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Politique

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Thoreau politique: "Que votre vie devienne un contre-frottement pour arrêter la machine."


Mais pour parler pratiquement et en citoyen, à la différence de ceux qui se baptisent antigouvernementaux, je réclame, non une absence immédiate de gouvernement, mais immédiatement un meilleur gouver­nement. Que chacun publie quel serait le genre de gouvernement qu'il respecterait et nous aurions déjà fait un pas vers sa réalisation.

Après tout, la raison pratique pour laquelle, une fois le pouvoir échu aux mains du peuple, une majorité reçoit la permission de régner, et continue de la détenir pour une longue période, ce n'est pas parce qu'elle court plus de risques d'avoir raison, ni parce que cela semble plus juste à la minorité, mais parce qu'elle est physiquement la plus forte. Or le gouver­nement où la majorité décide dans tous les cas ne peut se fonder sur la justice, y compris au sens restreint où l'entend l'humanité. Ne peut-il exister un gouverne­ment dans lequel les majorités ne décident pas vir­tuellement du juste et de l'injuste, mais bien plutôt la conscience ? - dans lequel les majorités ne décident que de ces questions où la règle de l'utilité est opé­rante ? Le citoyen doit-il un seul instant, dans quelque mesure que ce soit, abandonner sa conscience au légis­lateur ? Pourquoi, alors, chacun aurait-il une conscience? Je pense que nous devons d'abord être des hommes, des sujets ensuite : le respect de la loi vient après celui du droit. L'obligation que j'aie le droit d'adopter, c'est d'agir à tout moment selon ce qui me paraît juste. On dit justement qu'une corpora­tion n'a pas de conscience; mais une corporation faite d'êtres consciencieux est une corporation douée d'une conscience.

La masse des hommes sert l'État de la sorte, pas en tant qu'hommes, mais comme des machines, avec leurs corps. Ils forment l'armée de métier, ainsi que la milice, les geôliers, policiers, posse comitatus1, etc. Dans la plu­part des cas, il n'existe aucun libre exercice du juge­ment ou du sens moral ; mais ils se mettent au niveau du bois, de la terre et des pierres ; et l'on pourrait réa­liser des hommes de bois qui rempliraient aussi bien cette fonction. Ils ne méritent pas plus de respect que des épouvantails ou un étron. Ils ont la même valeur que des chevaux ou des chiens. Pourtant, ce sont de tels êtres qu'on juge communément de bons citoyens. D'autres - comme la plupart des législateurs, politi­ciens, juristes, ministres ou fonctionnaires - servent l'Etat surtout avec leur tête ; et, comme ils font rare­ment la moindre distinction morale, ils risquent tout autant de servir le Diable, sans en avoir l'intention, que Dieu. Un tout petit nombre - héros, patriotes, martyrs, réformateurs au sens fort, des hommes enfin, servent l'Etat avec leur conscience aussi et lui résistent nécessairement pour l'essentiel ; et il les traite souvent en ennemis. L'homme sage n'est utile qu'en tant qu'il reste un homme et refusera d'être de la « glaise » ou de « jouer les bouche-trous », et laissera cette mission à sa poussière.

Qui s'offre entièrement à ses congénères leur paraît inutile et égoïste ; celui, en revanche, qui s'offre par­tiellement est tenu pour un bienfaiteur et un philan­thrope.

Quel est le comportement qui s'impose à un homme face à ce gouvernement américain, aujourd'hui ? Je réponds qu'il ne peut sans honte y être associé. Je ne puis un seul instant reconnaître cette organisation politique pour mon gouvernement puisqu'elle est aussi le gouvernement de l'esclave.

Tous les hommes admettent le droit à la révolution ; c'est-à-dire le droit de refuser l'allégeance au gouver­nement, et celui de lui résister, quand sa tyrannie ou son inefficacité sont grandes et insupportables. Mais presque tous disent que tel n'est pas le cas, à présent. Mais tel était le cas, estiment-ils, lors de la révolution de 1775. Si l'on devait me dire que le gouvernement de l'époque était mauvais parce qu'il taxait certaines commodités étrangères introduites dans ses ports, il est plus que probable que je ne m'en émeuvrais pas car je puis m'en passer. Toutes les machines connais­sent des frictions ; et il se peut que celle-ci soit assez profitable pour contrebalancer le mal. Mais quand la la friction vient à posséder sa machine, que l'oppression et le vol sont organisés, je déclare : refusons de sup­porter plus longtemps cette machine.

En pratique, les adversaires d'une réforme dans le Massachusetts ne sont pas une centaine de milliers de politiciens dans le Sud, mais une centaine de milliers de marchands et de fermiers ici qui sont plus préoccupés par le commerce et l'agriculture qu'ils ne le sont par l'humain et qui ne sont pas prêts à rendre justice en laveur de l'esclave ou du Mexique, quel qu'en soit le coût. Je ne me querelle pas avec des ennemis éloignés, mais avec ceux qui, près de chez moi, coopèrent avec les premiers et leur obéissent et sans lesquels ils seraient inoffensifs. Nous avons coutume de dire que le gros des hommes ne sont pas préparés ; mais si l'amélioration est lente, c'est parce que le petit nombre n'est pas matériel­lement plus sage ni meilleur que le grand nombre. Qu'il existe quelque part un bien absolu est plus importantqu'un grand nombre soit aussi bon que vous: car cela fera lever toute la pâte. Des milliers de gens sont opposés en opinion à l'esclavage et à la guerre, mais ils ne font rien, en effet, pour y mettre un terme; ils s'estiment enfants de Washington et de Franklin, et s'asseyent les mains dans les poches en déclarant qu'ils ignorent quoi faire et ne font rien : ils subordonnent même la question de la liberté à celle du libre-échange et lisent tranquillement le cours des prix en même temps que les dernières nouvelles du Mexique après dîner et qui sait, s'assou­pissent sur les deux. Quel est le prix courant d'un homme honnête et d'un patriote aujourd'hui ? Ils hési­tent, et ils regrettent et parfois ils font des pétitions ; mais ils ne font rien d'ardent et d'efficace. Ils attendent. pleins de bonne volonté, que d autres portent remède au mal, qu'ils n'aient plus à le regretter. Au mieux, ils donnent une voix bon marché, un renfort chétif et un « bon voyage! >, au bon droit quand il passe à leur hauteur. Il y a 999 professeurs de vertu pour un homme vertueux. Mais il est plus commode de traiter avec le véritable possesseur d'une chose qu'avec son gardien temporaire.

Tout vote est une sorte de jeu, comme le jeu de dames ou le backgammon teinté d'une légère nuance morale, un jeu entre le juste et l'injuste, comportant des questions morales : et cela s'accompagne naturellement d'un pari. Le caractère des votants, lui, n'est pas en jeu. Je vote peut-être selon mon idée de la justice; mais que celle-cil'emporte ne me concerne pas dans ma chair. J'accepte de m'en remettre à la majorité. Son obliga­tion, en conséquence, n'excède jamais celle de l'utilité. Même voter pour la justice, ce n'est rien faire pour elle. C'est se contenter d'exprimer un faible désir de la voir prévaloir. Le sage ne laissera pas la justice à la merci du hasard, il ne souhaitera pas la voir remporter par le pouvoir de la majorité. Il y a peu de vertu dans l'action des masses d'hommes. Quand la majorité finira par voler l'abolition de l'esclavage, ce sera parce qu'elle lui sera indifférente ou parce qu'il en restera peu qui soit aboli par ce vote. Ce seront eux les seuls esclaves. La seule voix qui puisse hâter l'abolition de l'esclavage est celle de l'homme qui engage par là sa propre liberté.

J'entends parler d'une convention qui doit se réunir à Baltimore, ou ailleurs, pour choisir un candidat à la présidence, constituée pour l'essentiel d'éditeurs et de politiciens professionnels; mais je me dis, en quoi la décision qu'ils prendront importe-t-elle à un homme indépendant, intelligent et respectable? N'aurons-nous pas l'avantage de sa sagesse et de son honnêteté malgré tout ? Ne pouvons-nous compter sur quelque voix indépendante ? N'y a-t-il pas beaucoup d’individus dans le pays qui n'assistent pas aux conventions ? Mais non : je m'aperçois que l'homme soi-disant res­pectable a immédiatement quitté sa position, qu'il désespère de son pays quand celui-ci a plus de raisons de désespérer de lui. Il s'empresse d'adopter l'un des candidats ainsi choisi comme le seul disponible, prou­vant ainsi qu'il est lui-même disponible pour toutes les visées du démagogue. Sa voix n'a pas plus de valeur que celle de tout étranger sans principes, de tout larbin autochtone qu'on aurait pu acheter. Puis­sions-nous trouver un homme qui soit un homme, qui, comme dit mon voisin, ait une échine à travers laquelle on ne puisse passer la main ! Nos statistiques sont erronées : la population est surévaluée. Combien y a-t-il d'hommes par millier de milles carrés dans ce| pays ? À peine un. L'Amérique n'offre-t-elle aucun attrait aux colons ? L'Américain s'est rapetissé jusqu'à être un « compagnon » - quelqu'un qu'on reconnaît au développement de ses organes grégaires, à son, manque manifeste d'intellect et d'autonomie enthou­siaste ; dont le premier et principal souci, à son entrée dans le monde, est de veiller à ce que l'hospice soit en bon état; et, bien avant; qu'il ait revêtu la toge virile, de réunir des fonds pour l'entretien des veuves et orphelins qui existent; qui, en un mot, se risque à ne vivre que par l'aide de la « Compagnie d'assurance mutuelle » qui a promis de l'inhumer décemment. Le devoir d'un homme n'est pas, en général, de se vouer à l'éradication de la moindre injustice, fût-elle énorme; il lui est loisible d'avoir d'autres sujets d'inté­rêts ; mais son devoir veut à tout le moins qu'il s'en lave, les mains et, s'il n'y pense pas davantage, qu'il ne lui donne pas son soutien objectif. Si je me consacre à d'autres intérêts ou contemplations, je dois à tout le moins veiller, pour commencer, que je ne les cultive pas assis sur les épaules d'autrui. Je dois en descendre, qu'il puisse poursuivre ses contemplations lui aussi. Songez à l'immense absurdité qu'on tolère ! J'ai entendu certains de mes compagnons déclarer :  «J'aimerais les voir m'ordonner d'aider à réprimer une insurrection des esclaves ou de marcher sur Mexico - vous pensez comme j'irais ! » ; pourtant ces hommes-là ont chacun, directement par leur allégeance, et donc indirectement, au moins par leur argent, fourni un remplacement. Ce sont ceux-là mêmes qui ne refusent pas de soutenir le gouvernement injuste dans sa guerre, qui applaudissent le soldat qui refuse de servir dans une guerre injuste ; ils l'applaudissent alors qu'il méprise et anéantit leur acte et leur autorité; comme si l'État se repentait au point de prier quelqu'un de l'étriller lorsqu'il pèche, mais pas assez pour cesser de pécher un seul instant. Ainsi, au nom de l'ordre et du gouvernement civil, on nous oblige finalement à rendre hommage à notre propre pusillanimité et à la soutenir. Après la première rougeur du péché vient l'indifférence ; et d'immoral il devient en quelque sorte amoral et pas tout à fait inutile dans la vie que nous avons créée.

Seule la vertu la plus désintéressée peut soutenir l'erreur la plus ample et la plus répandue. Ce sont sur­tout les êtres nobles qui s'exposent au léger reproche qu'on peut opposer à la vertu de patriotisme. Ceux qui, tout en critiquant le type et les décisions d'un gouvernement, lui donnent leur allégeance et leur sou­tien sont assurément ses soutiens les plus scrupuleux et donc souvent les obstacles les plus sérieux à la réforme. Certains demandent à l'Etat de dissoudre l'Union, de ne tenir aucun compte des réquisitions du président. Pourquoi ne la dissolvent-ils pas eux-mêmes, l'union qui existe entre eux et l'État, et ne refusent-ils pas de verser leur quota au Trésor ? Ne sont-ils pas dans la même relation vis-à-vis de l'État que ce dernier vis-à-vis de l'Union ? Et ne sont-ce pas les mêmes raisons qui ont dissuadé l'État de résister à l'Union et les ont dissuadés de résister à l'État ?

Que votre vie devienne un contre-frottement pour arrêter la machine. Ce à quoi je dois veiller, à tout le moins, c'est à ne pas me prêter au mal que je condamne. Je n’hésiterai pas à dire que ceux qui se baptisent abolitionnistes devraient retirer sur-le-champ leur soutien effectif, tant personnel que matériel, au gouvernement du Massachusetts sans attendre qu'ils forment une majorité d'une personne, sans attendre qu'ils permettent au juste de triompher par leur entremise. Je pense qu'il suffit d'avoir Dieu avec soi, sans attendre cette fameuse autre personne. D'ailleurs, tout homme plus juste que ses prochains forme déjà cette majorité d'une personne.

Car il importe aujourd'hui de voir quelle peut être la peti­tesse des commencements : ce qui est bien fait est fait une fois pour toutes.

Sous un gouvernement qui emprisonne un seul être injustement, la juste place du juste est aussi la prison.

Quand je converse avec les plus libres de mes voi­sins, je note que, malgré tout ce qu'ils peuvent dire de l'importance et du sérieux de la question, de leur souci de la tranquillité publique, la question se résume à ceci : ils ne peuvent se passer de la protection du gou­vernement actuel et redoutent les conséquences de la désobéissance sur leurs biens et leur famille. Pour ma part, je n'aimerais pas à croire que je m'en remets parfois à la protection de l'État. Mais, si je réfute l'autorité de l'Etat lorsqu'il présente sa feuille d'impôts, il ne tardera pas à prendre et à détruire tous mes biens, à me harasser sans fin moi et mes enfants. Cela est chose pénible. Cela interdit à un homme de vivre honnêtement et confortablement à la fois, du point de vue des apparences. Il ne vaudra pas la peine qu'il accumule des biens ; il ne manquerait pas de les perdre. Il faut prendre une location ou un refuge quelque part, cultiver une petite récolte et se hâter de la manger. Il faut vivre en autarcie, ne dépendre que de soi, être toujours prêt à lever le camp sans avoir beaucoup à emporter.

Je n'ai payé aucun impôt local depuis six ans. On m'a mis en prison une fois pour cette raison, une nuit. Et comme je regardais les murs de pierre massive, épais de deux ou trois pieds, la porte de bois et de fer épaisse d'un pied, la grille de fer qui altérait la lumière, je ne pouvais m'empêcher d'être frappé par la stupidité de cette institution qui me traitait comme si je n'étais rien que chair et os, à enfermer. Je m'éton­nais qu'elle ait fini par conclure que c'était le meilleur usage qu'elle pouvait faire de moi et qu'elle n'ait jamais songé à profiter de mes services de quelque autre manière. Je voyais bien que s'il y avait un mur de pierres entre moi et mes concitoyens, il y en avait un d'encore plus difficile à escalader ou à percer avant qu'ils puissent être aussi libres que moi. Je ne me sen­tis pas un seul instant à l'étroit et ces murs parais­saient seulement un vaste gâchis de pierres et de ciment. J'avais l'impression d'être le seul de tous mes concitoyens à avoir payé mes impôts. À l'évidence, ils ne savaient comment me traiter, mais se comportaient comme des gens mal élevés. Chaque menace et chaque compliment dissimulaient une gaffe ; car ils estimaient que mon désir principal était de rester de l'autre côté de ce mur de pierre. Je ne pus m'empêcher de sourire en voyant avec quel soin ils refermaient la porte sur mes méditations, qui les suivaient aussitôt à l'exté­rieur, sans encombre : c'étaient elles qui étaient dangereuses, en réalité. Comme ils ne pouvaient m'atteindre, ils avaient décidé de châtier mon corps ; tout comme les gamins, s'ils ne peuvent s'en prendre à la personne à qui ils en veulent, injurient son chien. Je voyais que l'Etat était à demi imbécile, qu'il était craintif comme une femme seule pour ses cuillers en argent, qu'il ne pouvait faire la différence entre ses amis et ses ennemis : je perdis le peu de respect que je gardais pour lui et le plaignis.

L'État ne s'adresse donc jamais intentionnellement à la raison de l'homme, intellectuelle ou morale, mais seulement à son corps, à ses sens. Il n'est pas armé d'un esprit ou d'une honnêteté supérieure, mais d'une force physique supérieure. Je ne suis pas né pour être contraint. Je veux respirer comme je l'entends. Voyons donc qui est le plus fort. Quelle force a une multi­tude ? Seuls peuvent me contraindre ceux qui obéis­sent à une loi plus altière que la mienne. Ils me contraignent à les imiter. Je n'entends pas parler d'hommes contraints à vivre de telle ou telle manière par des groupes d'hommes. Quelle sorte de vie serait-ce là ? Quand je rencontre un gouvernement qui me dit « La bourse ou la vie », pourquoi me hâterais-je de lui donner mon argent ? Il est peut-être dans une situation très difficile et ne sait que faire : je n'y puis rien. Il faut qu'il s'en sorte tout seul ; qu'il fasse comme moi. Rien ne sert de pleurnicher. Je ne suis pas responsable de la réussite du fonctionnement social. Je ne suis pas le fils de l'ingénieur. J'observe que lorsqu'un gland et une châtaigne tombent l'un à côté de l'autre, l'un d'eux ne reste pas inerte, ne s'efface pas devant l'autre, mais que tous deux obéissent à leurs propres lois, jaillissent, croissent et fleurissent de leur mieux jusqu'à ce que l'un en vienne, d'aventure, à dominer et détruire son rival. Si une plante ne peut vivre selon sa nature, elle meurt ; et il en va de même pour un homme.

Je souhaite seulement refuser mon allégeance à l'État, me retirer et m'en tenir à l'écart en pratique. Peu me chaut de suivre pas à pas mon dollar, si c'est possible, à moins qu'il n'achète un homme ou une arme pour en tuer - le dollar est innocent mais ce qui m'importe c'est de repérer les effets de mon allégeance. En fait, je déclare tranquillement la guerre à l'État, à ma manière, bien que je souhaite continuer d'en retirer les utilités et les avantages que je pourrai, c'est bien naturel.

Si d'autres paient l'impôt qui m'est demandé, par compréhension pour l'État, ils ne font que ce qu'ils ont déjà fait pour eux, ou plutôt ils ajoutent à l'injus­tice que celui-ci exige. S'ils paient l'impôt par souci mal placé de l'individu imposé, pour sauver ses biens, ou empêcher son internement, c'est pour n'avoir pas considéré avec sagesse combien ils permettent à leurs sentiments personnels de contrarier le bien public.

Il n'y aura jamais d'Etat vraiment libre et éclairé tant qu'il ne reconnaîtra pas l'individu comme un pouvoir plus altier et indépendant, d'où dérivent son propre pouvoir et son autorité, et qu'il ne le traitera pas en conséquence. Il me plaît d'imaginer un Etat qui puisse se permettre d'être juste envers tous les hommes et qui traite l'individu avec respect comme un voisin ; qui ne jugerait pas sa propre quiétude menacée si quelques-uns s'installaient à l'écart, ne s'y mêlant pas, en refu­sant l'étreinte, sans pour autant s'abstenir de remplir tous les devoirs de bons voisins et de compatriotes. Un Etat qui porterait ce genre de fruit, et le laisserait tom­ber aussi vite qu'il a mûri, ouvrirait la voie à un Etat encore plus glorieux et parfait, que j'ai également ima­giné sans le voir nulle part.

H. D. Thoreau, La désobéissance civile, trad. G. Villeneuve, Ed. Les 1001 nuits, 1996

1Le pouvoir du comté par opp. au pouvoir militaire

De la violence : la fin ne justifie pas les moyens

La violence est-elle justifiée par des fins qui la purifierait ? Parce qu'elle serait réponse à une violence plus forte encore ? Ou au contraire parce qu'elle serait conservatrice de l'ordre ?

A l'heure où la violence risque de ruiner le mouvement des Gilets jaunes en ouvrant la voie à une répression totale, ces mots de Jacques Ellul qui s'attaque à un lieu commun funeste : "la fin justifie les moyens". Seul l'abandon de la violence, par tous, rend possible la construction d'un monde habitable.

"Non, pas question d'accepter les Fins pour justifier les pratiques d'aujourd'hui, parce que ce ne sont jamais, dans l'actualité, que de simples justifications. On accepte les moyens ignobles de ses amis pour des raisons qui n'ont rien à voir avec une fin légitime. On accuse les mêmes moyens chez ses ennemis en refusant de considérer ce qui pourrait être légitime dans leurs objectifs. Non, chers mora­listes, nous ne croyons plus à vos valeurs qui servent à démontrer que les moyens de vos amis sont excellents! La vérité à laquelle il faut rigoureusement, durement se tenir, c'est le contraire du lieu commun : les Moyens cor­rompent les Fins. C'est ce qu'exprime rigoureusement le slogan des socialistes polonais en 1961, admirables de luci­dité : « Oui, nous sommes pour le socialisme, mais contre toutes les voies qui y mènent. » C'est la plus profonde sagesse et la plus exacte vérité.

Il n'y a pas de violence qui libère : il n'y a que des violences qui asservissent. La crois­sance de l'État ne prépare pas la liberté mais une plus grande dictature. Tout moyen aujourd'hui détruisant fût-ce un homme dans son corps ou dans son âme, et serait-ce pour libérer un million d'hommes, ne conduira jamais qu'à renforcer l'esclavage du million d'hommes pour qui l'on travaille.

Les Fins sont des bulles de savon infiniment séduisantes, infiniment fragiles, qu'un souffle suffit à orien­ter différemment et que le moindre excès suffit à faire s'éva­nouir. Les fins sont incapables de rien justifier parce qu'elles n'existent pas : elles sont out au plus des intentions, des idéologies, des programmes. Mais l'homme qui a de si bonnes intentions lorsqu'il exerce les moyens du mal se trouve lui-même corrompu par le mal qu'il fait – et ses bonnes intentions deviennent dérisoires ; les idéologies, lorsqu'elle se trouvent au contact avec les dures réalités où les moyens injustes interviennent, fondent et se modèlent au gré du moment. Les programmes comportent, même les plus généreux, les parties d'ombre que l'on cache soigneu­sement pour prendre les alouettes, mais qui se révèlent brutalement lorsqu'on commence à passer aux moyens. Les plus nobles fins assignées à la guerre sont pourries par la guerre.

Un peuple devenu indépendant par la guerre res­tera pour toujours d'une façon ou d'une autre un peuple d'esclaves. Le droit établi par la violence sera toujours l'in­justice. Le Bien établi par la ruse ou la contrainte sera toujours le Mal. La Foi obtenue par le prosélytisme sera toujours l'hypocrisie. La Vérité répandue par la propa­gande sera pour toujours le Mensonge. La Société parfaite organisée dans le sang, même d'hommes coupables, sera pour toujours un bagne. Voilà ce qui est exact. Mais la médiocrité, la veulerie, la vanité, la satisfaction de soi sont si grandes chez l'homme qu'il préfère tous les mensonges à cette humble et quotidienne reconnaissance de l'impor­tance du moyen d'aujourd'hui."

Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs, Calmann-Lévy, 1966

La PMA ou l'ambivalence des techniques

Bergonié est le Centre régional de Lutte Contre le Cancer (CLCC) de la Nouvelle-Aquitaine. Sur ce panneau l'établissement se félicite de son agrandissement. Certes nous pouvons nous avachir et crouler sous les bons sentiments, nous réjouir que les malades soient plus à l'aise, plus nombreux à être reçus dans de meilleures conditions. Mais n'est-il pas plutôt temps de se dresser pour demander : pourquoi cet établissement doit-il s'agrandir ? Pourquoi le nombre de cancers ne cesse t-il de croître dans notre pays ?

C'est de notre point de vue l'ambivalence de la technique (le fait qu'un procédé technique comporte indissociablement des coûts et des avantages, cf. Jacques Ellul, Le bluff technologique, chapitre 1, 1988) qui devrait être examinée, ici comme hier, dans le débat qui a eu lieu à Bordeaux dans le cadre des États généraux de la bioéthique.

« Tout progrès technique se paie »

La multiplication des cancers va de pair avec l'entreprise de technicisation de la nature : et cette nature n'est pas située à l'extérieur des humains comme un environnement sur lequel ils agiraient. Ils sont cette même nature. Si la technique permet d'accroître les moyens de traiter les cancers, elle est aussi une des causes principales de leur développement.

Le débat organisé par l'Espace de Réflexion Ethique d’Aquitaine portait sur la PMA, et les cinq experts réunis (gynécologue, sociologue, juriste, philosophe et psychologue-psychanalyste) ont exposé avec prudence les questions que le sujet soulevait selon eux, sans avancer directement leur point de vue. Dès l'introduction, la visée de la possible révision de la loi a été posée par la citation des propos du Président Macron lui-même. Il s'agit donc de réfléchir à l'ouverture de la PMA aux couples homosexuels féminins et aux femmes seules, en âge de procréer.

L'assistance a à plusieurs reprises évoqué un certain agacement devant le fait que les experts n'avaient parlé que de technique, et jamais d'éthique. Les experts ont eu du mal à répondre à cet agacement. Une technicienne a finalement pris la parole pour s'insurger contre l'ambiance morose qui régnait selon elle dans ce débat, alors que la PMA n’amenait de son point de vue que de la joie et du bonheur. Cette intervention techniciste a même encouragé une autre praticienne, médecin, a sollicité l'ouverture de la congélation des ovocytes pour les femmes de trente ans qui craignaient de ne pas pouvoir enfanter plus tard...

Un nouveau mode de reproduction ?

Technique, technique : effectivement c'est de son règne qu'il a été question, et presque pas des coûts, non pas financiers (évoqués de façon assez pas claire)  mais sociaux, civilisationnels. Hormis le fantasme de la disparition du père, jamais il n'a été question du devenir de cette société qui, selon les mots de la philosophe présente, Marie Gomès, risquait de transformer la PMA, technique d'aide à la procréation qui traite une pathologie, en un nouveau mode de reproduction.

Alors que les femmes ont été à plusieurs reprises présentées comme les causes de l'infertilité croissante des couples (œstrogènes dans l'environnement, âge de plus en plus tardif des grossesses, ambitions carriéristes), les bouleversements sociaux expliquant ces évolutions n'ont pas été évoqués. Or, ce sont aussi des techniques qui sont à l’œuvre aussi bien dans le management qui incite à séparer vie personnelle et professionnelle, (jusqu'à proposer aux cadres de congeler leurs ovocytes pour plus tard !) que dans la pilule hormonale. C'est bien la sphère technique, c'est-à-dire la logique de l’efficacité qui domine nos existences contemporaines.

Présenter la PMA comme la solution miraculeuse (avec des bémols concernant... son efficacité !) au mal d'enfant, c'est renoncer à réfléchir aux différentes situations où son intervention est préconisée : des couples hétérosexuels "encore infertiles au bout d'un an" ou des femmes encore seules à 32 ans... Quoi de pire que l'angoisse pour freiner l'enfantement ? A 35 ans, faut-il encore attendre l'amour ou s'engager dans une PMA seule, avant qu'il ne soit trop tard ? Qu'est-ce que ce nouvel impératif sanitaire qui risque, si la loi de bioéthique élargit la PMA aux femmes seules, de mettre dans la balance d'un côté le bébé, de l'autre l'amour conjugal ! C'est une existence planifiée, contrôlée, prise en charge par les services médicaux, remboursée par la sécurité sociale, qui nous est promise.

Et si nous refusions ? Si nous pensions que la technique agit comme un puissant sortilège qui nous fait oublier le sens commun ?

"Le « développement incontrôlé menace l’homme dont l’esprit s’incarne en un corps »" écrit Bernard Charbonneau. Que devient notre corps dans cette nouvelle forme de reproduction ? C'est un outil de satisfaction, potentiellement producteur d'enfant.

Pour les femmes cadres que la société mobilise sur le marché du travail, le corps est une réserve d'ovocytes capitalisée pour l'avenir, pour leur "projet enfant".  

Comme en miroir, pour les femmes rejetées dans les limbes de l'humanité superflue, les mères porteuses, là c'est l'esprit qui doit être congédié, afin de livrer le fruit de leurs entrailles à d'autres. La philosophe Marianne Durano parle de "diffraction au sein même de la mère porteuse entre son psychisme, son corps et l'enfant qu'elle porte. Beaucoup de femmes disent "ce n'est pas mon enfant, ce n'est pas moi. Comme si mon corps n'était pas moi-même (...) Je ne suis qu'un four qui tient les petits pains au chaud.""

Quant aux couples homosexuels, il est apparu clairement que si elle était fondée sur un principe d'égalité, l'ouverture de la PMA aux couples de femmes risquerait d'entrainer une discrimination envers les couples d'hommes qui réclameraient derechef la légalisation de la GPA. 

C'est certainement une intervention autour de la question des limites, voire du concept de castration que le psychanalyste présent à la tribune aurait pu apporter pour éclairer le débat.

A moins que Marie Gomès n'ait développé son questionnement autour du marché en plein expansion que représentent les techniques procréatives ? Ce n'était vraisemblablement pas le lieu.

États généraux de la bioéthique : Quel monde voulons-nous pour demain… et quel débat pour aujourd’hui ?


Les États généraux de la bioéthique viennent de s’ouvrir avec cette question : « Quel monde voulons-nous pour demain ? » Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui les préside est un organisme « indépendant » composé d’un président nommé par le chef de l’État, lequel nomme également 5 des 39 autres membres, 19 étant choisis par les ministres et les présidents d’assemblée et de grands corps d’État, les 15 derniers par leurs pairs dans le secteur de la recherche. Une large majorité est donc redevable au pouvoir en place, et nombre d’entre eux sont déjà acquis à la cause des lobbys. La consultation en cours n’est donc qu’un vaste trompe-l’œil et ce CCNE n’a rien d’éthique : fortement politisé (on a vu comment fin 2013 il fut remanié de fond en comble par François Hollande pour sa politique de diversion sociétale), il n’obéit à aucune charte éthique claire. Sa constitution laisse déjà présager des conclusions de ses travaux.

On consacre le fait qu’il y aurait un « sens de l’histoire », qui ne peut qu’accompagner la libéralisation progressive des règles freinant le marché de la reproduction et de l’artificialisation de l’homme. Le généticien Jean-François Mattei, ancien rapporteur des lois de bioéthique, nous a avertis : « Dans le domaine bioéthique, chaque pas que nous faisons ne nous paraît pas absolument déterminant et repoussant, mais vient un jour où l’on se retourne et où l’on est arrivé plus loin que ce que nous aurions voulu. Pour éviter cette pente eugéniste, il a fallu se battre1. » Sous couvert d’avancées thérapeutiques, il s’agit d’imposer par le fait accompli le tri des êtres humains, la numérisation de nos existences et l’« augmentation » d’un homme préalablement diminué par ces mêmes technologies.

Comme l’écrivait récemment le mathématicien Cédric Villani, chargé par le gouvernement d’une mission sur l’intelligence artificielle (IA) : « Il faut tout d’abord une initiation aux bases et à l’esprit de l’algorithmique et de la robotique dès le plus jeune âge […]. Si on ne rassure pas la population, on ne pourra pas avancer. Cela passe par la mise en place de comités d’éthique, qui pourront édicter des règles de bonne conduite, ou conseiller gouvernement et entreprises2… » Et Jacques Testart, le père du bébé-éprouvette, d’affirmer sur son blog Critique de la science que « la fonction de l’éthique institutionnelle est d’habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd’hui ».

Quel homme voulons-nous pour demain ?

On aura remarqué que la quasi-totalité des thèmes abordés ont trait au transhumanisme, cet ultime avatar du capitalisme et sa sortie de secours avant l’inéluctable effondrement : derrière le marché juteux de la reproduction artificielle de l’humain (procréation médicalement assistée, diagnostic préimplantatoire, contrats de location d’utérus, recherche embryonnaire, génétique et génomique), il sera aussi question d’intelligence artificielle, de robotique, de big data et de contrôle des comportements par les neurosciences.

Pour mieux masquer l’idéologie générale qui sous-tend ces débats, l’ensemble sera fragmenté par régions, chacune n’ayant droit qu’à quelques thèmes de réflexion sur tel ou tel élément technique du système qu’on impose. Sera à l’honneur en Nouvelle-Aquitaine le big data, ce grand pourvoyeur de données pour l’intelligence artificielle qu’il nourrit – ou « éduque » comme disent les ingénieurs3. Le site officiel des États généraux nous suggère que l’IA implantée dans des robots permettra de pallier le manque de médecins dans les déserts médicaux, voire de prendre en charge les aînés dont plus personne ne souhaite s’occuper, comme c’est déjà le cas au Japon. Avant sans doute l’hybridation avec le cerveau humain sur laquelle travaillent les transhumanistes, pour compenser le déclin des capacités intellectuelles mesuré ces dernières années, déclin dont les pollutions chimiques, l’abrutissement par le monde virtuel et les prothèses technologiques sont, entre autres, la cause. Dans un monde où la déshumanisation veut s’imposer jusque dans l’intimité de la maladie et de la fin de vie, la protection des données personnelles n’a que peu d’importance. Ainsi Laurent Alexandre, qui conseille le député Cédric Villani et le ministre du Numérique Mounir Mahjoubi, demande que « la Cnil soit modifiée pour permettre aux IA françaises d’utiliser les données personnelles4 ».

La technocratie, cette classe toute-puissante qui concentre désormais le pouvoir, le savoir et l’avoir, a intégré la leçon des sociologues de l’acceptabilité : « Faire participer, c’est faire accepter. » C’est ainsi que, après avoir dévasté notre milieu naturel et empoisonné nos organes – pensons seulement aux pesticides et autres perturbateurs endocriniens, largement responsables de l’infertilité qui justifie la PMA –, les technocrates requièrent notre assentiment pour parachever « démocratiquement » la transformation de nos corps et de nos modes de vie. Coup double ! Ceux qui commercialisent les poisons facturent désormais les remèdes.

C’est pourquoi ils nous invitent à valider l’avancée des technologies « convergentes » ou « exponentielles », selon la novlangue de la Silicon Valley, pendant que sondages et médias préparent l’opinion à l’adoption des mesures qui avaient été mises de côté il y a sept ans : libéralisation de la PMA et de la GPA, désormais sans justification médicale, suicide assisté… en attendant les prochaines sessions, qui pourraient désormais avoir lieu tous les cinq ans, afin de mieux coller à l’accélération des avancées technologiques. On y fera accepter le bébé à la carte, la FIV à trois parents, le clonage thérapeutique, l’utérus artificiel et ce qui en découlera : la formation d’un embryon à partir des chromosomes de deux femmes ou deux hommes, voire l’autoreproduction, à la demande des sujets postmodernes autoconstruits : « Parce que j’y ai droit, parce que c’est mon choix » ! Et l’on voit apparaître les concepts de « stérilité sociétale » ou d’« infertilité sociale » pour légitimer le « droit à l’enfant » et en appeler à la technologie afin de s’affranchir d’une nature humaine dénoncée comme arbitraire, inégalitaire, voire « fasciste » !

Contre l’eugénisme et la marchandisation des corps

Dans le cadre de la fabrication industrielle de l’humain, l’enfant devient une marchandise comme une autre. La location des ventres se révèle alors comme une nouvelle forme de l’exploitation humaine. Comme le proclamait Pierre Bergé, entérinant la prostitution de l’humanité comme un des rouages du système capitaliste : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire un distinguo qui est choquant. »

Quant à la procréation médicalement assistée, le diagnostic préimplantatoire qui en est une condition obligatoire conduit de fait à de nouvelles formes d’eugénisme. Déjà, des couples non stériles y ont recours pour sélectionner les caractéristiques de leur progéniture (on a même vu un couple de sourdes-muettes réclamer un enfant sourd-muet). Encore une fois, le problème central ne se résume pas à telle ou telle technique en particulier mais concerne le système dont elles sont l’avant-garde : la normalisation de la fécondation in vitro, couplée aux avancées de la prédiction génomique  – déjà effective sur le bétail et les plantes grâce au big data – permettra d’étendre le diagnostic préimplantatoire à un ensemble de critères (taille, couleur des yeux, des cheveux, performances diverses…) qui n’ont plus rien à voir avec des maladies. On prépare des générations d’humains qui, pour la première fois, ne seront plus le fruit du hasard, mais celui d’une sélection d’embryons optimisée en salle blanche. Bienvenue à Gattaca… On se rappellera que l’eugénisme, avant que le nazisme n’en ternisse l’image, était un projet partagé par presque tous les progressistes au début du xxe siècle (la social-démocratie suédoise, par exemple, en fut une pionnière, ne l’abandonnant que dans les années 1970). Peut-on fonder une société humaine décente sur la transgression perpétuelle par la technique des limites biologiques et sociales afin de satisfaire des désirs particuliers ?

Nous, simples humains qui souhaitons le rester, dénonçons la mascarade de ce débat qui consacre l’artificialisation du vivant. Nous refusons la marchandisation et la robotisation des corps et voulons naître, vivre, aimer, nous reproduire et mourir décemment, sans être incarcérés dans ces dispositifs d’assistance machinale. On ne nous trouvera ni dans les défilés des technoprogressistes des lobbys LGBT, ni avec les catho-
réactionnaires de Civitas et consorts.

Nous refusons l’accroissement indéfini de notre dépendance à des innovations qui nous privent de notre plus élémentaire liberté. Nous voulons stopper la dévastation du monde plutôt qu’adapter notre corps à un milieu saccagé. Et débattre sans intermédiaires, ni politiciens, ni journalistes, ni experts.

Bordeaux, le 27 février 2018
Les Chimpanzés du futur gascons
chimpanzesgascons@riseup.net

Notes
1. La Croix, 30 janvier 2018.
2. Le 1, janvier 2018.
3. Ces données sont piégées sur la Toile ou recueillies par nombre de capteurs et mouchards électroniques, dont le très contesté compteur Linky.
4. Discours à Bordeaux French Tech, 12 décembre 2017, disponible sur Internet.

« Ceux qui décideront de rester humains
et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap.
Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »
(Kevin Warwick, cyborg transhumaniste)

Merci à Alessandra Sanguinetti pour l'autorisation de publier la photographie illustrant cet article.

Citoyens d'une République malveillante

Un vendredi soir, en France. Des habitants fêtent ce soir autour d'un brasero, d’un couscous et de vin chaud, l'hiver qui arrive. Une cinquantaine de personnes discute joyeusement, la nuit est tombée.

Un jeune homme longiligne s'est approché du groupe. Il se tient à l'écart, malgré les sollicitations de Paul*, qui l'a amené jusque-là. Au bout d'un quart d'heure, il consent à s'asseoir sur un banc, près du feu qui réchauffe l'air humide, glacé.

Alice approche, se présente et lui demande son prénom :

- Je m'appelle Mamadou Moustapha Fall.

Elle lui tend un mug rempli de thé. Il l'accepte. Il a 16 ans, dit-il, il vient de Guinée Conakry. Il arrive d'Espagne : en descendant du bus il a demandé l'hospitalité à Paul qui tirait de l'argent au distributeur. Celui-ci l'a ramené sur la Place où la fête bat son plein.

Paul revient justement avec une assiette de couscous. Mamadou s'attable, en silence. Son visage est sans expression. Fermé.

Comme par prudence.

Après concertation avec Paul, mais aussi Albert et Greg, Alice tente de joindre le 115. Au bout d'une heure, le service répond enfin.

- Il a 16 ans ? Nous n'avons pas le droit d'accueillir des mineurs. Il doit se rendre lundi au service qui s'occupe des mineurs et dont voici l'adresse. Pour ce soir, appelez la Brigade des Mineurs ; je vous promets qu'ils ne lui feront pas de mal.

Alice remet à Mamadou l'adresse du service, pour lundi. On décide de ne pas appeler la Brigade des mineurs.

Par prudence.

Albert propose de joindre Sarah, elle habite dans un squat pour mineurs, en centre-ville. Greg disparait puis revient une heure plus tard, accompagné des trois jeunes hommes qui viennent d'ouvrir un squat à deux pas d'ici. Ils acceptent d'accueillir Mamadou.

Debout dans sa doudoune celui-ci n'a aucun bagage : pas même un sac. Fanny propose de lui donner un duvet : on passe le prendre dans sa voiture. Sur le chemin Mamadou explique qu'il a voyagé pendant trois mois à travers le Mali, l'Algérie, le Maroc, puis l'Espagne : il voulait venir en France parce qu'il parle la langue. Il n'y connait personne.

Les trois jeunes se veulent rassurants. Ils ont justement aménagé une chambre aujourd’hui, avec un lit, des draps et une lampe de chevet.

On les remercie. On salue Mamadou. On leur apportera des restes de couscous, demain.

*tous les prénoms sont fictifs.

Les Chimpanzés du futur refusent de devenir cyborg

Communiqué spécial de Pièces et main d’œuvre !

"Ce lundi 20 novembre, quelques Chimpanzés bordelais ont interrompu le colloque de promotion du transhumanisme organisé par l’université et la librairie Mollat (voir ici).

Ils ont laissé quelques peaux de bananes et ce tract :

À Bordeaux, du 20 au 22 novembre 2017, le laboratoire Mica (médiations, informations, communication, arts) de l’université de Bordeaux et la librairie Mollat s’associent pour servir de porte-voix aux tenants de l’idéologie transhumaniste et préparer l’intégration de l’homme machine dans un monde-machine.
Nous voilà conviés à débattre de « l’ambivalence » d’un monde où nous et nos enfants n’auront d’autre choix que de s’hybrider ou de devenir (selon l’expression du transhumaniste Kevin Warwick) des « chimpanzés du futur », cette sous-espèce d’homme condamnée pour avoir refusé son « devenir cyborg ». Nous sommes donc invités à débattre de notre dernière heure.
Durant ce « colloque international » intitulé sans honte « Le devenir cyborg du monde », nous sera administrée la nécessaire dose d’acceptabilité à un monde déjà en chantier dans les laboratoires de ces grands prêtres de la religion transhumaniste, un monde que nous n’avons jamais eu l’occasion de choisir. Et ce n’est qu’un début : vient de s’implanter à Bordeaux, ville désormais labellisée French Tech, une antenne
de la Singularity University, cet outil de propagande du technototalitarisme fondé par Ray Kurzweil (transhumaniste en chef chez Google), sous le patronage duquel se tient ce colloque.
Nous autres, Chimpanzés du futur bordelais, refusons de débattre de notre fin, tout comme de la transformation de notre biotope en technotope. Participer, c’est déjà accepter. Nous ne participerons pas à notre mise à mort. Nous ne nous émerveillerons pas de notre dilution dans un monde-machine telle que la mettront en scène de pseudo-artistes et dont débattront des universitaires fascinés, à la fois juges et partie. Nous nous élevons contre les opportunistes qui trouvent leur inspiration dans l’anthropocide en cours, ceux qui pèsent encore le pour et le contre de cette idéologie mortifère, ceux qui, complices ou collaborateurs, refusent de prendre contre les promoteurs du transhumanisme une position ferme.
Bernard Andrieu, une des cautions universitaires des technopropagandistes, s’interroge naïvement : « Comprendre l’hybridation technologique comme une déshumanisation pose la question de la limite : jusqu’où devrions-nous garder la naturalité de nos fonctions si une solution technique pouvait, sinon nous réparer, du moins améliorer nos conditions d’existence ? »
Nous, humains d’origine animale, qui constatons malheureusement chaque jour la pertinence de la loi de Gabor – « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé » –, laissons les inhumains d’avenir machinal débattre encore de la question du « jusqu’où ? » pour poser résolument celle qu’ils éludent soigneusement : « Pourquoi ? »
Nous n’avons jamais eu besoin d’eux pour « activer notre corps vivant ». Nous vivons, nous ne fonctionnons pas. Nous sommes nés, non fabriqués. Nous refusons de nous « customiser en cyborg » dotés de « prothèses bioniques douées d’intelligence artificielle ». Nous refusons de « nous préparer à changer de planète ».
Nous voulons vivre sur terre et rester libres et humains.

Plus d'infos, de textes et de ressources sur le site de Pièces et main d’œuvre

Le fascime, fils du libéralisme et de la technique

A l'aube d'élections présidentielles à hauts risques, il nous semble urgent de lire Jacques Elllul et son texte de 1937 : "Le fascisme, fils du libéralisme" publié dans les Cahiers Jacques Ellul, 2003, n°1. Il contient une peinture saisissante de notre société, à ceci près que 80 ans de "progrès" technique  ont considérablement démultiplié la puissance de ce qu'il conviendrait d'appeler le technofascisme à venir." A moins que...

En voici un premier extrait.

"Le chef naît quand le fascisme est devenu nécessaire. Mussolini paraît lorsque les temps sont révolus et si ce n'était pas Mussolini, n'importe quel général ou industriel emporterait l'affaire. Le chef ne vient au monde que parce que la mentalité générale du public exige ce chef, réclame ce héros dans lequel elle veut s'incarner. Le fascisme n'est pas une création du chef mais le chef une création de la mentalité préfasciste.
Le chef est là en somme pour concrétiser des aspirations parfois encore inconnues de la foule - et c'est ce qu'il faudra comprendre lorsque je parlerai de la démagogie du fascisme. Il n'est pas question d'un homme qui veut un monde de telle façon et sur telle mesure - mais d'un homme qui s'applique à réunir en lui tous les lieux communs que la foule accepte, qui catalogue toutes les vertus que le public demande et qui, par là, prend un pouvoir, un ascendant sur lui. Un état d'esprit commun antérieur au fascisme est une condition sine qua non du fascisme. Il naît d'une certaine complexité du monde. Devant une situation de plus en plus difficile, la foule suit d'abord ceux que l'on a considérés jusqu'ici comme des chefs : les intellectuels. Or les intellectuels trahissent et les meilleurs d'entre eux peuvent dire tout au plus que les forces déclenchées sont tellement imprévues, tellement illimitées, il leur fait tellement défaut de précédents, qu'ils n'y comprennent pas grand'chose, que tout est à reprendre à la base et que pour le moment le chemin est obscur. La foule n'aime pas ces aveux d'impuissance et n'aime pas l'obscurité. Elle préfère des bateleurs qui lui disent peut-être le même aveu, mais enveloppé dans du papier d'argent. Et le fascisme a joué là-dessus : ne pouvant pas expliquer il s'est présenté comme une doctrine du désespoir. Là encore d'ailleurs il rejoint parfaitement l'état d'esprit du bourgeois moyen pour qui c'est une attitude très remarquable d'être désespéré. Seulement, alors que l'intellectuel de bonne qualité lui propose une raison véritable de désespérer, lui propose un désespoir de bonne qualité, en face on lui propose un désespoir romantique. Tout ce qui est précis fait peur parce qu'exigeant une recherche et une solution également précises ; ce qui est précis engage l'individu dans la mesure de sa précision.

Le fascisme, destiné à exprimer exactement le désir d'une foule, ne pouvait pas lui proposer une doctrine optimiste puisque cette foule était portée vers le pessimisme non seulement par goût du frisson mais encore par le sentiment de la crise latente ; il ne pouvait pas non plus lui exposer les raisons de désespérer : c'aurait été supposer que la foule pouvait comprendre et d'ailleurs il aurait fallu apporter des précisions désagréables. Alors, il s'est posé en doctrine pessimiste : « tout est perdu, sauf par le fascisme ; nous n'avons plus de foi dans les saints ni dans les apôtres, nous n'avons plus de fol dans le bonheur ni dans le salut ; tout va mal - et tout doit aller mal ; le bonheur matériel, faut laisser cela aux vils matérialistes, l'homme doit vivre d'idéal et non de pain ; tout déclin la culture et la civilisation, nous devons lutter cependant pour établir un ordre d'où soient bannies ces cultures et ces civilisations décadentes ». Et ça fait toujours plaisir de reconstruire un ordre sur des bases nouvelles, même si l'on ne sait pas très bien de quoi il s'agit, Mais alors nous devons prendre garde, devant l'importance de cette mentalité commune qui secrète le fascisme, que celui-ci est possible dans tous les pays : on ne peut pas dire que l'on ne supportera jamais en France cette oppression, ou qu'en Angleterre le fascisme est étranger aux traditions. Les éléments qui forment la mentalité préfasciste, comme le style Le Corbusier, se retrouvent identiques dans tous les pays.

Je n'insisterai pas plus sur ce phénomène de création de la mentalité préfasciste. Cette mentalité, comme je l'ai dit, tend à faire accepter un certain nombre de mesures autoritaires, car elle est une démission, et lorsque ces mesures autoritaires sont coordonnées et complétées, le fascisme est créé."

Photo : Coucher de soleil sur la Ferme de Richemont, par Florence Louis.

Howard Zinn, un documentaire diffusé par Mediapart

Mahalia Jackson, New Orleans Jazz Festival, Avril 1970

Tant que les lapins n'auront pas d'historiens, ce seront les chasseurs qui donneront leur version de l’histoire. Le jeune juif américain Howard Zinn, dont les parents viennent de l'Empire austro-hongrois pour son père, de Sibérie pour sa mère, découvre très jeune les monstruosités de la guerre et devient l’historien des oubliés, des perdants : son Histoire populaire des Etats-Unis est une mine pour tous ceux qui refusent d'écouter la voix des maîtres.

Mediapart offre ce mois-ci aux abonnés de découvrir le film Howard Zinn, une histoire populaire américaine (Première partie) // Réalisation : Olivier Azam & Daniel Mermet, 2015.

#NUITDEBOUT, Bordeaux, 40 mars

Ce samedi soir à Bordeaux les uns courent dans toute la ville, toujours plus vite, avec effort, un marathon acclamé par les badauds, les autres boivent un verre suivant leur habitude, dans leur bar préféré.

Et d'autres encore choisissent de s'arrêter, de s'asseoir, et de réfléchir. Et c'est loin d'être triste !

Place de la République, nous sommes une bonne centaine à 18 heures, souriant simplement d'être là, sous le regard attendri de Montesquieu qui trône sur le Palais de Justice.

Au fil du temps nous serons plus de mille, et la joie d'être ensemble n'en sera qu'accrue.

Mylène est là, dans son fauteuil roulant, seule, "debout" à l'intérieur me dit-elle : posture morale qui signifie éveillée, déterminée, engagée.

Marc a laissé la famille à la maison, pour cette première rencontre informelle des forces citoyennes qu'il attend depuis des années.

Aline, Ali, Camille... sont invités à prendre la parole, et chacun exprime ses émotions, d'abord, (espoir, colère, exaspération...), mais aussi son analyse très personnelle de la situation française, européenne, mondiale.  La loi El-Khomri, goutte d'eau, très symbolique : sous impulsion européenne les pantins au gouvernement (Valls revient souvent comme féroce animal politicien) sont sommés d'abolir un droit du travail encombrant, pour rendre les travailleurs aussi fragiles que les ouvriers du XIXème siècle qui vendaient leur force de travail au plus offrant.

Repenser le travail, certes, mais aussi :

  • survivre face à l'adversité,
  • oser la poésie et cultiver l'imaginaire,
  • exprimer la solidarité avec les personnes en migrations,
  • se battre pour l'écologie en unissant les luttes européennes, à la manière des militants qui viennent de bloquer à Pau un congrès sur les hydrocarbures
  • appel à la parole des femmes, toujours bien moins nombreuses que les hommes au micro (je remarque que deux d'entre elles viennent lire les paroles qu'elles ont recueillies dans la foule, et que deux autres veillent à ce que la place demeure propre...)
  • indignation devant le pouvoir des 1% que mettent en lumière les Panama Papers,
  • image de la France figure d'espoir pour la jeunesse opprimée à l'échelle mondiale,
  • proposition d'une commission langage pour reprendre en main nos discours manipulés,
  • désir de démocratie, d'une reprise du pouvoir par tous pour une vie pleine, sortir du carcan de l'homo economicus qui ne cherche sur son intérêt, alors qu'il est aussi capable d'AMOUR...

Les 99% s'insurgent, un homme explique que l'élite mondialisée est pétrie de croyance et n'a pas de recul par rapport au système. Ici c'est une pensée vivante, critique, qui est convoquée. L'éducation des enfants revient souvent : un petit bonhomme de 12 ans vient nous dire qu'il réclame du travail pour tous !

La soirée se poursuit et les canapés apportés par les associatifs accueillent...

Rémi, qui a fait 80 km pour dire que chacun peut changer de vie, de travail, de nourriture, question de prise de conscience !

Sophia, doctorante en philosophie qui raconte sa stupeur d'assister en direct sur Periscope aux affrontements sur la Place de la Nation, les insurgés (et non les casseurs, souligne t-elle) déterrant les pavés à coups de marteau,

Charles, sexagénaire, costume chic, qui fronce le sourcil en entendant sa voisine applaudir l'évocation du livre A nos amis du Comité invisible : "bon niveau, mais trop inégal".

On en appelle à la démission du gouvernement, à plusieurs reprises. Une femme écrit à la craie bleue sur le trottoir : "Le pouvoir ne se possède pas, il s'exerce".  Comment trouver des moyens pour exercer ce pouvoir que les citoyens debout frémissent de sentir enfin, dans leur parole libérée ? Un élu brave la vindicte populaire : c'est Pierre, avocat, qui pose sous un panneau malicieusement intitulé "marre d'être gouverné par des cons". Il me dit que prendre les places, être nombreux, est une action réelle qui embarrasse profondément le gouvernement.

22 heures 30, "Merci Patron" est projeté sur les grilles du Palais de Justice. Quelques leçons pour commencer la lutte. On se reverra demain : 14 heures pour les commissions, 18 heures pour l'AG. La ferveur est grande.

Nucléaire, pour combien de temps ? Pour toujours.


Statue de Jacques Chaban-Delmas, Bordeaux, manifestation pour commémorer le début des catastrophes de
 Tchernobyl (30 ans) et Fukushima (5 ans)

Une nation civilisée

Ce mois-là, ce jour là,
Sur cet atoll de Bikini
Qu’est-il advenu, je l’ignore,
Je sais bien que quelque chose a eu lieu.
Je sais que sont venues, à cause de cela, des cendres et de la pluie radioactive ;
Que des pêcheurs aussi ont perdu leurs globules sanguins.
Et je sais, qu’à cause de cela encore, il n’y a point pour eux d’espoir de guérison.
Je sais que le Courant Noir qui passe, nuit à l’humanité.
Je connais le nom de cette nation civilisée qui le créa.
Ce qui est survenu sur cet atoll de Bikini, je l’ignore.
Que cela ait privé de leur commerce les pêcheurs;
Que cela ait privé de leur baignade les enfants;
Que cela ait supprimé poissons, légumes et eaux de nos tables…
Tout cela, je le sais…
Qui ceux qui en souffrirent ne furent pas ceux de cette nation civilisée,
Ni leurs enfants, je le sais.
Ce qui s’est passé sur cet atoll de Bikini, je l’ignore.
Toutefois, je sais qu’il y est survenu quelque chose.
Je sais que, finalement, cela privera de la vie ceux qui désirent la paix.
Réalisé par elle,
Elle a été calmement indifférente comme si de rien n’était…
Je connais le nom de cette nation civilisée.

Kondo Azuma, né en 1904 au Japon

Pour connaitre les actions menées à Bordeaux et disposer d'informations fiables concernant la question nucléaire et la centrale du Blayais (45 km de Bordeaux, 35 ans d'activité) visitez le site de l'association Tchernoblaye.

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