Le Flog - Cultures et actualités politiques

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

La PMA ou l'ambivalence des techniques

Bergonié est le Centre régional de Lutte Contre le Cancer (CLCC) de la Nouvelle-Aquitaine. Sur ce panneau l'établissement se félicite de son agrandissement. Certes nous pouvons nous avachir et crouler sous les bons sentiments, nous réjouir que les malades soient plus à l'aise, plus nombreux à être reçus dans de meilleures conditions. Mais n'est-il pas plutôt temps de se dresser pour demander : pourquoi cet établissement doit-il s'agrandir ? Pourquoi le nombre de cancers ne cesse t-il de croître dans notre pays ?

C'est de notre point de vue l'ambivalence de la technique (le fait qu'un procédé technique comporte indissociablement des coûts et des avantages, cf. Jacques Ellul, Le bluff technologique, chapitre 1, 1988) qui devrait être examinée, ici comme hier, dans le débat qui a eu lieu à Bordeaux dans le cadre des États généraux de la bioéthique.

« Tout progrès technique se paie »

La multiplication des cancers va de pair avec l'entreprise de technicisation de la nature : et cette nature n'est pas située à l'extérieur des humains comme un environnement sur lequel ils agiraient. Ils sont cette même nature. Si la technique permet d'accroître les moyens de traiter les cancers, elle est aussi une des causes principales de leur développement.

Le débat organisé par l'Espace de Réflexion Ethique d’Aquitaine portait sur la PMA, et les cinq experts réunis (gynécologue, sociologue, juriste, philosophe et psychologue-psychanalyste) ont exposé avec prudence les questions que le sujet soulevait selon eux, sans avancer directement leur point de vue. Dès l'introduction, la visée de la possible révision de la loi a été posée par la citation des propos du Président Macron lui-même. Il s'agit donc de réfléchir à l'ouverture de la PMA aux couples homosexuels féminins et aux femmes seules, en âge de procréer.

L'assistance a à plusieurs reprises évoqué un certain agacement devant le fait que les experts n'avaient parlé que de technique, et jamais d'éthique. Les experts ont eu du mal à répondre à cet agacement. Une technicienne a finalement pris la parole pour s'insurger contre l'ambiance morose qui régnait selon elle dans ce débat, alors que la PMA n’amenait de son point de vue que de la joie et du bonheur. Cette intervention techniciste a même encouragé une autre praticienne, médecin, a sollicité l'ouverture de la congélation des ovocytes pour les femmes de trente ans qui craignaient de ne pas pouvoir enfanter plus tard...

Un nouveau mode de reproduction ?

Technique, technique : effectivement c'est de son règne qu'il a été question, et presque pas des coûts, non pas financiers (évoqués de façon assez pas claire)  mais sociaux, civilisationnels. Hormis le fantasme de la disparition du père, jamais il n'a été question du devenir de cette société qui, selon les mots de la philosophe présente, Marie Gomès, risquait de transformer la PMA, technique d'aide à la procréation qui traite une pathologie, en un nouveau mode de reproduction.

Alors que les femmes ont été à plusieurs reprises présentées comme les causes de l'infertilité croissante des couples (œstrogènes dans l'environnement, âge de plus en plus tardif des grossesses, ambitions carriéristes), les bouleversements sociaux expliquant ces évolutions n'ont pas été évoqués. Or, ce sont aussi des techniques qui sont à l’œuvre aussi bien dans le management qui incite à séparer vie personnelle et professionnelle, (jusqu'à proposer aux cadres de congeler leurs ovocytes pour plus tard !) que dans la pilule hormonale. C'est bien la sphère technique, c'est-à-dire la logique de l’efficacité qui domine nos existences contemporaines.

Présenter la PMA comme la solution miraculeuse (avec des bémols concernant... son efficacité !) au mal d'enfant, c'est renoncer à réfléchir aux différentes situations où son intervention est préconisée : des couples hétérosexuels "encore infertiles au bout d'un an" ou des femmes encore seules à 32 ans... Quoi de pire que l'angoisse pour freiner l'enfantement ? A 35 ans, faut-il encore attendre l'amour ou s'engager dans une PMA seule, avant qu'il ne soit trop tard ? Qu'est-ce que ce nouvel impératif sanitaire qui risque, si la loi de bioéthique élargit la PMA aux femmes seules, de mettre dans la balance d'un côté le bébé, de l'autre l'amour conjugal ! C'est une existence planifiée, contrôlée, prise en charge par les services médicaux, remboursée par la sécurité sociale, qui nous est promise.

Et si nous refusions ? Si nous pensions que la technique agit comme un puissant sortilège qui nous fait oublier le sens commun ?

"Le « développement incontrôlé menace l’homme dont l’esprit s’incarne en un corps »" écrit Bernard Charbonneau. Que devient notre corps dans cette nouvelle forme de reproduction ? C'est un outil de satisfaction, potentiellement producteur d'enfant.

Pour les femmes cadres que la société mobilise sur le marché du travail, le corps est une réserve d'ovocytes capitalisée pour l'avenir, pour leur "projet enfant".  

Comme en miroir, pour les femmes rejetées dans les limbes de l'humanité superflue, les mères porteuses, là c'est l'esprit qui doit être congédié, afin de livrer le fruit de leurs entrailles à d'autres. La philosophe Marianne Durano parle de "diffraction au sein même de la mère porteuse entre son psychisme, son corps et l'enfant qu'elle porte. Beaucoup de femmes disent "ce n'est pas mon enfant, ce n'est pas moi. Comme si mon corps n'était pas moi-même (...) Je ne suis qu'un four qui tient les petits pains au chaud.""

Quant aux couples homosexuels, il est apparu clairement que si elle était fondée sur un principe d'égalité, l'ouverture de la PMA aux couples de femmes risquerait d'entrainer une discrimination envers les couples d'hommes qui réclameraient derechef la légalisation de la GPA. 

C'est certainement une intervention autour de la question des limites, voire du concept de castration que le psychanalyste présent à la tribune aurait pu apporter pour éclairer le débat.

A moins que Marie Gomès n'ait développé son questionnement autour du marché en plein expansion que représentent les techniques procréatives ? Ce n'était vraisemblablement pas le lieu.

L'esclave marron et l'oiseau rouge


États généraux de la bioéthique : Quel monde voulons-nous pour demain… et quel débat pour aujourd’hui ?


Les États généraux de la bioéthique viennent de s’ouvrir avec cette question : « Quel monde voulons-nous pour demain ? » Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui les préside est un organisme « indépendant » composé d’un président nommé par le chef de l’État, lequel nomme également 5 des 39 autres membres, 19 étant choisis par les ministres et les présidents d’assemblée et de grands corps d’État, les 15 derniers par leurs pairs dans le secteur de la recherche. Une large majorité est donc redevable au pouvoir en place, et nombre d’entre eux sont déjà acquis à la cause des lobbys. La consultation en cours n’est donc qu’un vaste trompe-l’œil et ce CCNE n’a rien d’éthique : fortement politisé (on a vu comment fin 2013 il fut remanié de fond en comble par François Hollande pour sa politique de diversion sociétale), il n’obéit à aucune charte éthique claire. Sa constitution laisse déjà présager des conclusions de ses travaux.

On consacre le fait qu’il y aurait un « sens de l’histoire », qui ne peut qu’accompagner la libéralisation progressive des règles freinant le marché de la reproduction et de l’artificialisation de l’homme. Le généticien Jean-François Mattei, ancien rapporteur des lois de bioéthique, nous a avertis : « Dans le domaine bioéthique, chaque pas que nous faisons ne nous paraît pas absolument déterminant et repoussant, mais vient un jour où l’on se retourne et où l’on est arrivé plus loin que ce que nous aurions voulu. Pour éviter cette pente eugéniste, il a fallu se battre1. » Sous couvert d’avancées thérapeutiques, il s’agit d’imposer par le fait accompli le tri des êtres humains, la numérisation de nos existences et l’« augmentation » d’un homme préalablement diminué par ces mêmes technologies.

Comme l’écrivait récemment le mathématicien Cédric Villani, chargé par le gouvernement d’une mission sur l’intelligence artificielle (IA) : « Il faut tout d’abord une initiation aux bases et à l’esprit de l’algorithmique et de la robotique dès le plus jeune âge […]. Si on ne rassure pas la population, on ne pourra pas avancer. Cela passe par la mise en place de comités d’éthique, qui pourront édicter des règles de bonne conduite, ou conseiller gouvernement et entreprises2… » Et Jacques Testart, le père du bébé-éprouvette, d’affirmer sur son blog Critique de la science que « la fonction de l’éthique institutionnelle est d’habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd’hui ».

Quel homme voulons-nous pour demain ?

On aura remarqué que la quasi-totalité des thèmes abordés ont trait au transhumanisme, cet ultime avatar du capitalisme et sa sortie de secours avant l’inéluctable effondrement : derrière le marché juteux de la reproduction artificielle de l’humain (procréation médicalement assistée, diagnostic préimplantatoire, contrats de location d’utérus, recherche embryonnaire, génétique et génomique), il sera aussi question d’intelligence artificielle, de robotique, de big data et de contrôle des comportements par les neurosciences.

Pour mieux masquer l’idéologie générale qui sous-tend ces débats, l’ensemble sera fragmenté par régions, chacune n’ayant droit qu’à quelques thèmes de réflexion sur tel ou tel élément technique du système qu’on impose. Sera à l’honneur en Nouvelle-Aquitaine le big data, ce grand pourvoyeur de données pour l’intelligence artificielle qu’il nourrit – ou « éduque » comme disent les ingénieurs3. Le site officiel des États généraux nous suggère que l’IA implantée dans des robots permettra de pallier le manque de médecins dans les déserts médicaux, voire de prendre en charge les aînés dont plus personne ne souhaite s’occuper, comme c’est déjà le cas au Japon. Avant sans doute l’hybridation avec le cerveau humain sur laquelle travaillent les transhumanistes, pour compenser le déclin des capacités intellectuelles mesuré ces dernières années, déclin dont les pollutions chimiques, l’abrutissement par le monde virtuel et les prothèses technologiques sont, entre autres, la cause. Dans un monde où la déshumanisation veut s’imposer jusque dans l’intimité de la maladie et de la fin de vie, la protection des données personnelles n’a que peu d’importance. Ainsi Laurent Alexandre, qui conseille le député Cédric Villani et le ministre du Numérique Mounir Mahjoubi, demande que « la Cnil soit modifiée pour permettre aux IA françaises d’utiliser les données personnelles4 ».

La technocratie, cette classe toute-puissante qui concentre désormais le pouvoir, le savoir et l’avoir, a intégré la leçon des sociologues de l’acceptabilité : « Faire participer, c’est faire accepter. » C’est ainsi que, après avoir dévasté notre milieu naturel et empoisonné nos organes – pensons seulement aux pesticides et autres perturbateurs endocriniens, largement responsables de l’infertilité qui justifie la PMA –, les technocrates requièrent notre assentiment pour parachever « démocratiquement » la transformation de nos corps et de nos modes de vie. Coup double ! Ceux qui commercialisent les poisons facturent désormais les remèdes.

C’est pourquoi ils nous invitent à valider l’avancée des technologies « convergentes » ou « exponentielles », selon la novlangue de la Silicon Valley, pendant que sondages et médias préparent l’opinion à l’adoption des mesures qui avaient été mises de côté il y a sept ans : libéralisation de la PMA et de la GPA, désormais sans justification médicale, suicide assisté… en attendant les prochaines sessions, qui pourraient désormais avoir lieu tous les cinq ans, afin de mieux coller à l’accélération des avancées technologiques. On y fera accepter le bébé à la carte, la FIV à trois parents, le clonage thérapeutique, l’utérus artificiel et ce qui en découlera : la formation d’un embryon à partir des chromosomes de deux femmes ou deux hommes, voire l’autoreproduction, à la demande des sujets postmodernes autoconstruits : « Parce que j’y ai droit, parce que c’est mon choix » ! Et l’on voit apparaître les concepts de « stérilité sociétale » ou d’« infertilité sociale » pour légitimer le « droit à l’enfant » et en appeler à la technologie afin de s’affranchir d’une nature humaine dénoncée comme arbitraire, inégalitaire, voire « fasciste » !

Contre l’eugénisme et la marchandisation des corps

Dans le cadre de la fabrication industrielle de l’humain, l’enfant devient une marchandise comme une autre. La location des ventres se révèle alors comme une nouvelle forme de l’exploitation humaine. Comme le proclamait Pierre Bergé, entérinant la prostitution de l’humanité comme un des rouages du système capitaliste : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire un distinguo qui est choquant. »

Quant à la procréation médicalement assistée, le diagnostic préimplantatoire qui en est une condition obligatoire conduit de fait à de nouvelles formes d’eugénisme. Déjà, des couples non stériles y ont recours pour sélectionner les caractéristiques de leur progéniture (on a même vu un couple de sourdes-muettes réclamer un enfant sourd-muet). Encore une fois, le problème central ne se résume pas à telle ou telle technique en particulier mais concerne le système dont elles sont l’avant-garde : la normalisation de la fécondation in vitro, couplée aux avancées de la prédiction génomique  – déjà effective sur le bétail et les plantes grâce au big data – permettra d’étendre le diagnostic préimplantatoire à un ensemble de critères (taille, couleur des yeux, des cheveux, performances diverses…) qui n’ont plus rien à voir avec des maladies. On prépare des générations d’humains qui, pour la première fois, ne seront plus le fruit du hasard, mais celui d’une sélection d’embryons optimisée en salle blanche. Bienvenue à Gattaca… On se rappellera que l’eugénisme, avant que le nazisme n’en ternisse l’image, était un projet partagé par presque tous les progressistes au début du xxe siècle (la social-démocratie suédoise, par exemple, en fut une pionnière, ne l’abandonnant que dans les années 1970). Peut-on fonder une société humaine décente sur la transgression perpétuelle par la technique des limites biologiques et sociales afin de satisfaire des désirs particuliers ?

Nous, simples humains qui souhaitons le rester, dénonçons la mascarade de ce débat qui consacre l’artificialisation du vivant. Nous refusons la marchandisation et la robotisation des corps et voulons naître, vivre, aimer, nous reproduire et mourir décemment, sans être incarcérés dans ces dispositifs d’assistance machinale. On ne nous trouvera ni dans les défilés des technoprogressistes des lobbys LGBT, ni avec les catho-
réactionnaires de Civitas et consorts.

Nous refusons l’accroissement indéfini de notre dépendance à des innovations qui nous privent de notre plus élémentaire liberté. Nous voulons stopper la dévastation du monde plutôt qu’adapter notre corps à un milieu saccagé. Et débattre sans intermédiaires, ni politiciens, ni journalistes, ni experts.

Bordeaux, le 27 février 2018
Les Chimpanzés du futur gascons
chimpanzesgascons@riseup.net

Notes
1. La Croix, 30 janvier 2018.
2. Le 1, janvier 2018.
3. Ces données sont piégées sur la Toile ou recueillies par nombre de capteurs et mouchards électroniques, dont le très contesté compteur Linky.
4. Discours à Bordeaux French Tech, 12 décembre 2017, disponible sur Internet.

« Ceux qui décideront de rester humains
et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap.
Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »
(Kevin Warwick, cyborg transhumaniste)

Merci à Alessandra Sanguinetti pour l'autorisation de publier la photographie illustrant cet article.

Autour du Grand Inquisiteur

Le Grand Inquisiteur, chapitre central des Frères Karamazov, propose une parabole, un récit allégorique tels qu'en livrent la Bible ou les Upanishads. C'est l'œuvre d'une homme singulier, Fiodor Dostoïevski, un poème rêvé par un personnage inoubliable, Ivan Karamazov, un texte témoin d'une problématique essentielle pour notre époque, toujours moderne : si le christianisme rompt avec le destin antique, cyclique, et pense une humanité libre et responsable emmenée par une histoire linéaire susceptible de progrès, 2 000 ans plus tard c'est un homme sans foi qui se réfugie dans un « ordre total scientifico-politique1 ».

Dostoïevski met en scène le retour de Jésus dans une Séville médiévale où règne un Grand Inquisiteur paternaliste, qui veille sur son troupeau. Hommes et femmes ont troqué la liberté et l'amour contre l’ordre et la sécurité.

Chef d’œuvre d'un homme torturé

Jésus « s'arrête sur le parvis de la Cathédrale de Séville au moment où l'on apporte un cercueil blanc où repose un enfant de sept ans 2»  : Dostoïevski écrit l'ouvrage alors qu'il vient de perdre son fils. Le deuil a ébranlé sa foi, une foi qui seule console, en promettant la résurrection de l'être aimé. C'est précisément ce qu'accomplit Jésus dans la Parabole : il permet à l'enfant allongé dans le cercueil de se lever, vivant.

Face à la condition des pauvres mortels, la première issue est la foi : c'est elle qui anime Aliocha, le plus jeune des frères, lui qui conclut l’œuvre en rassurant les enfants : « nous ressusciterons ! », « Ne craignez pas la vie ! Elle est belle lorsqu’on pratique le bien et le vrai. »

Mais est-ce bien de foi qu'il s'agit ? N'est-ce pas plutôt de la croyance ? La croyance religieuse est collective et assure à la fois une vie après la mort et un sens à la vie terrestre : elle fonde les valeurs qui guident l'action éthique. Aliocha est un personnage rassurant, arrimé à une religion qui le guide, à travers la figure substitutive du père, le dignitaire religieux Zosime. Mais celui-ci aussi finit par mourir, ordonnant au novice d'aller dans le monde et d'y faire sa vie. Dans La foi au prix du doute, Jacques Ellul distingue la croyance qui permet la vie en société en apportant des réponses, de la « foi », qui est individuelle et questionne celui qu'elle anime.

Avec la mort de Dieu c'est Dieu en tant qu'il ordonne le monde qui est nié. La croyance disparue, reste le nihilisme, ou la foi.

Mais cette deuxième issue ne s'ouvre qu'à certains. Un Ivan Illich, convoqué au Vatican pour ses pratiques peu catholiques et qui entend les mots avec lesquels le grand inquisiteur chasse Jésus : « va t-en et ne reviens plus jamais !3 » , un Jacques Ellul, qui sera lui-même éprouvé par la perte d'un fils encore enfant, et qui préside, en pleine débâcle, le culte dans une chapelle abandonnée en Gironde, un Gandhi, un Tolstoï... tous animés d'espoir.

Que dire a contrario à ceux pour qui « l'obscurité règne encore4 » ?

Poème d'Ivan Karamazov

La foi ne se décide pas. C'est un chrétien sans foi qui rêve cette parabole, un personnage hanté par le diable qui le visite dans sa chambre, déchiré par le monde qui l'entoure et dont il témoigne des pires violences. Car au-delà de la mort c'est la souffrance de l'enfant qui ferme chez Ivan Karamazov la voie de Dieu : il raconte comment un enfant est jeté aux chiens, un autre roué de coups, une petite fille torturée par ses propres parents, visions d'horreur qui font naître en lui la révolte contre un Dieu prétendument bon et juste. « L'amour filial non justifié est absurde5. »

Ivan Karamazov philosophe et sa raison vacille sous le poids de l'évidence. « Si Dieu est mort, tout est permis », « Tout est permis, un point c'est tout !6 », répète le diable. Ivan Karamazov consacre le nihilisme et autorise par ses paroles son jeune frère, le bâtard Smerdiakov, à tuer leur père. Smerdiakov est un être affaibli, méprisé, ravalé au rang de domestique. Il est atteint d'épilepsie, maladie à laquelle succomba le fils chéri de Dostoïevski, « qui se qualifie lui-même d’épileptique7 » assure le Dr Freud. Le bâtard est l'homme du ressentiment : face à un père odieux, injuste, bouffon, inconséquent, le fils rejeté suit à la lettre la devise de son père, « maxime à la mode » dit Dostoïevski8, qui vaut pour la civilisation tout entière : « Après moi le déluge ».

Dans ce monde sans Dieu, sans lois et sans valeurs, Ivan chavire et Smerdiakov se fait parricide. Quant au frère aîné, Dimitri, il danse dans le chaos. Danse, ou titube, dirait Jean Brun : assez fort pour vivre en dionysiaque, ivre de vins et de femmes (notons que c'est d'ailleurs pour une femme que père et fils rivalisent : voir l’analyse de Freud), Dimitri Karamazov est condamné par la société pour le meurtre de son père, alors qu'il est innocent. Tout Nietzsche est contenu dans cette condamnation : le fort succombe sous les coups des faibles.

Une Parabole pour notre monde

Pour s'orienter dans un monde qui ne propose plus de croyances collectives émanant d'une culture digne de ce nom, plusieurs voies s'opposent : S. Kierkegaard distingue ainsi dans Ou bien, ou bien, trois stades de l'existence : l'esthète, l'éthique ou le religieux. Dans les Frères Karamazov ce ne sont pas des stades dans la vie d'un même homme, mais des voies empruntées par l'un ou l'autre des frères. La foi (qu'on accordera à Aliocha), le solipsisme dionysiaque de Dimitri ou bien le Grand Inquisiteur c'est-à-dire le rétablissement du pouvoir de la société sur les individus, hallucination d'Ivan.

Du haut de tout son amour le Grand Inquisiteur administre les hommes. Il démultiplie leurs besoins afin de les rendre toujours plus dépendants, toujours plus contrôlables. Le troupeau est rassasié, repu, gros et gras : « conformiste et jouisseur9», satisfait de ne plus même avoir à se poser la question du sens puisqu'il est de nouveau pris en charge par le collectif. Le philosophe Camille Riquier relève ce point : « Combien se disent agnostiques d'un air entendu plutôt qu'athée ! L'athéisme est encore une théologie, écrivait Comte. Aussi ceux-là se croient raisonnables qui s'abstiennent de trancher pour ou contre l'existence de Dieu quand on leur demande, sans s'apercevoir que ce n'est pas la réponse qu'ils ignorent, mais la question elle-même, qui a littéralement cessé de faire sens pour eux.10 »

Face au « désert qui croît », le besoin de faire communauté amène à la sacralisation de l’État, explique Charbonneau. Rappelons les pages du Zarathoustra :

« L’État est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : « Moi l’État, je suis le peuple. » L’État se présente comme « le doigt ordonnateur de Dieu » : « il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !11 »

C'est parce que Jésus a apporté la liberté aux hommes que le Grand Inquisiteur les en guérit : « Les enfants ont besoin d'un père qui prennent en charge leur liberté » avertit Bernard Charbonneau. Après la révélation de sa liberté, « abandonné par la foi, l'homme tente de faire demi-tour » ; il renie sa condition d'homme incarné, mortel. Or, « s'il oublie que par la chair il n'est qu'une créature, il se détruira en détruisant la Terre. »

« Humaniser tant soit peu notre vie »

Nous y voilà. Il faut répondre à la Parabole autrement que par la foi (qui ne se décide pas) et par l’administration des hommes (qui les déshumanise).

Bernard Charbonneau apporte une réponse à la parabole. Elle mérité d'être entendue.

Tout d'abord plaçons-nous sur le plan de la réalité humaine : la liberté est une réalité qui s'éprouve, tout « comme sa négation , elle n'est pas seulement la dignité personnelle de chaque individu humain, elle correspond non seulement aux grandes décisions d'une vie, mais à toutes sortes de choix quotidiens : celui de ses aliments, de se déplacer ou choisir son lieu, s'exprimer librement etc., sans lesquels une société devient une prisons et tout progrès impossible12

Deuxièmement, considérons que la fuite en avant techno scientiste, sur le modèle de la bombe H, est une production du christianisme et de l'homme libre dont il autorise la venue. Dès lors il est impossible de reculer devant la Vérité : l'humanité doit assumer sa puissance et l'incarner.

Ensuite, outre la matière, l'homme est esprit, un esprit qui seul donne du sens à l'action : assigner des fins aux moyens toujours plus nombreux que nous propose la modernité, viser autre chose que l’efficacité qui nous enferme dans le domaine des moyens : voilà une issue pour les hommes qui revendiquent leur participation au règne des fins13.

Enfin, l'amour d'une personne pour une autre, une caresse sur une joue où ruissellent les larmes, voilà qui peut consoler. « Le mystère du mal recule pour un homme et son prochain » . c'est aussi ce que conseille le Starets Zosime à « la dame de peu de foi14 » qui, après « les femmes croyantes15 » vient lui avouer qu'elle a peur de la mort : « Efforcez-vous d'aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l'amour, vous vous convaincrez de l'existence de Dieu et de l'Humanité de votre âme16. »

L'appel est lancé à chacun d'entre nous : Jean Brun souligne l'inévitable singularité, indépassable, sur laquelle seule, avec ou sans Dieu, se fonde la liberté. « Notre liberté est engagée dans maintes limites et contraintes qu'il nous faut reconnaître si nous voulons agir afin d'humaniser tant soit peu notre vie17. »

La liberté, condition de l'amour et de la responsabilité, appel à incarner le dépassement du nihilisme qui détruit la terre.

2 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 348

3 David Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire, Actes Sud, 2007

4 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 368

5 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.914

6 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 809

7 Sigmund Freud, « Dostoïevski et le parricide », in Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 16

8 Fiodor Dostoïevski, Journal d'un écrivain, « L'actualité »

9 Yves Michaud, « Le nihilisme gris contemporain », in Esprit, n°403, Notre nihilisme, mars-avril 2014

10 « Les athées ont-ils tué Dieu ? «  in Esprit, n°403, Notre nihilisme, mars-avril 2014

11 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « De la nouvelle idole »

12Bernard Charbonneau, Un Satan Chrétien, La parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, p.23

13 Jean Brun, Le retour de Dionysos , Conclusion.

14 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.96

15Ibid. p.96

16 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.100

2018

Citoyens d'une République malveillante

Un vendredi soir, en France. Des habitants fêtent ce soir autour d'un brasero, d’un couscous et de vin chaud, l'hiver qui arrive. Une cinquantaine de personnes discute joyeusement, la nuit est tombée.

Un jeune homme longiligne s'est approché du groupe. Il se tient à l'écart, malgré les sollicitations de Paul*, qui l'a amené jusque-là. Au bout d'un quart d'heure, il consent à s'asseoir sur un banc, près du feu qui réchauffe l'air humide, glacé.

Alice approche, se présente et lui demande son prénom :

- Je m'appelle Mamadou Moustapha Fall.

Elle lui tend un mug rempli de thé. Il l'accepte. Il a 16 ans, dit-il, il vient de Guinée Conakry. Il arrive d'Espagne : en descendant du bus il a demandé l'hospitalité à Paul qui tirait de l'argent au distributeur. Celui-ci l'a ramené sur la Place où la fête bat son plein.

Paul revient justement avec une assiette de couscous. Mamadou s'attable, en silence. Son visage est sans expression. Fermé.

Comme par prudence.

Après concertation avec Paul, mais aussi Albert et Greg, Alice tente de joindre le 115. Au bout d'une heure, le service répond enfin.

- Il a 16 ans ? Nous n'avons pas le droit d'accueillir des mineurs. Il doit se rendre lundi au service qui s'occupe des mineurs et dont voici l'adresse. Pour ce soir, appelez la Brigade des Mineurs ; je vous promets qu'ils ne lui feront pas de mal.

Alice remet à Mamadou l'adresse du service, pour lundi. On décide de ne pas appeler la Brigade des mineurs.

Par prudence.

Albert propose de joindre Sarah, elle habite dans un squat pour mineurs, en centre-ville. Greg disparait puis revient une heure plus tard, accompagné des trois jeunes hommes qui viennent d'ouvrir un squat à deux pas d'ici. Ils acceptent d'accueillir Mamadou.

Debout dans sa doudoune celui-ci n'a aucun bagage : pas même un sac. Fanny propose de lui donner un duvet : on passe le prendre dans sa voiture. Sur le chemin Mamadou explique qu'il a voyagé pendant trois mois à travers le Mali, l'Algérie, le Maroc, puis l'Espagne : il voulait venir en France parce qu'il parle la langue. Il n'y connait personne.

Les trois jeunes se veulent rassurants. Ils ont justement aménagé une chambre aujourd’hui, avec un lit, des draps et une lampe de chevet.

On les remercie. On salue Mamadou. On leur apportera des restes de couscous, demain.

*tous les prénoms sont fictifs.

Les Chimpanzés du futur refusent de devenir cyborg

Communiqué spécial de Pièces et main d’œuvre !

"Ce lundi 20 novembre, quelques Chimpanzés bordelais ont interrompu le colloque de promotion du transhumanisme organisé par l’université et la librairie Mollat (voir ici).

Ils ont laissé quelques peaux de bananes et ce tract :

À Bordeaux, du 20 au 22 novembre 2017, le laboratoire Mica (médiations, informations, communication, arts) de l’université de Bordeaux et la librairie Mollat s’associent pour servir de porte-voix aux tenants de l’idéologie transhumaniste et préparer l’intégration de l’homme machine dans un monde-machine.
Nous voilà conviés à débattre de « l’ambivalence » d’un monde où nous et nos enfants n’auront d’autre choix que de s’hybrider ou de devenir (selon l’expression du transhumaniste Kevin Warwick) des « chimpanzés du futur », cette sous-espèce d’homme condamnée pour avoir refusé son « devenir cyborg ». Nous sommes donc invités à débattre de notre dernière heure.
Durant ce « colloque international » intitulé sans honte « Le devenir cyborg du monde », nous sera administrée la nécessaire dose d’acceptabilité à un monde déjà en chantier dans les laboratoires de ces grands prêtres de la religion transhumaniste, un monde que nous n’avons jamais eu l’occasion de choisir. Et ce n’est qu’un début : vient de s’implanter à Bordeaux, ville désormais labellisée French Tech, une antenne
de la Singularity University, cet outil de propagande du technototalitarisme fondé par Ray Kurzweil (transhumaniste en chef chez Google), sous le patronage duquel se tient ce colloque.
Nous autres, Chimpanzés du futur bordelais, refusons de débattre de notre fin, tout comme de la transformation de notre biotope en technotope. Participer, c’est déjà accepter. Nous ne participerons pas à notre mise à mort. Nous ne nous émerveillerons pas de notre dilution dans un monde-machine telle que la mettront en scène de pseudo-artistes et dont débattront des universitaires fascinés, à la fois juges et partie. Nous nous élevons contre les opportunistes qui trouvent leur inspiration dans l’anthropocide en cours, ceux qui pèsent encore le pour et le contre de cette idéologie mortifère, ceux qui, complices ou collaborateurs, refusent de prendre contre les promoteurs du transhumanisme une position ferme.
Bernard Andrieu, une des cautions universitaires des technopropagandistes, s’interroge naïvement : « Comprendre l’hybridation technologique comme une déshumanisation pose la question de la limite : jusqu’où devrions-nous garder la naturalité de nos fonctions si une solution technique pouvait, sinon nous réparer, du moins améliorer nos conditions d’existence ? »
Nous, humains d’origine animale, qui constatons malheureusement chaque jour la pertinence de la loi de Gabor – « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé » –, laissons les inhumains d’avenir machinal débattre encore de la question du « jusqu’où ? » pour poser résolument celle qu’ils éludent soigneusement : « Pourquoi ? »
Nous n’avons jamais eu besoin d’eux pour « activer notre corps vivant ». Nous vivons, nous ne fonctionnons pas. Nous sommes nés, non fabriqués. Nous refusons de nous « customiser en cyborg » dotés de « prothèses bioniques douées d’intelligence artificielle ». Nous refusons de « nous préparer à changer de planète ».
Nous voulons vivre sur terre et rester libres et humains.

Plus d'infos, de textes et de ressources sur le site de Pièces et main d’œuvre

Simondon, extraits

Extraits de l'introduction, Du mode d'existence des objets techniques, Gilbert Simondon, 1958, Aubier

"Cette étude est animée par l'intention de susciter une prise de conscience du sens des objets techniques. La culture s'est constituée en système de défense contre les techniques ; or, cette défense se présente comme une défense de l'homme, supposant que les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine. Nous voudrions montrer que la culture ignore dans la réalité technique une réalité humaine, et que, pour jouer son rôle complet, la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs. La prise de conscience des modes d'existence des objets techniques doit être effectuée par la pensée philosophique, qui se trouve avoir à remplir dans cette œuvre un devoir analogue à celui qu'elle a joué pour l'abolition de l'esclavage et l'affirmation de la valeur de la personne humaine.

L'opposition dressée entre la culture et la technique, entre l'homme et la machine, est fausse et sans fondement ; elle ne recouvre qu'ignorance ou ressentiment. Elle masque derrière un facile humanisme une réalité riche en efforts humains et en forces naturelles, et qui constitue le monde des objets techniques, médiateurs entre la nature et l'homme.

La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture.

La culture est déséquilibrée parce qu'elle reconnaît certains objets, comme l'objet esthétique, et leur accorde droit de cité dans le monde des significations, tandis qu'elle refoule d'autres objets, et en particulier les objets techniques, dans le monde sans structure de ce qui ne possède pas de significations, mais seulement un usage, une fonction utile. Devant ce refus défensif, prononcé par une culture partielle, les hommes qui connaissent les objets techniques et sentent leur signification cherchent à justifier leur jugement en donnant à l'objet technique le seul statut actuellement valorisé en dehors de celui de l'objet esthétique, celui de l'objet sacré. Alors naît un technicisme intempérant qui n'est qu'une idolâtrie de la machine et, à travers cette idolâtrie, par le moyen d'une identification, une aspiration technocratique au pouvoir inconditionnel. Le désir de puissance consacre la machine comme moyen de suprématie, et fait d'elle le philtre moderne. L'homme qui veut dominer ses semblables suscite la machine androïde. Il abdique alors devant elle et lui délègue son humanité. Il cherche à construire la machine à penser, rêvant de pouvoir construire la machine à vouloir, la machine à vivre, pour tester derrière elle sans angoisse, libéré de tout danger, exempt de tout sentiment de faiblesse, et triomphant médiatement par ce qu'il a inventé. Or, dans ce cas, la machine devenue selon l'imagination ce double de l'homme qu'est le robot, dépourvu d'intériorité, représente de façon bien évidente et inévitable un être purement mythique et imaginaire.

Nous voudrions précisément montrer que le robot n'existe pas, qu'il n'est pas une machine, pas plus qu'une statue n'est un être vivant, mais seulement un produit de l'imagination et de la fabrication fictive, de l'art d'illusion. Pourtant, la notion de la machine qui existe dans la culture actuelle incorpore dans une assez large mesure cette représentation mythique du robot. Un homme cultivé ne se permettrait pas de parler des objets ou des personnages peints sur une toile comme de véritables réalités, ayant une intériorité, une volonté bonne ou mauvaise. Ce même homme parle pourtant des machines qui menacent l'homme comme s'il attribuait à ces objets une âme et une existence séparée, autonome, qui leur confère l'usage de sentiments et d'intentions envers l'homme.

La culture comporte ainsi deux attitudes contradictoires envers les objets techniques : d'une part, elle les traite comme de purs assemblages de matière, dépourvus de vraie signification, et présentant seulement une utilité. D'autre part, elle suppose que ces objets sont aussi des robots et qu'ils sont animés d'intentions hostiles envers l'homme, ou représentent pour lui un permanent danger d'agression, d'insurrection. Jugeant bon de conserver le premier caractère, elle veut empêcher la manifestation du second et parle de mettre les machines au service de l'homme, croyant trouver dans la réduction en esclavage un moyen sûr d'empêcher toute rébellion.

En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une véritable faute logique. Les idolâtres de la machine présentent en général le degré de perfection d'une machine comme proportionnel au degré d'automatisme. Dépassant ce que l'expérience montre, ils supposent que, par un accroissement et un perfectionnement de l'automatisme on arriverait à réunir et à interconnecter toutes les machines entre elles, de manière à constituer une machine de toutes les machines.

Or, en fait, l'automatisme est un assez bas degré de perfection technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier bien des possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles. L'automatisme, et son utilisation sous forme d'organisation industrielle que l'on nomme automation, possède une signification économique ou sociale plus qu'une signification technique. Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. Une machine purement automatique, complètement fermée sur elle-même dans un fonctionnement prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est douée d'une haute technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines ouvertes suppose l'homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres. Loin d'être le surveillant d'une troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef d'orchestre. Le chef d'orchestre ne peut diriger les musiciens que parce qu'il joue comme eux, aussi intensément qu'eux tous, le morceau exécuté ; il les modère ou les presse, mais est aussi modéré et pressé par eux ; en fait, à travers lui, le groupe des musiciens modère et presse chacun d'eux, il est pour chacun la forme mouvante et actuelle du groupe en train d'exister ; il est l'interprète mutuel de tous par rapport à tous. Ainsi l'homme a pour fonction d'être le coordinateur et l'inventeur permament des machines qui sont autour de lui. Il est parmi les machines qui opèrent avec lui.

Laprésence de l'homme aux machines est une invention perpétuée, Ce qui réside dans les machines, c'est de la réalité humaine, du geste humain fixé et cristallisé en structures qui fonctionnent. Ces structures ont besoin d'être soutenues au murs de leur fonctionnement, et la plus grande perfection coïncide avec la plus grande ouverture, avec la plus grande liberté du fonctionnement. (...)

Pour redonner à la culture le caractère véritablement général qu'elle a perdu, il faut pouvoir réintroduire en elle la conscience de la nature des machines, de leurs relations mutuelles et de leurs relations avec l'homme, et des valeurs impliquées dans ces relations. Cette prise de conscience nécessite l'existence, à côté du psychologue et du sociologue, du technologue ou mécanologue. De plus, les schèmes fondamentaux de causalité et de régulation qui constituent une axiomatique de la technologie doivent être enseignés de façon universelle, comme sont enseignés les fondements de la culture littéraire. L'initiation aux techniques doit être placée sur le même plan que l'éducation scientifique ; elle est aussi désintéressée que la pratique des arts, et domine autant les applications pratiques que la physique théorique ; elle peut atteindre le même degré d'abstraction et de symbolisation. Un enfant devrait savoir ce qu'est une autorégulation ou une réaction positive comme il connaît les théorèmes mathématiques.

Cette réforme de la culture, procédant par élargissement et non par destruction, pourrait redonner à la culture actuelle le pouvoir régulateur véritable qu'elle a perdu. Base de significations, de moyens d'expression, de justifications et de formes, une culture établie entre ceux qui la possèdent une communication régulatrice ; sortant de la vie du groupe, elle anime les gestes de ceux qui assurent les fonctions de commande, en leur fournissant des normes et des schèmes. Or, avant le grand développement des techniques, la culture incorporait à titre de schèmes, de symboles, de qualités, d'analogies, les principaux types de techniques donnant lieu à une expérience vécue. Au contraire, la culture actuelle est la culture ancienne, incorporant comme schèmes dynamiques l'état des techniques artisanales et agricoles des siècles passés. Et ce sont ces schèmes qui servent de médiateurs entre les groupes et leurs chefs, imposant, à cause de leur inadéquation aux techniques, une distorsion fondamentale. Le pouvoir devient littérature, art d'opinion, plaidoyer sur des vraisemblances, rhétorique. Les fonctions directrices sont fausses parce qu'il n'existe plus entre la réalité gouvernée et les êtres qui gouvernent un code adéquat de relations : la réalité gouvernée comporte des hommes et des machines ; le code ne repose que sur l'expérience de l'homme travaillant avec des outils, elle-même affaiblie et lointaine parce que ceux qui emploient ce code ne viennent pas, comme Cincinnatus, de lâcher les mancherons de la charrue. Le symbole s'affaiblit en simple tournure de langage, le réel est absent. Une relation régulatrice de causalité circulaire ne peut s'établir entre l'ensemble de la réalité gouvernée et la fonction d'autorité : l'information n'aboutit plus parce que le code est devenu inadéquat au type d'information qu'il devrait transmettre. Une information qui exprimera l'existence simultanée et corrélative des hommes et des machines doit comporter les schèmes de fonctionnement des machines et les valeurs qu'ils impliquent. Il faut que la culture redevienne générale, alors qu'elle s'est spécialisée et appauvrie. Cette extension de la culture, supprimant une des principales sources d'aliénation, et rétablissant l'information régulatrice, possède une valeur politique et sociale : elle peut donner à l'homme des moyens pour penser son existence et sa situation en fonction de la réalité qui l'entoure. Cette œuvre d'élargissement et d'approfondissement de la culture a aussi un rôle proprement philosophique à jouer car elle conduit à la critique d'un certain nombre de mythes et de stéréotypes, comme celui du robot, ou des automates parfaits au service d'une humanité paresseuse et comblée.

Pour opérer cette prise de conscience, il est possible de chercher à définir l'objet technique en lui-même, par le processus de concrétisation et de surdétermination fonctionnelle qui lui donne sa consistance au terme d'une évolution, prouvantqu'il ne saurait être considéré comme un pur ustensile. Les modalités de cette genèse permettent de saisir les trois niveaux de l'objet technique, et leur coordination temporelle non dialectique ; l'élément, l'individu, l'ensemble.(...)

Enfin, considéré comme objet d'un jugement de valeurs, l'objet technique peut susciter des attitudes très différentes selon qu'il est pris au niveau de l'élément, au niveau de l'individu ou au niveau de l'ensemble. Au niveau de l'élément son perfectionnement n'introduit aucun bouleversement engendrant l'angoisse par conflit avec les habitudes acquises : c'est le climat de l'optimisme du XVIIIesiècle, introduisant l'idée d'un progrès continu et indéfini, apportant une amélioration constante du sort de l'homme. Au contraire, l'individu technique devient pendant un temps l'adversaire de l'homme, son concurrent, parce que l'homme centralisait en lui l'individualité technique au temps où seuls existaient les outils ; la machine prend la place de l'homme parce que l'homme accomplissait une fonction de machine, de porteur d'outils. À cette phase correspond une notion dramatique et passionnée du progrès, devenant viol de la nature, conquête du inonde, captation des énergies. Cette volonté de puissance s'exprime à travers la démesure techniciste et technocratique de l'ère de la thermodynamique, qui a une tournure à la fois prophétique et cataclysmale. Enfin, au niveau des ensembles techniques du XXesiècle, l'énergétisme thermodynamique est remplacé par la théorie de l'information, dont le contenu normatif est éminemment régulateur et stabilisateur : le développement des techniques apparaît comme une garantie de stabilité. La machine, comme élément de l'ensemble technique, devient ce qui augmente la quantité d'information, ce qui accroît la négentropie, ce qui s'oppose à la dégradation de l'énergie : la machine, œuvre d'organisation, d'information, est, comme la vie et avec la vie, ce qui s'oppose au désordre, au nivellement de toutes choses tendant à priver l'univers de pouvoirs de changement. La machine est ce par quoi l'homme s'oppose à la mort de l'univers ; elle ralentit, comme la vie, la dégradation de l'énergie, et devient stabilisatrice du monde."

Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Introduction, Aubier, 1967

« La folie dirigée » : langage et pensée au XXIème siècle.

Georg Grosz, Automates républicains

Le sommeil de la raison engendre t-il des monstres ?

Pour répondre à la question centrale du colloque organisé par l'ACCHLA, il nous faudra préciser quelle forme de la raison est en sommeil et quels monstres si monstres il y a, quels monstres naissent de ce sommeil.

Nous nous proposons de réfléchir en nous axant sur la question des rapports entre pensée et langage. Définissons d’ores et déjà le mot langage :

Selon Littré : « tout ce qui sert à exprimer les sensations et les idées ».

Aldous Huxley propose une définition plus riche : « Les mots constituent le fil sur lequel nous enfilons les résultats de notre expérience« . Ainsi on ne peut séparer les mots et la pensée. La pensée ne peut former des représentations que dans les mots : c’est ce qu’explique Hegel quand il écrit dans la Phénoménologie de l’esprit : « L’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature de choses ».

La langue est un fait social, au sein d’une réalité extérieure, contraignante, coercitive, qui sous-tend des modes de vie spécifique. Les langues ne sont pas des nomenclatures, des catalogues de mots correspondant à des choses. Comme je parle je pense ou comme le disent Barbara Cassin « chaque langue est un filet qui pêche un certain monde » et Aldous Huxley : « Words can be like X-rays if you use them properly – they’ll go through anything. You read and you’re peirced » (les mots sont comme des rayons X si on les utilise de manière appropriée : ils traversent tout, on lit et on est traversé)

Partons de cette phrase de Georges Orwell, tirée de son roman 1984 : « la condition mentale dominante doit être la folie dirigée ».

Qu’est-ce qu’une folie ? C’est un mot « interrogatif de part en part » explique Maurice Blanchot. Il met en question la possibilité même du langage.

Selon le Vocabulaire européen des philosophies, la folie, la mania grecque, vient du sanscrit mainomai, qui signifie croire, penser. La folie est donc une pensée, qui peut être considérée de manière duale :

  1. comme une entité à part entière, un état d’exception :

une pensée délirante (d’un point de vue poétique, divinatoire, érotique), une pensée furieuse au sens de furor, qui nous emporte, qui nous aveugle complètement comme Ajax  qui devient fou devant le jugement des armes qui attribue les armes de son ami Achille à Ulysse : il massacre le bétail des Grecs et se suicide.

  1. comme un état privatif :
  • une pensée déraisonnable
  • une pensée morbide au sens de malade (morbos), la maladie de l’âme, domaine du philosophe par opposition au corps domaine du médecin.)
  • une pensée insane : d’insanitas, faiblesse de l’intelligence, de l’esprit malade frénétique, marqué par l’égarement et la violence, qui porte le sujet à rire là où il devrait pleurer
  • une pensée démente, qui touche l’individu comme la société selon Sénèque : « comme l’individu, la communauté sociale est en démence ».

La communauté sociale présente au Moyen-Age différentes figures du fou.

Le fol, sot, forcené, « insipiens » : terme qui vient de sapio, avoir du discernement, le fol est celui qui n’a pas de discernement. Une pensée insensée (contraire du bon sens » : celui qui rit dans son cœur ce qui ne peut pas être pensé. Septante : « l’insensé a dit dans son cœur : pas de Dieu. » Dans une société devenue chrétienne, le fol signifie l’incroyant. Le fou est celui qui pense ce que sa communauté ne peut pas penser.

Se retrouve chez Saint-Paul le geste du renversement qui prend tout son sens chez Erasme comme à notre époque : « Si quelqu’un parmi vous croit être sage à la façon du monde, qu’il se fasse fou » ou bien « nous, nous sommes fous à causes du Christ ». Où est la folie ? Dans le monde ou dans le fou ? La réalité a deux faces : une glorieuse qui s’avère toute vanité, une méprisée qui est en définitive la plus sage.

Ce paradoxe vient du fait que la folie est une pensée qui sort des chaînes de la raison, des normes sociales, de l’équilibre de la santé qui permet de respecter les obligations sociales.

Quand celles-ci deviennent incohérentes, voire insupportables, certains comme les Romantiques revendiquent « le droit à la folie », le fou devient une créature d’élection qui vit selon Charles Nodier « d’invention, de fantaisie et d’amour dans les pures régions de l’intelligence ».

Que serait une folie dirigée ? Par définition elle est collective, assujettie à une puissance extérieure qui dirige l’individu de l’intérieur. Une sorte d’état de folie imposée par la neutralisation de la capacité de penser. Par quels stratagèmes pouvons-nous être dirigés de l’extérieur à l’intérieur ? Par le langage, puissance sociale qui conditionne notre vie intime.

C’est pourquoi nous partirons d’abord de la langue pour essayer d’établir un état des lieux avant d’entrer dans les dystopies contemporaines qui mettent en scène le langage aux prises avec différents prédateurs.

Le gâteau langagier

Cette expression frappante est forgée par Ivan Illich, penseur prolixe qui prononce en 1978 une conférence intitulée La langue maternelle enseignée.

Il explique comment les mots sont devenus des valeurs marchandes : il faut investir de l’argent pour décider ce qui sera dit, de quelle façon, quand et à destination de qui. Il faut investir de l’argent pour faire « parler les pauvres à la manière des riches ». Il faut investir de l’argent pour enseigner des jargons professionnels à l’université, et suffisamment de jargons professionnels au lycée pour que les lycéens soient tributaires des différents professionnels dans leur vie quotidienne.

Cette approche provocatrice à première vue est en fait le fruit d’une des analyses centrales de l’œuvre d’Ivan Illich et qui porte sur la distinction entre culture traditionnelle et société industrielle.

Toute culture traditionnelle jouit du soleil et des langues vernaculaires. Le langage est tiré de l’environnement culturel grâce à la fréquentation des autres membres de chaque culture.

« Mon ami l’orfèvre de Tombouctou s’exprime chez lui en songhaï, écoute à la radio les émissions en bambara, dit précisément ses cinq prières en arabe et en comprend le sens, mène ses transactions au souk en deux sabirs, converse en un français acceptable qu’il a acquis sous les drapeaux et personne ne lui a jamais enseigné aucune de ces langues » raconte Illich.

Comme certains villages ont un site favorable sur une rivière, certains emploient une langue enseignée pour en tirer avantage : les prêtres utilisent le latin ou le sanskrit etc. Mais cela n’a que peu d’incidences sur le parler vernaculaire.

Précisons le sens de vernaculaire : latin vernaculum, né, élevé, tissé, confectionné la maison. C’est un terme utilisé par Varron, érudit chargé par César de constituer la première bibliothèque publique de Rome : le langage que le parleur utilise sur son propre terrain, opposé de ce qui est cultivé ailleurs. Les activités vernaculaires ne sont pas motivées par des considérations d’échanges. Ce sont des activités hors marché.

Par opposition, dans une société industrielle, l’enseignement de la langue maternelle dépend d’enseignants tout comme la chaleur dépend d’énergie fossile. Les besoins primordiaux sont dépendants de sources extérieures au foyer. Le langage quotidien est uniformisé « celui du présentateur qui dévide l’annonce préparée par un rédacteur sur les indications d’un publicitaire transmettant ce qu’un conseil d’administration a lui-même décider qu’il fallait dire. »

Ce langage est perturbé par l’incidence de robots dans les échanges, qui reprennent des formules robotisées, des clichés, des expressions acquises auprès de locuteurs qui ont pour métier « de pérorer ».

On apprend une langue vernaculaire de vive voix, comme l’enfant est allaité au sein plutôt qu’au biberon, nous dit Illich, comme je parcours un km à pied plutôt que dans un véhicule rapide (Illich place la limite à la bicyclette, véhicule qui permet encore d’habiter un monde), comme je mange un plat que j’ai cuisiné moi-même plutôt qu’un plateau-repas industriel.

D’un côté la valeur est déterminée par celui qui l’a crée, de l’autre le besoin est déterminé par le producteur qui en définit la valeur à l’intention du consommateur. Les besoins fondamentaux correspondent à des fournitures marchandes auxquelles on applique des technologies.

« Ce qui fait le monde moderne c’est le remplacement du vernaculaire par la marchandise, laquelle pour être attirante, doit nier la valeur essentielle de cet aspect créateur ; une valeur qui échappe à son possesseur. »

« Les besoins ne sont plus des moteurs qui orientent une action créatrice mais des manques exigeant l’intervention de professionnels pour synthétiser la demande. (…) Les besoins deviennent illimités, les gens de plus en plus avides. » La satisfaction n’est plus de mise ; on obtient tout au plus des consommateurs consommant « une acceptation maussade ».

Pour Illich, ce phénomène de « transformation radicale des appétits individuels entraînée par l’industrialisation » est « le complément caché de la volonté de dominer la nature ».

En ceci il n’est pas cause de l’essor du capitalisme mais son symptôme. On trouve en 1978, date de la conférence d’Illich, le même phénomène dans les dictatures dites socialistes.

Illich l’historien remonte à l’époque carolingienne, pour découvrir un changement de nature symbolique. C’est à cette époque « qu’apparaissent des besoins fondamentaux, universels, au genre humain, et qu’il faut satisfaire de façon uniforme », c’est-à-dire non vernaculaire. L’individu, la famille et la communauté sont pris en charge par l’ecclésiastique, vue comme un précurseur des professionnels des services. Le clergé définit ses services comme répondant à des besoins de la nature humaine. Dispenser ses services est indispensable pour que l’individu parvienne au salut. (L’Etat-providence peut être ainsi pensé comme l’ultime prise en charge pastorale).

Illich établit un parallèle avec l’évolution de la langue, en trois étapes :

  • Apparition de l’expression langue maternelle et tutelle monacale sur le parler vernaculaire

Chaque langue vernaculaire est un sermo, la langue du père (patrius sermo), la langue du peuple (sermo vulgaris). Au XIème siècle, l’Abbaye de Gorze (Metz) devient un centre de réforme monastique important, concurrent de Cluny, situé à la frontière entre le roman et le francique. Les moines font de la langue un enjeu et élèvent le francique au rang de langue maternelle qu’on peut honorer et défendre comme la maternité aliénée en tombant sous la mainmise du clergé.

  • Transformation des langues maternelles en langues nationales par les grammairiens

Une nouvelle race de clercs utilise la langue comme matière première d’une entreprise normative. 1492 : première grammaire européenne (hors latin et grec) : le castillan que Nebrija dédie à Isabelle la catholique. Celle-ci déclare que la langue vernaculaire ne peut pas être enseignée. Nebrija propose de relier la langue à l’empire, « les lettres aux armes », de faire du castillan un appareil, artificio, que le vainqueur apporte au Nouveau monde. Alphonse X est le premier à utiliser la langue vernaculaire à la place du latin, la grammaire va gouverner la parole.

  • Remplacement de la langue usuelle uniformisée enseignée sur la base de textes écrits par notre idiome contemporain, peu substantiel et financiarisé.

Illich refuse d’être enseignant, éducateur, « dont la tâche consiste à former des producteurs de langage en les équipant d’un stock linguistique. »

Les Hauts-Parleurs, ou la confiscation de la parole publique

L’analyse d’Illich peut trouver illustration dans l’œuvre d’un écrivain français contemporain : Alain Damasio. Etudions la nouvelle les Hauts-Parleurs, dans le recueil Aucun souvenir n’est assez solide paru en 2012.

Dans le monde décrit une certaine firme s’empare du mot Orange : on est en 1993, et l’indifférence est générale. Le 12 septembre 2001, la loi Sharuh est promulguée dans le secret par l’OMC : elle entérine la libéralisation des mots.

En 2005 la totalité du lexique des langues est soumis la législation des noms de marques. L’amendement Jové limite le versement de royalties à la seule utilisation publique des mots. Les humains vivent avec 200 mots en moyenne ; le plus cher : free, utilisé à toutes les sauces. « Vive la liberté proclame en ce moment les affiches d’un certain opérateur, réduisant la liberté à l’accélération d’une technologie.

C’est un monde où tout est susceptible d’être privatisé : le temps qu’il fait est programmé par la Weather Compagny. Les animaux vrais sont en passe de disparaître, remplacées par des clones produits par des firmes.

Dans ce monde vit Clovis Spassky, « révolté du langage, haut-parleur fabuleux, rhéteur fou ». Il a ramené d’Afrique un « chat vrai », dont il s’est pris d’affection. Mais voici qu’un jour le découvre agonisant, un jour victime d’une grêle rouge, pluie acide qui provient de nappes chimiques utilisées par la Weather pour favoriser la neige d’hiver aux Rocheuses. Débute alors la folie de Spassky « à travers l’écriture et le cri », un homme pris de fureur devant l’extermination des chats par les firmes et la privatisation du langage. Une folie qui le mène à une révolte plus profonde que celle qu’il croyait déjà vivre, lui qui habite l’Altermonde, zone où l’on promeut « une autre mondialisation fondée sur l’échange intense des différences » et où interviennent les Hauts-Parleurs, qui pratiquent la libre parole publique : c’est un art difficile, avertit l’un d’eux, « un art dangereux, elle est parfois indissociable de la propagande, parfois elle s’avère pire qu’elle : un cri pathétique, ton mal-être vomi en pluie, à des milliers de gens qui n’ont pas besoin de ça ». Dans un monde où tout mot « copyrighté » est facturé, Spassky décide de prendre la parole en choisissant un style où il travaille sur un seul mot et ses dérivés. Ce mot, c’est le son cha.

Spassky se met à glaner des mots qu’il récupère, monnaie, échange « entre-chat, » « chatonsky », « chacunière » jusqu’à ce retrouve piégé par les firmes, appâté par un « sémantiquaireé qui vend une partie du vocabulaire de Mallarmé, et le magnifique « Nonchaloir. »

La dernière tirade de Spassky retransmise sur tous les écrans du monde lui coûtera 17 millions de royalties.

Le discours provoque des émeutes : les Haut-Parleurs quittent la zone 17 pour devenir nomade « pour insinuer des poches d’air, une sorte de dehors au cœur même du système clos officiel où tout est catalogué et payant. »

La cible du capitalisme est le singulier, l’irreproductible. Le rapport au monde y est la capture, la captation, la prédation. Reprenant l’analyse de Deleuze et Guattari (voir la Postface de Systar dans l’éd. 2015), Alain Damasio met en scène le décodage intégral de tous les flux (langage, désir, capitaux…) puis leur recodage dans une nouvelle circulation. Le capitalisme arrache les mots à leur ancien système de codage, tel le mot libre, pour les faire circuler comme des flux marchands dans lesquels ils n’ont plus le même sens. « Les mots n’ont pas disparu mais ils sont pris à rebours, vidés de leur sens » explique Marie-José Mondzain.

Le pont est lancé vers Orwell et son novlangue.

Le globish, un novlangue ?

« Orwell avait été frappé, dans les régimes totalitaires nazi et stalinien, de la manière dont on forgeait certains mots à partir d’autres mots, comme par exemple ‘gestapo’, raconte l’auteur Bernard Gensane dans l’émission Une vie, une oeuvre consacrée à George Orwell en 1997. « Il disait : quand on forge un mot comme ‘gestapo’, très rapidement, plus personne ne sait ce que ça veut dire, pas même un Allemand ne sait ce que ça signifie exactement, police secrète d’Etat. Donc les mots, les sigles mentent, les sigles cachent la vérité, et il faut choisir les mots les plus simples possibles […] parce que les mots sont les miroirs de notre pensée. […] Et donc Orwell a développé cette problématique : qu’est-ce qu’une langue artificielle ? C’est une langue qui va être comprise par tout le monde et donc une langue où par définition on va faire simple. On va faire simple donc on va supprimer des mots. Et qu’est-ce qu’on va supprimer ? Pas le mot ‘table’, mais éventuellement le mot ‘guéridon’. On va supprimer les synonymes, les mots qui veulent dire plus grand ou plus petit, comme ‘guéridon’. Tout ça a mûri pendant un certain nombre d’années et il a fini par créer ce « newspeak », ce novlangue. »

« La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050 au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?« , demande un des personnages de « 1984 » au héros de l’œuvre, Winston Smith.

Orwell dans son Appendice à 1984, explique que la langue peut être utilisée dans les deux sens : comme un facteur d’oppression et comme un vecteur de liberté Dans le premier cas, la langue « est taillée jusqu’à l’os ».

Le novlangue est composé de quelques centaines de mots, avec des règles de grammaire tirées du français et du mandarin, en raison de leur complexité. Il a pour but « non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc [le pouvoir en place dans le roman] mais de rendre impossible tout autre mode de pensée ».

Réduire le domaine de la pensée est possible en détruisant des idées via la suppression des mots : « chaque réduction était un gain, puisque moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir ».

« Une personne dont l’éducation aurait été faite en novlangue seulement, ne saurait pas davantage que égal avait un moment eu le sens secondaire de politiquement égal ou que libre avait un moment signifié libre politiquement que, par exemple, une personne qui n’aurait jamais entendu parler d’échecs ne connaîtrait le sens spécial attaché à reine et à tour. Il y aurait beaucoup de crimes et d’erreurs qu’il serait hors de son pouvoir de commettre, simplement parce qu’ils n’avaient pas de nom et étaient par conséquent inimaginables » relève Orwell.

Parler de choses et d’autres n’a rien de dangereux, tant que l’individu est capable de former des jugements : la capacité à former un jugement, qui nécessite un vocabulaire, une précision, des distinctions sémantiques détruites dans le novlangue. Il faut ajouter que le novlangue part d’une langue, l’ancilangue, qui est détruite, désossée. Tous les grands auteurs sont “traduits” en novlangue, dans des volumes réduits, épurés, adaptés !

Peut-on rapprocher le novlangue du globish, cet anglais qui n’en est pas un, qui est devenu la langue de l’Europe, comme l’explique Barbara Cassin ? Pour obtenir des financements, les chercheurs européens doivent “formater” ce qu’ils ont à dire, regrette la philosophe, “dans des mots absolument inadéquats, dans des cases qui induisent le vide.” A la traduction, “langue du monde”, le global english préfère la traduction assistée par ordinateur.

La “folie quantitative” contre la poéticité du monde

Cette folie dirigée prend appui en effet en notre début de XXIème siècle, sur les chiffres, le calcul, les algorithmes, au point qu’on peut parler de folie quantitative. « C’est le règne de la règle. Celle-ci ne s’encombre pas de principes ou de généralités. Elle accumule les chiffres (jamais élevés à la dignité du nombre qui seul fait calcul), fait série, a réponse non pas à tout mais à chaque cas. (…) Elle asservit les peuples. Nous pouvons la désigner d’un terme classique : folie totalitaire – folie quantitative » écrit le psychanalyste Hervé Castanet.

Le règne de l’algorithme est avant tout celui de grandes firmes dont la mission consiste, relève Barbara Cassin, à “organiser toute l’information mondiale”. Il ne s’agit pas d’une entreprise culturelle note la philosophe mais d’une entreprise de classement par l’opinion d’informations. Une “opinion au carré”, puisque plus une information est retenue plus elle remonte dans la liste sans autre critère que cette popularité.

Évidemment la question de la vérité devient cruciale à une époque où, comme le 22 janvier 2017, le directeur de la communication de la Maison-Blanche, Sean Spicerse flattait que la foule venue acclamé Donald Trump était « la plus importante à avoir jamais assisté à une investiture dans le monde. Point barre« . La conseillère de Donald Trump Kellyanne Conway est ensuite intervenue pour soutenir cette affirmation contestée en assurant qu’il avançait des « faits alternatifs » afin de contrecarrer les « choses fausses » avancées par les médias… Qu’est-ce qu’un discours qui abandonne toute prétention à la vérité ?

Parallèlement à cette problématique, notons que dans son Retour au meilleur des mondes, en 1958, Aldous Huxley pointe qu’« en un mot, l’information des masses n’est ni bonne, ni mauvaise, c’est simplement une force comme n’importe quelle autre, elle peut être bien ou mal employée. » « Il y a aussi le développement d’une immense industrie de l’information ne s’occupant ni du vrai ni du faux mais de l’irréel et de l’inconséquent à tous les degrés. » Huxley dénonce cette « fringale de distraction » devenue le nouvel opium du peuple.

Gavé d’une nouvelle « morale sociale » qui professe l’ajustement, l’adaptation, l’intégration et le travail en équipe, ce peuple perd l’usage du langage. Or apprendre la liberté nécessite d’une part d’apprendre à reconnaître les méthodes de propagande et se convaincre de valeurs minimales auxquelles soumettre la propagande rationnelle (celle que la surpopulation rend nécessaire, dans l’intérêt de tous, contrairement  à la propagande irrationnelle, qui flatte les passions de chacun) : liberté individuelle, charité et compassion, amour et intelligence précise Huxley. Il en vient à formuler l’exigence d’un Habeas mentem préventif, protégeant nos esprits d’un abrutissement généralisé.

Cette entreprise d’assèchement de la pensée provoque également l’évidement des émotions : qu’est-ce qu’une émotion qui ne peut se dire, qui ne peut se partager ? Comme l’écrit Jean-Luc Nancy « si nous comprenons, si nous accédons d’une manière ou d’une autre à une orée du sens, c’est poétiquement ». Quelle place dans cette folie pour la poésie ?

Le marché n’a pas d’esprit, la poésie n’est pas une marchandise, et pire que cela, elle ne fait pas vendre. Dans cette lumière apparaît une vérité essentielle de notre temps : l’omniprésence de la publicité n’est pas un dommage collatéral que nous supportons sans broncher. Elle est une des conditions nécessaires à l’acte d’achat. C’est parce que les oreilles sont occupées dans les magasins par un fond sonore excitant que les consommateurs consomment. Une simple interruption de ce flot perturbe déjà l’automatisme. Certains ont intérêt à ce que l’automate demeure « en mode automatique », expression terrible, répandue, qui calque les mécanismes de l’esprit sur les fonctionnalités des ordinateurs.

Bonne nouvelle ? Les mots conservent une puissance majestueuse si seulement ils sont préservés de toute instrumentalisation, ainsi dans l’optique poétique. La poésie est une insurrection en soi contre les marchands.

Rappelons l’invitation de Pier Paolo Pasolini dans Traitement (in la Rage) :

« Que s’est-il passé dans le monde, après la guerre et l’après-guerre ?
La normalité. Oui, la normalité. Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout autour se présente comme « normal », privé de l’excitation et l’émotion des années d’urgence.  L’homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est. C’est alors qu’il faut créer, artificiellement, l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophie
. »

Tels les Hauts-Parleurs d’Alain Damasio, pénétrons la Cité, promenons-nous sur les places, courons les ruelles, ensemençons les quais et portons haut les verbes, les adverbes et les noms, les points d’exclamation, les guillemets polis et crions un langage encore libre et fécond capable de poéticité : “rencontre de ce qui vient du monde et de ce que l’homme éprouve” (Kostas Axelos).

Bibliographie non exhaustive

  • Ivan Illich, « La langue maternelle enseignée », Oeuvres complètes, vol II, Fayard
  • Georges Orwell, « Appendice », 1984, Folio Gallimard, 1950
  • Jean-Luc Nancy, « Faire, la Poésie », in Nous avons voué notre vie à des signes, 1976-1996, William Blake & Co. Edit
  • Alain Damasio, « Les Hauts® Parleurs® », Aucun souvenir assez solide, Folio SF, 2012
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991
  • Barbara Cassin, Google-moi : La deuxième mission de l’Amérique, 2012, Editions Albin Michel
  • Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes, 1958, 2013, Omnibus
  • Pier Paolo Pasolini, « Traitement », in La Rage, 2014, Nous
  • Hervé Castanet, sous la dir., Quelle liberté pour le sujet à l’époque de la folie quantitative ? 2009, Pleins Feux

Cinétoile au jardin : Frères des arbres, l'appel d'un chef papou


"J’ai posé mes pieds sur vos terres pour prévenir la planète : lorsque tous les arbres aurons disparu, les hommes disparaitront à leur tour…"
Chef papou originaire de la tribu des Hulis en Papouasie-Nouvelle-Guinée, Mundiya Kepanga est une voix de la forêt qui pose un regard plein de poésie, d’humour et de philosophie sur la nature et les arbres. En partageant avec nous la prophétie de ses ancêtres, il nous alerte sur la situation de sa forêt primaire et le drame de la déforestation. Un message qui nous interroge sur l’avenir de l’Humanité, en nous rappelant que nous sommes, tous, les frères des arbres."

Qu'est ce qu'un monde ? Qu'est-ce qui fait de nous des habitants du monde ? Que signifie le geste fou d'un chef papou qui confie sa plus précieuse coiffe au Musée de l'homme, à Paris ? Un cinéphilo pour réfléchir à notre maison humaine. 

1er septembre 2017 Jardin des Bains douches, Place Ferdinand Buisson, gratuit, à partir de 7 ans !

19h30 Auberge espagnole
20h30 Projection du documentaire Frères des arbres
21h30  Echanges/débat : "D'autres mondes, notre monde"

- page 1 de 20