Le Grand Inquisiteur, chapitre central des Frères Karamazov, propose une parabole, un récit allégorique tels qu'en livrent la Bible ou les Upanishads. C'est l'œuvre d'une homme singulier, Fiodor Dostoïevski, un poème rêvé par un personnage inoubliable, Ivan Karamazov, un texte témoin d'une problématique essentielle pour notre époque, toujours moderne : si le christianisme rompt avec le destin antique, cyclique, et pense une humanité libre et responsable emmenée par une histoire linéaire susceptible de progrès, 2 000 ans plus tard c'est un homme sans foi qui se réfugie dans un « ordre total scientifico-politique1 ».

Dostoïevski met en scène le retour de Jésus dans une Séville médiévale où règne un Grand Inquisiteur paternaliste, qui veille sur son troupeau. Hommes et femmes ont troqué la liberté et l'amour contre l’ordre et la sécurité.

Chef d’œuvre d'un homme torturé

Jésus « s'arrête sur le parvis de la Cathédrale de Séville au moment où l'on apporte un cercueil blanc où repose un enfant de sept ans 2»  : Dostoïevski écrit l'ouvrage alors qu'il vient de perdre son fils. Le deuil a ébranlé sa foi, une foi qui seule console, en promettant la résurrection de l'être aimé. C'est précisément ce qu'accomplit Jésus dans la Parabole : il permet à l'enfant allongé dans le cercueil de se lever, vivant.

Face à la condition des pauvres mortels, la première issue est la foi : c'est elle qui anime Aliocha, le plus jeune des frères, lui qui conclut l’œuvre en rassurant les enfants : « nous ressusciterons ! », « Ne craignez pas la vie ! Elle est belle lorsqu’on pratique le bien et le vrai. »

Mais est-ce bien de foi qu'il s'agit ? N'est-ce pas plutôt de la croyance ? La croyance religieuse est collective et assure à la fois une vie après la mort et un sens à la vie terrestre : elle fonde les valeurs qui guident l'action éthique. Aliocha est un personnage rassurant, arrimé à une religion qui le guide, à travers la figure substitutive du père, le dignitaire religieux Zosime. Mais celui-ci aussi finit par mourir, ordonnant au novice d'aller dans le monde et d'y faire sa vie. Dans La foi au prix du doute, Jacques Ellul distingue la croyance qui permet la vie en société en apportant des réponses, de la « foi », qui est individuelle et questionne celui qu'elle anime.

Avec la mort de Dieu c'est Dieu en tant qu'il ordonne le monde qui est nié. La croyance disparue, reste le nihilisme, ou la foi.

Mais cette deuxième issue ne s'ouvre qu'à certains. Un Ivan Illich, convoqué au Vatican pour ses pratiques peu catholiques et qui entend les mots avec lesquels le grand inquisiteur chasse Jésus : « va t-en et ne reviens plus jamais !3 » , un Jacques Ellul, qui sera lui-même éprouvé par la perte d'un fils encore enfant, et qui préside, en pleine débâcle, le culte dans une chapelle abandonnée en Gironde, un Gandhi, un Tolstoï... tous animés d'espoir.

Que dire a contrario à ceux pour qui « l'obscurité règne encore4 » ?

Poème d'Ivan Karamazov

La foi ne se décide pas. C'est un chrétien sans foi qui rêve cette parabole, un personnage hanté par le diable qui le visite dans sa chambre, déchiré par le monde qui l'entoure et dont il témoigne des pires violences. Car au-delà de la mort c'est la souffrance de l'enfant qui ferme chez Ivan Karamazov la voie de Dieu : il raconte comment un enfant est jeté aux chiens, un autre roué de coups, une petite fille torturée par ses propres parents, visions d'horreur qui font naître en lui la révolte contre un Dieu prétendument bon et juste. « L'amour filial non justifié est absurde5. »

Ivan Karamazov philosophe et sa raison vacille sous le poids de l'évidence. « Si Dieu est mort, tout est permis », « Tout est permis, un point c'est tout !6 », répète le diable. Ivan Karamazov consacre le nihilisme et autorise par ses paroles son jeune frère, le bâtard Smerdiakov, à tuer leur père. Smerdiakov est un être affaibli, méprisé, ravalé au rang de domestique. Il est atteint d'épilepsie, maladie à laquelle succomba le fils chéri de Dostoïevski, « qui se qualifie lui-même d’épileptique7 » assure le Dr Freud. Le bâtard est l'homme du ressentiment : face à un père odieux, injuste, bouffon, inconséquent, le fils rejeté suit à la lettre la devise de son père, « maxime à la mode » dit Dostoïevski8, qui vaut pour la civilisation tout entière : « Après moi le déluge ».

Dans ce monde sans Dieu, sans lois et sans valeurs, Ivan chavire et Smerdiakov se fait parricide. Quant au frère aîné, Dimitri, il danse dans le chaos. Danse, ou titube, dirait Jean Brun : assez fort pour vivre en dionysiaque, ivre de vins et de femmes (notons que c'est d'ailleurs pour une femme que père et fils rivalisent : voir l’analyse de Freud), Dimitri Karamazov est condamné par la société pour le meurtre de son père, alors qu'il est innocent. Tout Nietzsche est contenu dans cette condamnation : le fort succombe sous les coups des faibles.

Une Parabole pour notre monde

Pour s'orienter dans un monde qui ne propose plus de croyances collectives émanant d'une culture digne de ce nom, plusieurs voies s'opposent : S. Kierkegaard distingue ainsi dans Ou bien, ou bien, trois stades de l'existence : l'esthète, l'éthique ou le religieux. Dans les Frères Karamazov ce ne sont pas des stades dans la vie d'un même homme, mais des voies empruntées par l'un ou l'autre des frères. La foi (qu'on accordera à Aliocha), le solipsisme dionysiaque de Dimitri ou bien le Grand Inquisiteur c'est-à-dire le rétablissement du pouvoir de la société sur les individus, hallucination d'Ivan.

Du haut de tout son amour le Grand Inquisiteur administre les hommes. Il démultiplie leurs besoins afin de les rendre toujours plus dépendants, toujours plus contrôlables. Le troupeau est rassasié, repu, gros et gras : « conformiste et jouisseur9», satisfait de ne plus même avoir à se poser la question du sens puisqu'il est de nouveau pris en charge par le collectif. Le philosophe Camille Riquier relève ce point : « Combien se disent agnostiques d'un air entendu plutôt qu'athée ! L'athéisme est encore une théologie, écrivait Comte. Aussi ceux-là se croient raisonnables qui s'abstiennent de trancher pour ou contre l'existence de Dieu quand on leur demande, sans s'apercevoir que ce n'est pas la réponse qu'ils ignorent, mais la question elle-même, qui a littéralement cessé de faire sens pour eux.10 »

Face au « désert qui croît », le besoin de faire communauté amène à la sacralisation de l’État, explique Charbonneau. Rappelons les pages du Zarathoustra :

« L’État est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : « Moi l’État, je suis le peuple. » L’État se présente comme « le doigt ordonnateur de Dieu » : « il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !11 »

C'est parce que Jésus a apporté la liberté aux hommes que le Grand Inquisiteur les en guérit : « Les enfants ont besoin d'un père qui prennent en charge leur liberté » avertit Bernard Charbonneau. Après la révélation de sa liberté, « abandonné par la foi, l'homme tente de faire demi-tour » ; il renie sa condition d'homme incarné, mortel. Or, « s'il oublie que par la chair il n'est qu'une créature, il se détruira en détruisant la Terre. »

« Humaniser tant soit peu notre vie »

Nous y voilà. Il faut répondre à la Parabole autrement que par la foi (qui ne se décide pas) et par l’administration des hommes (qui les déshumanise).

Bernard Charbonneau apporte une réponse à la parabole. Elle mérité d'être entendue.

Tout d'abord plaçons-nous sur le plan de la réalité humaine : la liberté est une réalité qui s'éprouve, tout « comme sa négation , elle n'est pas seulement la dignité personnelle de chaque individu humain, elle correspond non seulement aux grandes décisions d'une vie, mais à toutes sortes de choix quotidiens : celui de ses aliments, de se déplacer ou choisir son lieu, s'exprimer librement etc., sans lesquels une société devient une prisons et tout progrès impossible12

Deuxièmement, considérons que la fuite en avant techno scientiste, sur le modèle de la bombe H, est une production du christianisme et de l'homme libre dont il autorise la venue. Dès lors il est impossible de reculer devant la Vérité : l'humanité doit assumer sa puissance et l'incarner.

Ensuite, outre la matière, l'homme est esprit, un esprit qui seul donne du sens à l'action : assigner des fins aux moyens toujours plus nombreux que nous propose la modernité, viser autre chose que l’efficacité qui nous enferme dans le domaine des moyens : voilà une issue pour les hommes qui revendiquent leur participation au règne des fins13.

Enfin, l'amour d'une personne pour une autre, une caresse sur une joue où ruissellent les larmes, voilà qui peut consoler. « Le mystère du mal recule pour un homme et son prochain » . c'est aussi ce que conseille le Starets Zosime à « la dame de peu de foi14 » qui, après « les femmes croyantes15 » vient lui avouer qu'elle a peur de la mort : « Efforcez-vous d'aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l'amour, vous vous convaincrez de l'existence de Dieu et de l'Humanité de votre âme16. »

L'appel est lancé à chacun d'entre nous : Jean Brun souligne l'inévitable singularité, indépassable, sur laquelle seule, avec ou sans Dieu, se fonde la liberté. « Notre liberté est engagée dans maintes limites et contraintes qu'il nous faut reconnaître si nous voulons agir afin d'humaniser tant soit peu notre vie17. »

La liberté, condition de l'amour et de la responsabilité, appel à incarner le dépassement du nihilisme qui détruit la terre.

2 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 348

3 David Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire, Actes Sud, 2007

4 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 368

5 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.914

6 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 809

7 Sigmund Freud, « Dostoïevski et le parricide », in Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p. 16

8 Fiodor Dostoïevski, Journal d'un écrivain, « L'actualité »

9 Yves Michaud, « Le nihilisme gris contemporain », in Esprit, n°403, Notre nihilisme, mars-avril 2014

10 « Les athées ont-ils tué Dieu ? «  in Esprit, n°403, Notre nihilisme, mars-avril 2014

11 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « De la nouvelle idole »

12Bernard Charbonneau, Un Satan Chrétien, La parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, p.23

13 Jean Brun, Le retour de Dionysos , Conclusion.

14 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.96

15Ibid. p.96

16 Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Folio Gallimard, p.100