Voici la troisième lettre du Sous-commandant Marcos à don Luis Villoro, que l'association
m'a envoyée ce matin. Je ne publie pas les deux premières parties, trop détaillées pour les non assidus à la situation mexicaine. Le reste est, comme chaque fois, passionnant, pour tous.
Don
Luis,
Recevez un salut de nous tou-te-s et une forte
accolade de ma part. Nous espérons que votre santé s’est améliorée, et que la
pause dans cet échange aura servi à mettre à l’épreuve de nouvelles hypothèses
et réflexions.
Bien que la réalité actuelle semble se précipiter de
façon vertigineuse, une réflexion théorique devrait être capable de la
« geler » un instant pour y découvrir ainsi les tendances qui nous
permettent, en révélant leur gestation, de voir vers où elle va.
(Et en parlant de la réalité, il me revient que
c’est depuis La Realidad zapatiste que j’ai proposé à don Pablo González
Casanova un échange : lui devait me faire parvenir un paquet de biscuits
Pancrema, et moi, je devais lui envoyer un supposé et improbable livre de
théorie politique - pour l’appeler d’une façon ou d’une autre. Don Pablo a
accompli sa part de l’accord, et la longue marche de notre calendrier m’a
empêché de tenir la mienne... pour l’instant. Mais je crois qu’au cours des
prochaines pluies, il y aura davantage de paroles.)
Comme peut-être cela a été insinué dans notre
correspondance (et dans les lettres de ceux qui, généreux, ont adhéré à ce
débat), la théorie, la politique et l’éthique s’entremêlent de plusieurs façons
guère évidentes.
Il ne s’agit certainement pas de découvrir ou de
créer des VÉRITÉS, ces meules de moulin qui abondent dans l’histoire de la
philosophie et de ses filles bâtardes : la religion, la théorie et la
politique.
Je crois que nous serions d’accord sur le fait que
notre effort vise davantage à essayer de faire ressortir les lignes pas
évidentes, mais substantielles, de ces occupations.
Faire « descendre » la théorie vers
l’analyse concrète est l’un des chemins. Un autre est de l’ancrer dans la
pratique. Mais dans les lettres, on n’accomplit pas cette pratique, au mieux on
en rend compte. Ainsi je crois que nous devons continuer à « ancrer »
nos réflexions théoriques dans les analyses concrètes ou, plus modestement,
délimiter leurs coordonnées géographiques et temporelles. C’est-à-dire insister
sur le fait que les paroles sont dites (écrites, dans ce cas) depuis un lieu et
dans un temps spécifique.
Dans un calendrier et une géographie.
L’apathie est peu à peu remplacée par la rancœur, et
il ne manque pas de rêves où on parvient enfin à enterrer le système politique
mexicain, et où des mains plébéiennes gravent sur sa tombe l’épitaphe :
« Il a choisi la difficulté, mais tout a une fin. »
Pendant ce temps la guerre continue... et avec elle
les victimes...
(...)
III. Accuser la victime
Un psychologue nord-américain, William Ryan, a écrit
en 1971 un livre intitulé Accuser la victime (Blaming the Victim).
Bien que son intention initiale ait été une critique de ce qu’on appelle le
« Rapport Moynihan », qui prétendait rendre responsable de la
pauvreté parmi la population noire des États-Unis des conduites et des modèles
culturels, et non la structure sociale, cette idée a été employée davantage
pour des cas de sexisme et de racisme (plus fréquemment dans des cas de viol,
où on accuse la femme d’avoir « provoqué » le violeur par ses
vêtements, son attitude, le lieu, etc.).
Bien que l’appelant autrement, Theodor Adorno a
décrit cette façon d’« accuser la victime » comme l’une des
caractéristiques qui définissent le fascisme.
Dans le Mexique contemporain, ce sont des membres du
haut clergé, des autorités gouvernementales, des artistes et des « leaders
d’opinion » des médias qui ont eu recours à cette arnaque pour condamner
des victimes innocentes (principalement des femmes et des mineurs).
La guerre de Felipe Calderón Hinojosa fait de ce
trait fasciste tout un programme de gouvernement et d’administration de la
justice. Et bien des médias l’ont adopté, pénétrant ainsi la pensée de ceux qui
croient encore à ce qui se dit ou s’écrit dans la presse, à la radio ou à la
télévision.
Quelqu’un, quelque part, a signalé que les crimes
contre des innocents renferment toujours une triple injustice : celle de
la mort, celle de la faute et celle de l’oubli.
Tout le système dont nous souffrons bichonne,
conserve et cultive le nom et l’histoire de l’assassin, que ce soit pour sa
condamnation ou pour sa glorification.
Mais le nom et l’histoire des victimes restent à
l’arrière-plan.
Au delà du cercle de leurs parents et de leurs amis,
les victimes sont assassinées à nouveau quand on les condamne à devenir un
numéro dans les statistiques. Et beaucoup d’entre elles n’ont même pas droit à
cela.
Dans la guerre que Felipe Calderón Hinojosa a
imposée à la société du Mexique tout entière, sans distinction de classe
sociale, de race, de croyance, de sexe ou d’idéologie politique, s’ajoute une
douleur de plus : celle d’étiqueter ces victimes innocentes comme des
criminels.
On déguise ainsi l’empire de l’impunité sous la
mention « règlement de comptes entre narcotrafiquants ».
Et cette lourde dalle tombe également sur les
parents et les amis.
L’injustice régnante ne sert pas seulement à
garantir l’impunité à des fonctionnaires gouvernementaux de toute sorte,
fédéraux, des États ou municipaux. Elle accable aussi les parents et les amis
des victimes.
Leurs morts le sont une deuxième fois quand
socialement on se passe de leur nom et de leur histoire, et quand une vie
droite est déformée au moyen des qualificatifs prodigués par les autorités et
répétés jusqu’à la nausée par les médias.
Les victimes de la guerre se transforment alors en
coupables et le crime qui leur coupe les membres ou les assassine n’est rien
d’autre qu’une forme quasi divine de justice : « ils, elles l’ont
bien cherché ».
On se souviendra de Felipe Calderón Hinojosa comme
d’un criminel de guerre, peu importe qu’à présent, entouré d’accolades et de
scapulaires, il joue au grand homme d’État ou au « sauveur de la
patrie ».
Et on se souviendra de son histoire avec rancœur.
Il n’obtiendra même pas, faute de justice, la
raillerie et la dérision populaires qui accompagnent d’habitude la sortie des
mandataires.
Ses pathétiques singeries de « guide
touristique », l’illégalité et l’illégitimité de son arrivée à la
présidence, ses échecs politiques, sa responsabilité dans la crise économique,
le fait de s’entourer d’une équipe de gros bras et de porte-flingue déguisés en
hauts fonctionnaires, le népotisme, la consolidation de ce qui est déjà connu
comme « le cartel de Los Pinos » ; tous ses ridicules demeureront
au second plan.
Il restera sa guerre, perdue, avec son sillage de
victimes « collatérales » : la défaite, l’usure et le discrédit
irrémédiables des forces armées fédérales (les séries télévisées ne pourront
rien faire, ou bien peu, pour endiguer la chose) ; la cession de la
souveraineté nationale à l’empire des barres et des troubles étoiles (on l’a
déjà dit auparavant : les États-Unis d’Amérique seront les seuls
vainqueurs dans cette guerre) ; l’anéantissement des économies locales et
régionales ; la destruction irréparable du tissu social ; et le sang
innocent, toujours le sang innocent...
Il est bien possible que la mort n’ait pas de
remède. Que rien ne puisse remplir le creux de solitude et de désespoir que
laisse la mort d’un innocent.
Il est bien possible que rien de ce qu’on puisse
faire ne ramène à la vie les dizaines de milliers d’innocents morts dans cette
guerre.
Mais ce qu’on peut faire à coup sûr, c’est de lutter
contre cette thèse fasciste d’« accuser la victime » et nommer les
morts, et ainsi retrouver leurs histoires.
Les libérer ainsi de la faute et de l’oubli. Alléger
leur absence.
IV. Nommer les morts et leur histoire
Mariano Anteros Cordero Gutiérrez, c’était son nom.
Il allait avoir vingt ans quand, le 25 juin 2009, à Chihuahua, il a été
assassiné.
Le père de Mariano, le licencié Mariano Cordero
Burciaga, a rencontré celui qui était alors gouverneur de l’État de Chihuahua,
José Reyes Baeza, celui-ci lui a dit que l’assassinat était le produit d’une
confusion de rue. Quelques semaines plus tard, des représentants du Barreau de
l’État ont demandé une explication des faits aux autorités concernées.
Celles-ci ont répondu que cela avait été « un règlement de comptes entre
narcotrafiquants ». Accuser la victime.
Voici des lambeaux de son histoire :
Mariano étudiait à l’Institut technologique de
Parral (ITP), la filière d’ingénierie en gestion d’entreprises, et il avait
reçu la lettre d’acceptation pour étudier le droit à l’Université autonome
España de Durango, Campus Parral.
Avant ces études, il avait été missionnaire
volontaire, à l’internat mariste du village de Chinatú, commune de Guadalupe y
Calvo, État de Chihuahua. Il était responsable de trente-deux enfants indigènes
qui suivaient leur primaire dans cet internat.
Mariano était un jeune zapatiste, de ceux qui
luttent sans passe-montagne. En mars 2001, en compagnie de son père, il a
participé comme « ceinturon de paix » à la Marche de la couleur de la
terre. En 2002, il a participé aux différentes manifestations altermondialistes
à Monterrey (Nouveau León), à l’occasion d’un sommet de chefs d’État où se
trouvait Bush, mais aussi Fidel Castro. Au moment de mourir, Mariano gardait
dans une sacoche d’usage quotidien la Sixième Déclaration de la forêt
Lacandone, le Manifeste du parti communiste, et le dernier livre qu’il
avait acheté : Noches de fuego y desvelo.
Quand nous avons fait notre tournée de La Otra
Campaña dans le nord du Mexique, à notre passage par l’État de Chihuahua,
le jeune Mariano a assisté à une des réunions. À la fin, il a demandé à parler
avec moi seul à seul.
La date ? Novembre 2006. Quelques semaines
auparavant, le 17 octobre de cette année-là, Mariano avait pris dix-sept ans.
Nous nous sommes assis dans la même pièce où s’était
tenue la réunion. En gros, Mariano a manifesté son désir de venir vivre dans
une communauté zapatiste. Il voulait apprendre.
J’ai été surpris par sa simplicité et son
humilité : il n’a pas dit qu’il voulait venir pour aider, mais pour
apprendre.
Je lui ai dit la vérité : que le mieux était qu’il
suive des études et les termine, parce que ici (et là-bas, et partout) les gens
d’honneur finissent ce qu’ils commencent ; et qu’en même temps il n’arrête
pas de lutter ici, sur sa terre, avec les siens.
Nous avons scellé le pacte d’une poignée de main.
Sept ans auparavant, le 8 mai 1999, quand Mariano
avait neuf ans, je lui avais écrit un message sur une feuille de cahier :
« Mariano, il arrivera un jour (pas tout de
suite, mais il arrivera, c’est sûr) où sur ton chemin tu en trouveras d’autres
qui le croisent, et tu devras en choisir un. Quand ce moment arrivera, regarde
en toi-même et tu sauras qu’il n’y a pas d’options, qu’il y a une seule
réponse : être conséquent avec ce qu’on pense et qu’on dit. Si cela est
bien ferme, peu importent le chemin ou la vitesse du pas. Ce qui importe, c’est
la vérité que marche ce pas. »
Aujourd’hui, nous nommons Mariano, son histoire, et
depuis cette géographie nous envoyons à sa famille une accolade zapatiste de
frères et de sœurs, qui, même si elle ne soigne pas, soulage quand même...
V. Juger ou chercher à comprendre ?
Depuis notre géographie aussi, nous avons essayé de
suivre avec attention le pas du Mouvement pour la paix dans la justice et la
dignité à la tête duquel se trouve Javier Sicilia.
Je sais bien que juger et condamner ou acquitter est
le chemin préféré des commissaires de la pensée qui apparaissent de l’un et
l’autre côté du spectre intellectuel, mais ici nous pensons qu’il faut faire un
effort pour essayer de comprendre diverses choses :
La première est qu’il s’agit d’une mobilisation
nouvelle qui, dans son projet de se constituer en mouvement organisé, construit
ses propres chemins, avec ses réussites et revers propres. Comme tout ce qui
est nouveau, nous pensons qu’il mérite le respect. Les autres peuvent dire,
avec raison, qu’on peut toujours remettre en cause les formes et les méthodes,
mais pas les causes.
Et il mérite aussi l’attention pour essayer de
comprendre, au lieu de lancer des jugements sommaires, si chers à ceux qui ne
tolèrent rien qui ne soit sous leur direction.
Et pour respecter et comprendre, il faut regarder
vers le haut, mais aussi vers le bas.
Il est sûr que vers le haut les cajoleries que
reçoivent les responsables de tant de morts et de destruction attirent
l’attention et irritent.
Mais vers le bas, nous voyons que parmi les familles
et les amis des victimes le mouvement éveille l’espérance, la consolation, la
compagnie. Nous pensions qu’il était peut-être possible que se lève un
mouvement qui arrêterait cette guerre absurde. Il semble que ce ne soit pas le
cas (ou pas encore). Mais ce qu’on peut apprécier, dès maintenant, c’est qu’il
a rendu les victimes tangibles. Il les a sorties des faits divers, des
statistiques, des mythiques « triomphes » du gouvernement de Felipe
Calderón Hinojosa, de la culpabilité, de l’oubli. Grâce à cette mobilisation,
les victimes commencent à avoir un nom et une histoire. Et les balivernes du
« combat contre le crime organisé » s’effondrent.
Il est vrai que nous ne comprenons toujours pas
pourquoi consacrer tant d’énergie et d’efforts à échanger avec une classe
politique qui, depuis longtemps, a perdu toute volonté de gouvernement et n’est
plus qu’une bande de scélérats. Peut-être qu’ils le découvriront peu à peu par
eux-mêmes.
Nous, nous ne jugeons pas, et par conséquent, nous
ne condamnons ni n’acquittons. Nous cherchons à comprendre leurs pas et l’élan
qui les anime.
En somme, la digne douleur qui les redresse et les
meut mérite notre respect et notre admiration, et elle les a.
Nous pensons qu’il est logique de dialoguer avec les
responsables des problèmes. Dans cette guerre, il est raisonnable de s’adresser
à qui l’a déclenchée et provoque l’escalade. Ceux qui critiquent le fait de
dialoguer avec Felipe Calderón Hinojosa oublient cet aspect si élémentaire.
Sur les formes qu’a prises ce dialogue, il y a eu
une pluie de critiques de toutes sortes.
Je ne crois pas que le sommeil de Javier Sicilia
soit troublé par les basses critiques, par exemple celles du Paty Chapoy de La
Jornada, Jaime Avilés, aussi frivole qu’hystérique, ou les vilenies du
Docteur ORA (dont on ne dit nulle part qu’il soit de gauche ni qu’il soit
cohérent) à qui il ne manque plus que d’affirmer que Sicilia a fait tuer son
fils pour « impulser » l’image de Felipe Calderón Hinojosa ; ou
les critiques qui lui reprochent de ne pas être radical, énoncées précisément
par des gens qui arborent comme un succès de « n’avoir jamais cassé un
seul carreau ».
Dans sa correspondance (et aussi, il me semble, dans
certains actes publics), Javier Sicilia aime à rappeler un poème de Cavafis, en
particulier ce vers qui dit : « Tu n’as à craindre ni les Lestrygons
ni les Cyclopes, ni la colère de l’irascible Poséidon. » Et ces critiques
hystériques n’arrivent pas, même de loin, à la cheville des susdits, c’est
pourquoi les pathétiques rancœurs de ces petits bonshommes ne dépassent pas le
cercle de leurs quelques lecteurs.
La réalité, c’est que ce mouvement est en train de
faire quelque chose pour les victimes. Et cela, c’est quelque chose qu’aucun de
ses « juges » ne peut alléguer en sa propre faveur.
Pour le reste, ni Javier Sicilia ni certains de ses
proches ne méprisent les observations critiques qu’ils reçoivent depuis la
gauche, et il y en a plus d’une, si elles sont sérieuses et respectueuses.
Mais il ne faut pas oublier que ce sont des
observations, pas des ordres.
Je transcris ici la fin de l’une des lettres privées
que nous lui avons envoyées : « De façon personnelle, si vous me le
permettez, je vous dirais de continuer avec la poésie, et l’art en général, à
vos côtés. En elle se trouvent des prises plus solides que celles qui ont l’air
d’abonder dans les boniments sans rime ni raison des “analystes” politiques.
C’est pourquoi je termine ces lignes avec ces mots
de John Berger : “Je ne peux pas te dire ce que fait l’art et comment il
le fait, mais je sais que fréquemment il fait le procès des juges, qu’il
réclame vengeance pour l’innocent, et qu’il projette vers l’avenir ce que le
passé a souffert, de sorte que jamais il ne soit oublié.
Je sais aussi que le puissant craint l’art sous
toutes ses formes quand il fait cela, et que parfois cet art court comme une
rumeur et une légende parmi les gens parce qu’il donne un sens là où la
brutalité de la vie ne peut le faire, un sens qui nous unifie, parce que
finalement il est inséparable de la justice. L’art, quand il fonctionne ainsi,
se transforme en lieu de rencontre de l’invisible, de l’irréductible, du
perdurable, le courage et l’honneur.” »
Enfin, peut-être que tout cela ne vient pas à point
(ou à virgule, c’est selon)...
VI. Une petite histoire
Et peut-être qu’elle ne vient pas non plus à point
(ou à virgule, c’est selon), cette petite histoire que je vais vous raconter à
présent, don Luis :
Le 7 mai 2011, une colonne de véhicules est partie
de bon matin de la zone zapatiste Tzots Choj, transportant des hommes et des
femmes bases de soutien zapatistes de l’EZLN, qui devaient participer, avec les
autres zones, à la mobilisation de soutien au Mouvement pour la paix dans la
justice et la dignité dirigé par Javier Sicilia. À 6 heures du matin, un des
véhicules s’est renversé et dans l’accident le compañero Roberto Santis
Aguilar a perdu la vie. Très jeune, Roberto était devenu zapatiste et avait
choisi comme nom de lutte « Dionisio ».
L’histoire du compañero Dionisio a l’air
toute simple, quand on l’entend raconter par ses parents et son épouse. Son
père dit que, dans la famille, Dionisio a été le premier à se faire
zapatiste :
« Alors pendant qu’on était en train de
travailler la milpa est arrivée l’heure où on va bavarder, là-bas, sur
la milpa, lui, il a regardé si les autres étaient partis, et il a dit
bon, on va parler un peu, il y a une organisation, j’ai entendu dire que c’est
drôlement bien. Alors là, il a commencé à dire, donc, il a commencé à parler
avec nous, avec ses frères, alors c’est là qu’il a commencé à dire c’est
drôlement bien, cette organisation, on dirait que ça peut nous aider, c’est ce
qu’il a dit. Alors c’est comme ça qu’on y est entrés, mais d’abord on avait
entendu sa parole, alors on y est entrés tous, et puis petit à petit il a
rassemblé tout le monde, les autres aussi. C’est comme ça qu’il est entré à
l’organisation.
On y est entrés aussi, faut dire qu’en ce temps-là
on était bien emmerdés pour arriver à vivre, y avait pas de terrain à
travailler en plus, y en avait pas, on était drôlement pauvres. Après, le
mauvais gouvernement a fait ses trucs, on est allés parler pour voir s’il y
avait moyen de dégotter un petit bout de terre, pas plus grand que ça, mais pas
moyen avec ce foutu gouvernement, c’est pour ça, cette organisation on a
entendu dire que c’est ça qu’elle voulait, et c’est comme ça qu’on y est
entrés, oui, en 1990, qu’on y est entrés. »
Quatre ans plus tard, alors qu’il était déjà
milicien zapatiste, le compañero Dionisio a fait partie du régiment qui
a pris les chefs-lieux municipaux d’Altamirano, Chanal et Oxchuc, armé d’un
fusil de chasse calibre 20. Les garnisons gouvernementales ont été défaites en
ces lieux, mais au cours du repli le compañero Dionisio et d’autres
miliciens ont été faits prisonniers et torturés par les gens du PRI d’Oxchuc.
Peut-être vous souvenez-vous, don Luis, des images
qu’ont répétées jusqu’à saturation les médias nationaux et
internationaux : les zapatistes, sévèrement frappés, attachés sous un
kiosque au chef-lieu d’Oxchuc, la bande de priistes vociférant et menaçant de
les brûler vifs.
Un hélicoptère gouvernemental les a transférés à la
prison de Cerro Hueco, où on a continué à les interroger par la torture. Ils
l’ont gardé quinze jours sans nourriture, avec tout juste de l’eau, et ils le
sortaient à 4 heures du matin pour le doucher à l’eau froide. Il n’a donné
aucune information. Il a été libéré ensuite, avec les autres prisonniers
zapatistes, en échange du prisonnier de guerre, le général Absalón Castellanos.
Ensuite il a suivi le Dialogue de la cathédrale, le
Dialogue de San Andrés, la signature des accords, leur non-application par le
gouvernement, la résistance zapatiste.
Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes,
d’enfants et de vieillards ont refusé de recevoir l’aide gouvernementale et ont
commencé le processus de construction de leur autonomie, avec leurs propres
forces et l’aide de la société civile nationale et internationale.
Le compañero Dionisio a été élu comme
autorité d’une Commune autonome rebelle zapatiste et a été président de la
commission de production municipale. Quand sont nés les Conseils de bon
gouvernement, il a été membre de l’un d’eux. Une fois terminé son service
communautaire en tant qu’autorité autonome, il est resté comme promoteur local
dans sa communauté.
Son épouse nous raconte comment il s’acquittait de
ses tâches :
Le compañero, avant d’aller faire ses tâches,
il disait que ça ne lui faisait rien, le temps qu’il allait perdre, et puis
aussi de ne pas emporter assez d’argent, juste le prix du billet de car pour
aller là où il allait faire ses travaux, et ça ne lui faisait rien de perdre du
temps, de toute la journée il avalait juste du pozol [1], c’est ça
qu’il disait, le compañero, quand il faisait ses tâches, que c’est notre
lutte qui veut ça. Et il disait comme ça qu’il était bien convaincu de la
lutte, qu’il ne voulait pas l’abandonner, que parfois ça causait des
souffrances, mais il était bien convaincu de lutter. Le compañero, c’est
ça qu’il préférait, ses tâches, ça ne lui faisait rien de ne pas gagner
d’argent, il préférait ses tâches, et quand il allait à sa commission ou faire
du travail comme conseil, beaucoup de gens ici, dans cet ejido, étaient
contre le compañero, parce qu’il partait pour faire le travail de
l’organisation, mais ici dans l’ejido on doit payer une amende si on
n’assiste pas aux réunions ou aux travaux qui se font dans la communauté.
Quand le compañero Dionisio faisait son
travail en tant que membre du conseil autonome, son épouse restait à travailler
la milpa ou à charrier du bois. Et ils partageaient le travail :
quand le compañero Dionisio revenait du travail à son bureau, dès le
lendemain il était sur la milpa à 4 ou 5 heures du matin, ou sur
d’autres travaux, mais son épouse l’accompagnait toujours pour ces travaux,
comme ça ils partageaient.
Le jour de la marche, le 7 mai de cette année, ils
se sont levés à 2 heures du matin et ont commencé à se préparer : moudre
le maïs pour les tortillas, préparer les repas à laisser aux enfants, et
préparer le pozol pour emporter à la marche. Et son épouse dit qu’à
chaque fois que le compañero Dionisio partait pour la commission il lui
disait qu’on ne peut jamais savoir si on reviendra. Ce petit matin-là, il est
parti bien content. Le corps du compañero est revenu accompagné de
nombreuses bases de soutien zapatistes.
Elles l’ont accompagné jusqu’à chez lui.
Quand nous avons parlé avec les parents du défunt compañero
Dionisio, ils nous ont demandé de transmettre ces messages à ceux qui sont en
train de lutter contre la guerre du mauvais gouvernement :
Le père : ce message est pour le compañero
Javier Sicilia et pour d’autres compañeros qu’on a tué leurs enfants
parce qu’ils recherchaient le bien, alors je leur envoie ce message :
courage dans votre lutte, hein, pour pouvoir vaincre le mauvais gouvernement.
L’épouse : Le message au compañero
Javier Sicilia et d’autres compañeros qu’on a tué leurs enfants, eh bien
courage dans votre lutte, arrêtez pas de lutter, c’est le message pour lutter
ensemble.
La mère : Continuez à lutter, courage dans vos
luttes, et puis cette situation, si on est prêts à lutter, eh bien ça va
passer, continuez à lutter, vous êtes pas tout seuls. C’est vrai, ils ne sont
pas seuls. L’histoire du compañero Dionisio est simple, et comme celle
de tou-te-s les zapatistes, elle peut se résumer ainsi : il ne s’est pas
rendu, il ne s’est pas vendu, il n’a pas fléchi.
Mmh... Elle est bien longue, cette lettre. Imaginez
ce que sera celle adressée à don Pablo González Casanova, à qui je dois non pas
une missive, mais tout un livre.
Et maintenant que je la relis avant de l’envoyer, il
me vient à l’idée que, peut-être, rien de ce qui y est dit ne vient à point
dans notre réflexion sur éthique et politique.
Ou peut-être que si ?
Bon. Salut, et espérons qu’il y ait plus d’entrain
pour comprendre et moins pour juger.
Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,sous-commandant insurgé Marcos, Mexique, juillet-août 2011.
Source : Enlace Zapatista. Traduit par el Viejo.
[1] Boisson à base de
maïs.