux, Capitalisme et schizophrénie 2, Éditions de Minuit 1980

 

Tali, étude n°20

Alors que nous parvenons à la clôture de la conquête, cette recherche d'une terra incognita, à connaître, pénétrer, exploiter, l'heure est venue d'annoncer non une fin du monde apocalyptique, mais l'advenue du Tout-monde. Glissant offre une pensée tierce,

  • face au repli identitaire qui croit retrouver l’Être (dans la langue, dans une filiation, dans la révélation d'une Dieu unique, qu'il soit juif, chrétien ou musulman) et sacrifie la Relation (aux autres, au monde, à soi),
  • face à la mondialisation, aux multinationales qui standardisent, homogénéisent le divers en une bouillie informe, médiatisée, qui nous donne l'illusion de connaître le réel.

Entrer en mondialité : ouvrir les imaginaires pour qu'ils s’imprègnent des détails qui interpellent la totalité, des différences de l'être-comme-étant en lieu et place de l’Être absolu qui se veut seul légitime, des multiplicités chatoyantes toujours en relation avec tout le reste. Créations, résistances à l'uniformisation, créolisation comme procédé à l’œuvre en tous lieux : "La différence est le tissu du vivant et la toile du monde" (PR).

Édouard Glissant nous emporte dans son sillage aux mille dessins, nous délaissons les murs, la force et la fixité. Nous retrouvons l'audace d'"une philosophie errante, dont les pôles et les points d'échange se déplaceraient sans cesse" (PR) , depuis notre jardin jusqu’aux confins des glaces, du XXIème siècle jusqu'aux lointains commencements.

La philosophie ne "doit surtout pas être oraculaire" prévient Claudine Tiercelin,  fer de lance d'une métaphysique qui se veut scientifique : partisan d'une pensée de l'imprévisible, du tremblement, Glissant lève l'interdit et ose un "cri d'utopie"  :  ses écrits sonnent comme des oracles, et certains, comme Alexandre Leupin, pensent qu'il nous faudra encore des siècles pour les déchiffrer.

Outre le théâtre, les poèmes, les romans, la collection blanche de Gallimard accueille plusieurs essais d'Edouard Glissant, et notamment :

Philosophie de la relation, 2009

Traité du tout-monde, 1997

Introduction à une poétique du divers, 1995

Goûter Philo Parents enfants 4 mai 2016

En amont de la deuxième Nuit des idées qui se déroulera le 20 mai à Bordeaux, le TNBA propose des goûters philosophiques au café associatif le Petit Grain, Place Dormoy à Bordeaux.

Philosphères animera l'atelier du mercredi 4 mai à 16 heures 30. C'est gratuit, ouvert à tous : parents et enfants à partir de 7/8ans.

Nous retiendrons le thème du temps, à partir de l'album Et avant, de CharlElie Couture, illustré par Serge Bloch (Ed. Sarbacane).

Deux autres ateliers se tiendront les 13 et 18 mai à 16 heures 30 : ils seront animés par Aurélie Armellini, médiatrice culturelle.

Bienvenue à tous !

#NUITDEBOUT, Bordeaux, 40 mars

Ce samedi soir à Bordeaux les uns courent dans toute la ville, toujours plus vite, avec effort, un marathon acclamé par les badauds, les autres boivent un verre suivant leur habitude, dans leur bar préféré.

Et d'autres encore choisissent de s'arrêter, de s'asseoir, et de réfléchir. Et c'est loin d'être triste !

Place de la République, nous sommes une bonne centaine à 18 heures, souriant simplement d'être là, sous le regard attendri de Montesquieu qui trône sur le Palais de Justice.

Au fil du temps nous serons plus de mille, et la joie d'être ensemble n'en sera qu'accrue.

Mylène est là, dans son fauteuil roulant, seule, "debout" à l'intérieur me dit-elle : posture morale qui signifie éveillée, déterminée, engagée.

Marc a laissé la famille à la maison, pour cette première rencontre informelle des forces citoyennes qu'il attend depuis des années.

Aline, Ali, Camille... sont invités à prendre la parole, et chacun exprime ses émotions, d'abord, (espoir, colère, exaspération...), mais aussi son analyse très personnelle de la situation française, européenne, mondiale.  La loi El-Khomri, goutte d'eau, très symbolique : sous impulsion européenne les pantins au gouvernement (Valls revient souvent comme féroce animal politicien) sont sommés d'abolir un droit du travail encombrant, pour rendre les travailleurs aussi fragiles que les ouvriers du XIXème siècle qui vendaient leur force de travail au plus offrant.

Repenser le travail, certes, mais aussi :

  • survivre face à l'adversité,
  • oser la poésie et cultiver l'imaginaire,
  • exprimer la solidarité avec les personnes en migrations,
  • se battre pour l'écologie en unissant les luttes européennes, à la manière des militants qui viennent de bloquer à Pau un congrès sur les hydrocarbures
  • appel à la parole des femmes, toujours bien moins nombreuses que les hommes au micro (je remarque que deux d'entre elles viennent lire les paroles qu'elles ont recueillies dans la foule, et que deux autres veillent à ce que la place demeure propre...)
  • indignation devant le pouvoir des 1% que mettent en lumière les Panama Papers,
  • image de la France figure d'espoir pour la jeunesse opprimée à l'échelle mondiale,
  • proposition d'une commission langage pour reprendre en main nos discours manipulés,
  • désir de démocratie, d'une reprise du pouvoir par tous pour une vie pleine, sortir du carcan de l'homo economicus qui ne cherche sur son intérêt, alors qu'il est aussi capable d'AMOUR...

Les 99% s'insurgent, un homme explique que l'élite mondialisée est pétrie de croyance et n'a pas de recul par rapport au système. Ici c'est une pensée vivante, critique, qui est convoquée. L'éducation des enfants revient souvent : un petit bonhomme de 12 ans vient nous dire qu'il réclame du travail pour tous !

La soirée se poursuit et les canapés apportés par les associatifs accueillent...

Rémi, qui a fait 80 km pour dire que chacun peut changer de vie, de travail, de nourriture, question de prise de conscience !

Sophia, doctorante en philosophie qui raconte sa stupeur d'assister en direct sur Periscope aux affrontements sur la Place de la Nation, les insurgés (et non les casseurs, souligne t-elle) déterrant les pavés à coups de marteau,

Charles, sexagénaire, costume chic, qui fronce le sourcil en entendant sa voisine applaudir l'évocation du livre A nos amis du Comité invisible : "bon niveau, mais trop inégal".

On en appelle à la démission du gouvernement, à plusieurs reprises. Une femme écrit à la craie bleue sur le trottoir : "Le pouvoir ne se possède pas, il s'exerce".  Comment trouver des moyens pour exercer ce pouvoir que les citoyens debout frémissent de sentir enfin, dans leur parole libérée ? Un élu brave la vindicte populaire : c'est Pierre, avocat, qui pose sous un panneau malicieusement intitulé "marre d'être gouverné par des cons". Il me dit que prendre les places, être nombreux, est une action réelle qui embarrasse profondément le gouvernement.

22 heures 30, "Merci Patron" est projeté sur les grilles du Palais de Justice. Quelques leçons pour commencer la lutte. On se reverra demain : 14 heures pour les commissions, 18 heures pour l'AG. La ferveur est grande.

De l'obsolescence de facebook

Les analyses que développe le philosophe Günther Anders dans L'obsolescence de l'homme datent des décennies 1950, 1960 et 1970 : pourtant, elles rendent compréhensibles des phénomènes récents, tels que la connexion de près d'un milliard d'individus chaque jour à leur compte facebook.

Le système technicien s'est organisé en une gigantesque machine composées de machines qui n'en sont que des pièces, connectées les unes aux autres. Le destin des machines est ainsi unique : il nous lie, en tant qu'humains, car nous sommes "employés à consommer ce que les machines produisent". Pour ce faire, il est indispensable de nous faire désirer ces productions : c'est le rôle du divertissement, cette béquille que l'homme utilise pour remplir le vide de sa condition humaine. A l'échelle de la société conformiste décrite par Anders, il est devenu "terreur", dans le sens où il nous désarme : "nous perdons l'envie de résister avant même d'être terrorisés". L'industrie est décrite comme "une bête omnivore qui avale tout cru tout contenu et le restitue sous la forme d'un doux excrément". C'est pourquoi tout produit, même le plus subversif, arrive "désamorcé" dans le panier de la ménagère. Il est récupéré par un système totalisant, qui n'admet pas d'extérieur.

Nous travaillons ainsi, sous le couvert d'être divertis, dans cette forme nouvelle d'activité qui est en même temps passivité, ce qu'Anders qualifie de médialité. Nous sommes mis au pas sans même qu'il y ait besoin de notre consentement. C'est que le divertissement nous procure du plaisir : il est "trop bon pour être connaissable". Le plaisir nous suffit, plus besoin de savoir pourquoi nous faisons quelque chose, le telos de l'action ne nous appartient plus. 'La privation de liberté a lieu sous la forme d'une livraison de satisfaction."

L'offre et la demande congruent, ce qui amène le philosophe à parler de société congruente : tous les murs sont tombés entre les individus qui désirent les mêmes produits mais aussi entre l'individu et l'extérieur, puisque ses désirs eux-mêmes sont produits par le système. Saturés d'information, de propositions, nous ne pouvons plus imaginer autre chose, "la surabondance est la mère de l'absence d'imagination". Sollicitée en permanence, l'âme est devenue comme une éponge, coextensive au monde.

L'humain est ainsi perméable aux autres : il n'y a de congruistes qu'en masse explique Anders. Dès lors, dans une telle transparence, "il n'y a plus de raison de ne pas révéler ses secrets aux autres !" La disposition à s'exhiber qui fait toute la force de facebook est comparable à la tendance à l'autoaccusation qui régnait dans les dictatures. Ici personne n'a rien à cacher : bien au contraire, cette exhibition cadre parfaitement avec l'univers de racolage dans lequel nous évoluons : "le racolage est un mode de notre monde." Seul ce qui interpelle, ce qui se montre, ce qui prend sa place sous les lumières est pris au sérieux, est réel, existe. C'est pourquoi il peut sembler difficile de ne pas faire partie de facebook (ou des medias sociaux en vogue dans le(s) groupe(s) social(aux) fréquenté(s)) : s'en exclure revient à s'exclure de son propre monde !

Pourtant sur ces plate-formes où règne la proximité maximale, "le fossé est trop étroit pour qu'on ait encore besoin de jeter sur lui des ponts langagiers", les échanges deviennent tautologiques : facebook n'est rien d'autre qu'un immense "monologue collectif".

Au-delà du son et du texte, c'est l'image qui est devenue "la catégorie principale de notre vie" : alors que traditionnellement notre monde s'agrémentait de rares tableaux ou photos, le fond et la figure se sont inversés. La figure humaine est devenue le fond sur lequel se projettent indéfiniment films, pubs, textes qui défilent, continuum du monde des images. "Le processus désormais est si avancé que le monde sans ses reproductions nous semblerait un monde vide", écrit Anders en 1960 ! C'est bien le sentiment qui nous habite quand, miracle, nous voici coupés du flux de la matrice médiatique : seule son absence rend visible sa présence que nous expérimentons constamment. Elle devient invisible : nous y sommes accoutumés.

Le monde est livré, à domicile, et la livraison inclut les commandements qui vont avec les produits : "ce qui est offert est eo ipso (en soi) contraignant".  Le plaisir procuré induit une collaboration avec la production elle-même, sans même qu'il y ait besoin d'en prendre conscience. "Toutes ces industries de l’internet donnent un accès gratuit à leurs services parce que la marchandise, c’est nous" souligne l'eurodéputée Françoise Castex. Anders analysait déjà le mécanisme en écrivant : "plus la qualité de non-liberté qu'on exige de nous est grande, plus la quantité de plaisir qu'on nous sert est grande." "La privation de la liberté de la personne va main dans la main avec l'idéologie de la liberté de la personne ; et la suppression de la liberté s'accomplit la plupart du temps au nom de la liberté." La justification de l'état d'urgence ne déroge pas à la règle. 

Traités comme des solistes qui joueraient librement leurs propres mélodies devant un public choisi, nous sommes isolés de nos semblables, des personnes qui, en chair et en os, pourraient partager notre vie. Plutôt que d'aller manifester chacun signe une pétition en ligne... et la partage ! Le mystifié du XXème siècle nous dit Anders regarde avec mépris du haut de sa tour d'ivoire le mystifié de l'époque précédente : l'ultra-moderne se croit libéré parce qu'il ne participe plus aux actions collectives ! Loin d'être une conquête, c'est une paralysie : nous assistons à une massification disséminée, nous sommes massifiés jusque dans nos grottes d'ermite !  "Les mesures qui nous rendent solitaires ne visent à rien d’autre qu'à faire de nous une foule et à faire que nous le restions". Et l'isolement, le maintien à domicile portent à la fois sur la consommation (Amazon ennemi mortel de ma librairie) et sur le travail : le confort de la condition du travailleur free lance est la contrepartie payée pour son isolement et l'incertitude quant à la place que chacun joue dans l'organisation collective. C'est un pas de plus vers l'inexistence de la personne, que l'individu tente d'effacer en s'imposant, en  "étant" sur le monde que représente la Toile. C'est finalement le domicile qui est livré au monde.

Rappelons que Günther Anders, philosophe pessimiste parce qu'il est radical, nous place dans cette troisième révolution industrielle qui fait de l'homme une matière première à exploiter. Nous ne reviendrons pas sur cette révolution : la seule latitude qui nous reste serait de "l'orienter de telle façon que nous échappions à la fin qui a commencé en elle", à savoir la destruction de l'humanité.

Günther Anders : le monde livré à domicile

Entrer dans l’œuvre de Günther Anders (1902/1992) vous précipite dans une pensée vertigineuse, celle d'un homme qui a compris, dès la montée du nazisme, comment l'humanité s'est placée elle-même dans le stade ultime de son évolution : le "temps de la fin", une ère où la technique est devenue si puissante qu'elle nous enrôle, sans avoir même besoin de nous commander. Place au "terrorisme du plaisir".

Voici deux extraits de la somme philosophique que constitue l'Obsolescence de l'homme, tirés de deux chapitres distincts.

L’obsolescence des apparences

"Je voudrais ouvrir ce deuxième tome de l’Obsolescence de l’homme par une brève méditation, se rattachant directement à l’idée principale de l’essai qui ouvrait le premier tome, mais la dépassant nettement : elle nous familiarisera ainsi avec la radicalisation qu’ont subie, depuis, mes réflexions philosophiques. Dans l’essai intitulé « La honte prométhéenne », j’avais présenté ce qui constitue notre défaut fondamental, à savoir notre incapacité à nous imaginer autant de choses que nous sommes capables d’en produire et à d’en faire fonctionner ; j’avais aussi insisté sur le fait que c’était en raison de ce fatal décalage que nous nous laissions entraîner à produire et utiliser nos funestes instruments, quitte à provoquer avec eux des effets apocalyptiques. Affirmer que ces effets spectaculaires sont « imprévisibles » - un adjectif utilisé d’une façon aussi fréquente qu’irréfléchie - serait inexact, puisque nous les recherchons, même nous sommes incapables de les imaginer. (…)
A ce défaut de notre côté correspond maintenant - et j’en viens ainsi à mon sujet - un défaut du côté des choses que nous produisons : non seulement des choses individuelles, mais aussi, non : surtout, de l’ensemble du système de nos instruments, dépendants les uns des autres s’ils formaient un réseau. Si en tant qu’hommes incapables d’imaginer les effets de nos instruments, nous sommes aveugles, nos instruments eux, sont muets : je veux dire par-là que leur apparence ne révèle plus leur finalité. L’adjectif « muet » ne convient certes pas complètement. On ne peut pas contester toute perceptibilité à nos instruments, mais s’ils restent perceptibles, ils sont néanmoins difficiles à identifier. Ils se retranchent derrière une apparence qui n’a rien à voir avec leur essence : ils ont l’air d’être moins qu’ils sont et, en raison de cette apparence trop modeste, on ne voit plus ce qu’ils sont. Beaucoup n’ont l’air de « rien », comme par exemple les boîtes de Ziklon B utilisées à Auschwitz qui se distinguent à peine de boîtes de conserves contenant des fruits. Il n’y a jamais eu auparavant dans l’histoire un pareil « orgueil négatif », un pareil « être plus qu’on paraît ». Puisque leur part encore perceptible n’a rien à voir avec leur finalité, on pourrait qualifier ces instruments de « menteurs » ou d’« idéologiques » - un adjectif qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a été utilisé que pour caractériser des concepts et des théories et non des objets. Quoi qu’il en soit, on peut dire de ces instruments qu’ils sont moins expressifs que jamais - je veux dire par là qu’il leur manque la capacité ou la volonté d’exprimer ce qu’ils sont, qu’ils ne sont pas presque pas « parlants », que leur apparence ne coïncide pas avec leur essence. (…)
On n’a pas besoin de chercher à quoi peuvent servir les marteaux, les chaises, les lits, les pantalons ou les gants : ils le laissent « paraître ». En revanche les réacteurs nucléaires, par exemple, ne montrent rien : ils ont l’air aussi inoffensifs et aussi insignifiants que n’importe quel site industriel et ne révèlent rien de leur production virtuelle ou de la menace qui leur est inhérente. « Que peut-il bien y avoir de si grave là-dedans ? » demandait, plein de mépris et de suffisance, un célèbre homme politique européen, alors qu’on le couvrait de compliments au moment où il sortait d’une centrale nucléaire (pas encore mise en service) à travers laquelle on l’avait guidé comme s’il s’agissait d’une usine de chaussures. (…)
Il n’est plus nécessaire de minimiser le caractère funeste d’un tel site car il s’est déjà lui-même minimisé par son peu d’apparence. En termes philosophiques, ce genre d’instrument n’est plus de l’ordre du « phénomène », si l’on définit le phénomène avec Heidegger comme quelque chose qui « se montre » Ils ont au contraire tout intérêt à ne pas montrer ce qu’ils sont et à se cacher. Si j’ai bien conscience d’altérer ce mot, je ne tiens pas pourtant pour impropre ou blasphématoire d’affirmer que le « mystère » aujourd’hui, ce sont les instruments colossaux et les complexes d’instruments, puisque ceux-ci ne sont visibles qu’en apparence mais restent en vérité invisibles. Chercher à percevoir leur sens au moyen de nos sens serait une entreprise absurde."

L’obsolescence de l’individu

"Il n'y a bien sûr jamais eu d'« êtres sans fenêtre » au sens leibnizien. « Etres sans murs », nous ne sommes pas des « monades », mais leurs antipodes exacts. Incomparablement plus actuel que le problème leibnizien: « Par quel miracle les êtres individuels séparés les uns des autres peuvent-ils encore être en harmonie les uns avec les autres ? C’est aujourd'hui son inversion, à savoir la question: « Comment peut-on encore nous faire croire à nous les congruistes que nous sommes encore des individus et encore nous-mêmes ? »

Le monde mis à l'étalage

Si nous affirmons que les traits de ceux dont nous avons fait le portrait ont fini par prendre des contours nets et ressortent maintenant clairement, il est possible que cela semble incroyable. Car ce qui EST apparu, c'est précisément que la differentia spécifica du conformiste était le flou et qu'il manquait de contours nettement définis; que toutes les frontières qui nous semblent évidentes (celles entre la spontanéité et la contrainte, l'activité et la passivité, « ce dont on a besoin » et « ce dont on nous force à avoir besoin », l'intérieur et l'extérieur et celles entre 1es individus) avaient totalement disparu de l'existence du conformiste,
Savoir que l'indéterminabilité du brouillard fait aussi partie de sa détermination positive est un résultat. Maintenant que nous savons ce qu'il en est du conformiste, nous sommes peut-être en mesure d’expliquer les faits qui nous avaient tant frappés au début et avaient été le point de départ de nos réflexions. Retournons donc à notre question inaugurale. Voici ce qu'elle disait : comment se fait-il que certains produits dont on sait qu'ils ne sont pas réalisés par des employés agissent pourtant de la même façon que s’ils avaient été réalisés par les employés les plus habiles ?
Partons d’un adjectif dont nous nous sommes servis pour qualifier les choses qui peuplent notre monde actuel. Nous les avions qualifiées de « siréniques ». Pourquoi ? Parce que ce sont des choses qui racolent.
Tout le monde sait bien sûr que la publicité - surtout la publicité commerciale - a pris dans le monde actuel une ampleur qu'on ne pouvait pas imaginer il y a encore quelque temps. (…)
Nous ne vivons pas au milieu de choses silencieuses et indifférentes. Croire qu'il y aurait, d'un côté, notre « monde » et, de l'autre, la possibilité de distinguer tel ou tel de ses morceaux comme étant la proie de la publicité serait naïf. Depuis que tous les objets de toutes les classes d'objets ont été infectés par les objets de la classe aujourd'hui dominante - celle des marchandises — la règle est plutôt la suivante : Notre monde est, d'avance à vrai dire, un univers de racolage, il se compose des choses qui s'offrent à nous et nous invitent à profiter d'elles. Le racolage est un mode de notre monde. En termes ontologiques : n’arrive à ses fins en tant qu’étant, n'est reconnu en tant qu’étant que ce qui, dans la guerre de tous contre tous, s'exhibe et possède une plus grande force d’attraction que les autres étants. En termes négatifs, cela donne : ce qui ne racole pas, ce qui n'interpelle pas, ce qui ne se montre pas, ce qui ne prend pas place sous la lumière des réclames, tout cela n'a pas la force de nous réclamer quoi que ce soit, nous ne le prenons pas au sérieux, nous n'y donnons pas suite, nous n'y collaborons pas, nous ne le reconnaissons pas, nous n’y collaborons pas; nous ne le consommons pas — bref, cela reste pour nous ontologiquement infraliminaire, cela n'existe pas « là « (au sens pragmatique).

L'esclavage post-contractuel : nous sommes des agents secrets

En tant que travailleurs, avoir dans la poche notre contrat de travail et pouvoir nous présenter comme des contractants selon le droit du travail, cela nous remplit aujourd'hui à juste titre de fierté. En comparaison avec la situation de nos ancêtres réduits en esclavage, la nôtre semble en fait être identique à la liberté. Mais ce que nous ignorons c'est que notre « liberté » actuelle n'existe que parce qu'un « asservissement post-contractuel » a pris la place de l'« esclavage pré-contractuel »; un esclavage qui est total lorsque nous ne travaillons pas ; un esclavage qui est total parce que nous ne sommes pas encore assez libres pour le sentir - et cet esclavage post-contractuel devrait à vrai dire nous rendre terriblement sceptiques quant à la fierté que nous procure notre liberté. En fait, la situation dans laquelle on nous place est l'inverse complet de celle à laquelle nous avons été habitués jusqu'à aujourd’hui. Nous ne vivons pas aujourd'hui sous la « malédiction du travail », mais sous celle des loisirs. Alors que, jusqu'à présent, il a toujours été évident pour nous de regarder les heures pendant lesquelles nous exerçons notre profession comme « un îlot de non liberté » à l’intérieur de notre existence comparativement plus libre, elles sont maintenant devenus « un îlot de liberté » (…)
Le travail réglementé nous garantit une liberté incomparablement plus grande que le temps libre qui n'est en apparence soumis à aucun règlement mais peut être secrètement rempli et reste de ce fait ouvert à tout règlement secret. Quand les sirènes des usines annoncent la fin du travail, elles annoncent toujours en même temps que maintenant entre en scène l'inévitable pouvoir absolu du monde des marchandises et des médias de masse, que maintenant nous leur sommes soumis, que maintenant commencent les heures où nous allons être leurs employés sans contrat et sans limites, les heures dans la boue, où nous allons devoir nous débattre et suer pour accomplir notre tâche de loisir. Peu importe ce qu'on veut nous vendre - stylo à bille qui écrit sous l'eau, la fierté d'appartenir à la race des seigneurs, des chansons sentimentales qui nous assurent que l'amour ne fleurit que sur les rives du Mississippi, ou des conserves destinées aux bunkers dont on nous garantit qu'elles resteront fraîches jusqu'à la fin du monde - aucune clause ne fixe ce que les puissances racoleuses, dont nous sommes devenus les employés et au service desquelles nous gâchons le temps que nous ne passons pas au travail, peuvent ou non exiger de nous. Quand, attendri par la publicité qui lui est livrée à titre de divertissement, le Noir cueilleur de coton installe finalement un poste de télévision en couleur flambant neuf dans son taudis, ou quand mon voisin commence « spontanément » à chanter la bluette sur le Mississippi qui lui a tapé des centaines de fois dans les oreilles et fait l'acquisition du disque afin de pouvoir la considérer comme sa propriété absolue et de pouvoir se considérer comme sa propriété absolue, ils obéissent tous les deux sans discuter, d'une façon plus inconditionnelle et lourde de conséquences qu'ils ne le feraient pendant ces heures qu'ils regardent naïvement comme leurs heures de travail ». « Lourde de conséquences »: parce que l'asservissement dans lequel ils s'engagent par cette obéissance n'est peut-être pas qu'un événement unique et momentané. Par leur acquisition, ils deviennent en fait « congruents » avec ce qu'ils ont acquis: ils deviennent aussi banals, imbéciles et vulgaires que ce qu'ils ont acquis. La non-liberté de leur temps libre contamine l'ensemble de leur existence et cela de façon définitive.
Ce qui vaut dans leur cas, vaut plus ou moins pour nous tous. Car nous sommes  - c’est sur cela que repose l' illusion que nous .appelons notre « liberté » - doublement non libres» : nous sommes privés de la liberté de souffrir de notre non-liberté, nous remplissons les tâches auxquelles, une fois racolés, nous sommes astreints sans les reconnaître comme des tâches, sans renâcler. Ce qu'on nous présente à nous les clients, à grand renfort d'insinuations, comme un «service rendu au client» n’est rien d'autre que le système des mesures par lesquelles nous avons été racolés afin d'accomplir notre service en tant que client; en déclarant que « nos désirs » sont pour lui « des ordres », le vendeur veut bien sûr dire au contraire que nous devrions faire de ses ordres ou de ceux de son entreprise « nos désirs ».
Rien n'est aussi caractéristique des diktats de l'« esclavage post-contractuel » que « ce détour qui contourne nos désirs » (…) C'est le chemin le court, parce que c'est le plus lisse; le plus lisse, parce qu'on n'y contre aucune résistance. (…) Mais qu'il s'agisse d'un chemin ou d'un détour, à l'aide de cette méthode, l’« esclavage post-contractuel est toujours assuré d'arriver à ses fins de deux manières à la fois; grâce à notre stricte obéissance et grâce à notre illusion totale d'être libre. Non - et on ne peut vraiment pas demander plus - grâce encore à une troisième chose: car ce sont d'abord ceux qui donnent les ordres qui profitent de ce « détour » : et ils n'en profitent pas seulement commercialement (ce qui se comprend de soi) mais aussi moralement. Si ce sont eux qui ont d'abord produit nos désirs, il est réellement vrai (il est réellement devenu vrai) qu'ils ne nous offrent pas quelque chose qui ne correspondrait pas à nos désirs. En raison de cette «vérité mentie». ils peuvent croire avec la meilleure des consciences qu'ils ont vraiment la meilleure des consciences, ils peuvent se persuader qu'ils vont au-devant de nos demandes avec tout le respect qu'ils nous doivent.
On ne peut pas imaginer un monde plus beau, une entente plus cordiale entre deux partis. Ils ont tous les deux les meilleures raisons de s'en laver les mains et même de laver chacun les mains de l’autre. Et s'il y avait un contemporain aussi bon persifleur que Brecht, quelqu’un d'assez fort pour écrire une opérette dans l'esprit de la critique sociale, qui, au lieu de faire apparaître par enchantement des choses irréelles, présentait les magiciens paresseux qui créent notre réalité actuelle, cet homme devrait conclure son livret par une apothéose, un finale à deux chœurs, dans lequel les racoleurs et les enrôlés nieraient dans une indignation harmonique l'existence de toute contrainte et chanteraient dans un credo harmonique les louanges de la liberté de la domination perçue comme la domination de la liberté.
Bien sûr, on va objecter que nous avons rempli les missions qui nous ont été confiées avec plaisir : nous adorons quand le coca-cola mousse devant nous ; nous adorons nous laisser transporter, lorsque nous jouons le disque qui parle du Mississippi, dans une voluptueuse nostalgie qui serait chez nous la réalisation d'un désir profond. C'est vrai. C'est malheureusement vrai. Seulement, cela ne constitue pas une objection. Ou, pour être plus précis : c'est seulement « l’objection qu'on attend de nous », celle que nous devons faire en tant que mystifiés — c'est donc l'objection qui confirme notre théorie. Le goût non plus ne protège ras de l'esclavage. Si l'exécution de nos missions nous comble de plaisir, c'est en fait uniquement parce que nous avons suivi l'ordre de souhaiter ce qui nous est ordonné ; et parce que la règle selon laquelle « réaliser un souhait est satisfaisant » vaut sans exception: même lorsqu'il s'agit de réaliser un souhait qui nous a été ordonné. En fait, il n'y a presque rien qui confirme aussi définitivement le caractère de travail et d'esclavage de nos missions que le plaisir que nous prenons à les remplir, « notre plaisir ». Si je mets ces deux mots entre guillemets, c'est parce que l'automystification débute avec cet usage de l'adjectif possessif « notre ». Il ne faut pas confondre « notre » et « notre ». L'adjectif possessif ne montre pas seulement que nous possédons, il montre aussi que nous sommes possédés. (…)
La même chose vaut exactement de notre plaisir. Si nous adorons les marchandises qui nous sont livrées, ce n'est pas nous qui sommes les bénéficiaires de notre plaisir,  ce sont au contraire ceux qui nous souhaitent de jouir de ces marchandises. Le « détour qui contourne nos désirs » est toujours en même temps « détour qui contourne notre plaisir » et notre plaisir n’a pas d’autres raisons d’être que celle de procurer du plaisir à ceux qui nous assignent nos missions."

L'Obsolescence de l'Homme, Tome II, Günther Anders, (1980) éditions Fario (2002)

Nucléaire, pour combien de temps ? Pour toujours.


Statue de Jacques Chaban-Delmas, Bordeaux, manifestation pour commémorer le début des catastrophes de
 Tchernobyl (30 ans) et Fukushima (5 ans)

Une nation civilisée

Ce mois-là, ce jour là,
Sur cet atoll de Bikini
Qu’est-il advenu, je l’ignore,
Je sais bien que quelque chose a eu lieu.
Je sais que sont venues, à cause de cela, des cendres et de la pluie radioactive ;
Que des pêcheurs aussi ont perdu leurs globules sanguins.
Et je sais, qu’à cause de cela encore, il n’y a point pour eux d’espoir de guérison.
Je sais que le Courant Noir qui passe, nuit à l’humanité.
Je connais le nom de cette nation civilisée qui le créa.
Ce qui est survenu sur cet atoll de Bikini, je l’ignore.
Que cela ait privé de leur commerce les pêcheurs;
Que cela ait privé de leur baignade les enfants;
Que cela ait supprimé poissons, légumes et eaux de nos tables…
Tout cela, je le sais…
Qui ceux qui en souffrirent ne furent pas ceux de cette nation civilisée,
Ni leurs enfants, je le sais.
Ce qui s’est passé sur cet atoll de Bikini, je l’ignore.
Toutefois, je sais qu’il y est survenu quelque chose.
Je sais que, finalement, cela privera de la vie ceux qui désirent la paix.
Réalisé par elle,
Elle a été calmement indifférente comme si de rien n’était…
Je connais le nom de cette nation civilisée.

Kondo Azuma, né en 1904 au Japon

Pour connaitre les actions menées à Bordeaux et disposer d'informations fiables concernant la question nucléaire et la centrale du Blayais (45 km de Bordeaux, 35 ans d'activité) visitez le site de l'association Tchernoblaye.

Clartés d'Ali Benmakhlouf

"Notre monde complexe a besoin de clarté, pas de simplification" a expliqué le philosophe Ali Benmakhlouf, invité à Bordeaux pour un débat public au TNBA jeudi 4 février dernier. L'éclairage du grand érudit, spécialiste de philosophie arabe mais aussi de Montaigne ou de logique contemporaine, est apparu si riche qu'il convient d'en livrer quelques bribes, en attendant le partage de la vidéo sur le site de Mollat, co-organisateur de l’événement.

Embrasser toute l'histoire de la philosophie autorise la rectification des certains dévoiements : ainsi certains mots sont capturés au cours du temps et deviennent "mal famés".

C'est le cas du mot charia ou charî'a (الشَّرِيعَة), dont le sens a été progressivement aligné sur la captation faite par les fondamentalistes musulmans contemporains. Pourtant, la Charia ne désigne pas, explique le philosophe, la loi venue de Dieu : seul le discours simpliste amène cette perte de sens. Selon les quatre écoles juridiques qui recherchent à partir du IXème siècle les fondements de la loi, le texte coranique n'est pas la loi ! C'est "un ensemble de versets et non une norme juridique". Le Coran "est une source, et non un contenu." Impossible donc de dire que le Coran interdit telle ou telle pratique, ou punit par tel châtiment tel crime. La Charia doit être convertie en lois, la loi divine inspire les hommes pour créer les lois humaines. La Charia est donc "une injonction à connaître", à s'adapter à notre monde : c'est un programme de connaissance.

Pourquoi alors en faire une loi "positive" ? L’historien et philosophe du XIVème siècle Ibn Khaldun explique que ce sont les hommes qui justifient leur pouvoir en voulant figer la loi : venant de Dieu, elle devient immuable. Or tout comme Jésus, le prophète Mahomet a un pouvoir spirituel et non un pouvoir politique.

Ali Benmakhlouf souligne le tournant qu'a représenté la révolution islamique iranienne dans ce rapt langagier : ainsi du terme fatwā (فتوى‎) rendu célèbre par l'appel de l'ayatollah Khomeiny lancé contre l'écrivain Salman Rushdie : "Khomeiny a fait la capture de ce mot. Son rapt a donné ce que vous savez. C'était la première fois en mille ans d'histoire : il ne faut pas confondre Khomeiny avec mille ans d’histoire ! " Le philosophe fait partie du Comité consultatif national d'éthique : il explique que ce comité a précisément pour rôle de donner des fatwa, des consultations : quand un juge est à cours d'argument, il fait appel à un érudit qui rend un avis, une fatwa !

Quant au terme Djihad ou Jihad ( جهاد‎), il vient de la racine arabe désignant l'effort : des califes abbasides se sont appropriés le terme en disant "avec la conquête nous faisons le Djihad, nous propageons l'Islam". Or Ibn Khaldoun expliqua que la contrainte n'est pas religion : le Djihad ne peut pas être contrainte. Il n'est qu'effort de l'individu sur lui-même pour approfondir sa religion. Et Ali Benmakhlouf de résumer : "Mieux vaut laisser les idées mourir que les hommes."

Rappelant le message d'Averroès, "la vérité ne se monopolise pas, elle se partage", Ali Benmakhlouf nous aide à relire l'histoire de l'humanité : les cultures sont interconnectées, à l'image de Bagdad et Cordoue dont les grands penseurs incorporent la philosophie grecque et l'offrent en héritage aux universités européennes du XIIIème siècle.  Oublier cet héritage c'est alimenter la dangereuse fiction de cultures rivales et irréconciliables. C'est aussi alimenter la haine qui se nourrit de l’ignorance.

"Croire que la liberté vient de la connaissance, c'est ce que disent tous les philosophes." L'analphabétisme constitue ainsi pour Ali Benmakhlouf "un crime contre l'humanité". Il rappelle que le Maroc compte 40 % d'analphabètes, que les petites filles du monde rural arrêtent leur scolarité à neuf ans en raison du manque d'infrastructures de transport. "Il n'y a que l'éducation qui permet de se réapproprier son destin." La connaissance permet de se penser comme "membre de l'humanité", de voir sa localité "avec les yeux du reste de l'humanité".

Cet appel à l'intelligence, à la sagesse et au savoir a résonné dans l'auditoire qui a longuement applaudi l'humble philosophe, ambassadeur de la paix entre les hommes.

Pour approfondir :Pourquoi lire les philosophes arabes ? Ali Benmakhlouf, Albin Michel, 2015

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