Les dix personnes mises en examen dans l'affaire dite de Tarnac ont annoncé le 3 décembre dernier leur décision de ne plus respecter le contrôle judiciaire qui perpétue la mauvaise blague dont elles sont victimes depuis le 11 novembre 2008. Publiée dans le Monde vendredi, la tribune est disponible sur le site www.soutien11novembre.org.
Nous désertons. Nous ne pointerons plus et nous comptons bien nous
retrouver, comme nous l’avons fait, déjà, pour écrire ce texte. Nous ne
chercherons pas à nous cacher. Simplement, nous désertons le juge
Fragnoli et les cent petites rumeurs, les mille aigreurs misérables
qu’il répand sur notre compte devant tel ou tel journaliste. Nous
désertons la sorte de guerre privée dans laquelle la sous-direction
antiterroriste voudrait nous engager à force de nous coller aux
basques, de "sonoriser" nos appartements, d’épier nos conversations, de
fouiller nos poubelles, de retranscrire tout ce que nous avons pu dire
à notre famille durant nos parloirs en prison.S’ils sont fascinés par nous, nous ne sommes pas fascinés par eux -
eux que nos enfants appellent désormais, non sans humour, les "voleurs de brosses à dents"
parce que, à chaque fois qu’ils déboulent avec leurs 9 mm, ils raflent
au passage toutes les brosses à dents pour leurs précieuses expertises
ADN. Ils ont besoin de nous pour justifier leur existence et leurs
crédits, nous pas. Ils doivent nous constituer, par toutes sortes de
surveillances et d’actes de procédure, en groupuscule paranoïaque,
nous, nous aspirons à nous dissoudre dans un mouvement de masse, qui,
parmi tant d’autres choses, les dissoudra, eux. Mais ce que nous désertons d’abord, c’est le rôle d’ennemi public,
c’est-à-dire, au fond, de victime, que l’on a voulu nous faire jouer.
Et, si nous le désertons, c’est pour pouvoir reprendre la lutte. "Il faut substituer au sentiment du gibier traqué l’allant du combattant", disait, dans des circonstances somme toute assez semblables, Georges Guingouin (Résistant communiste).
Partout dans la machine sociale, cela explose à bas bruit, et
parfois à si bas bruit que cela prend la forme d’un suicide. Il n’y a
pas un secteur de cette machine qui ait été épargné dans les années
passées par ce genre d’explosion : agriculture, énergie, transports,
école, communications, recherche, université, hôpitaux, psychiatrie. Et
chacun de ces craquements ne donne, hélas, rien, sinon un surplus de
dépression ou de cynisme vital - choses qui se valent bien, en fin de
compte.
Comme le plus grand nombre aujourd’hui, nous sommes déchirés par le
paradoxe de la situation : d’un côté, nous ne pouvons pas continuer à
vivre comme cela, ni laisser le monde courir à sa perte entre les mains
d’une oligarchie d’imbéciles, de l’autre, toute forme de perspective
plus désirable que le désastre présent, toute idée de chemin praticable
pour échapper à ce désastre se sont dérobées. Et nul ne se révolte sans
perspective d’une vie meilleure, hormis quelques âmes sympathiquement
désespérées.
L’époque ne manque pas de richesse, c’est plutôt la longueur du
souffle qui lui fait défaut. Il nous faut le temps, il nous faut la
durée - des menées au long cours. Un des effets principaux de ce qu’on
appelle répression, comme du travail salarié d’ailleurs, c’est de nous
ôter le temps. Pas seulement en nous ôtant matériellement du temps - le
temps passé en prison, le temps passé à chercher à faire sortir ceux
qui y sont -, mais aussi et d’abord en imposant sa propre cadence.
L’existence de ceux qui font face à la répression, pour eux-mêmes comme
pour leur entourage, est perpétuellement obnubilée par des événements
immédiats. Tout la ramène au temps court, et à l’actualité. Toute durée
se morcelle. Les contrôles judiciaires sont de cette nature, les
contrôles judiciaires ont ce genre d’effets. Cela va bien ainsi.Ce qui nous est arrivé n’était pas centralement destiné à nous
neutraliser nous, en tant que groupe, mais bien à impressionner le plus
grand nombre ; notamment ceux, nombreux, qui ne parviennent plus à
dissimuler tout le mal qu’ils pensent du monde tel qu’il va. On ne nous
a pas neutralisés. Mieux, on n’a rien neutralisé du tout en nous
utilisant de la sorte.Et rien ne doit plus nous empêcher de reprendre, et plus largement
sans doute, qu’auparavant, notre tâche : réélaborer une perspective
capable de nous arracher à l’état d’impuissance collective qui nous
frappe tous. Non pas exactement une perspective politique, non pas un
programme, mais la possibilité technique, matérielle, d’un chemin
praticable vers d’autres rapports au monde, vers d’autres rapports
sociaux ; et ce en partant des contraintes existantes, de
l’organisation effective de cette société, de ses subjectivités comme
de ses infrastructures.Car c’est seulement à partir d’une connaissance fine des obstacles
au bouleversement que nous parviendrons à désencombrer l’horizon. Voilà
bien une tâche de longue haleine, et qu’il n’y a pas de sens à mener
seuls. Ceci est une invitation.
Merci pour l'invitation, merci pour la désertion : il faut du courage pour refuser l'arbitraire quand on risque la prison.