Le Flog - Cultures et actualités politiques

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Howard Zinn, un documentaire diffusé par Mediapart

Mahalia Jackson, New Orleans Jazz Festival, Avril 1970

Tant que les lapins n'auront pas d'historiens, ce seront les chasseurs qui donneront leur version de l’histoire. Le jeune juif américain Howard Zinn, dont les parents viennent de l'Empire austro-hongrois pour son père, de Sibérie pour sa mère, découvre très jeune les monstruosités de la guerre et devient l’historien des oubliés, des perdants : son Histoire populaire des Etats-Unis est une mine pour tous ceux qui refusent d'écouter la voix des maîtres.

Mediapart offre ce mois-ci aux abonnés de découvrir le film Howard Zinn, une histoire populaire américaine (Première partie) // Réalisation : Olivier Azam & Daniel Mermet, 2015.

Mon écran et moi : la famille à l’heure du numérique


Un atelier philosophique pour questionner ensemble (parents, ados et enfants) la place des techniques numériques dans les foyers.
Un atelier gratuit, ouvert à tous, proposé à Bassens le 26 janvier 2017, à partir de 18 heures 30 dans le cadre des Pause café parents et de la semaine Faites numérique !

Deux rendez-vous ouverts à tous autour des pionniers de la pensée écologique : Jacques Ellul et Bernard Charbonneau

Face au réchauffement climatique, à la pollution grandissante et au saccage de la Nature, la philosophie interroge le rapport de l’homme au monde. Dès les années 1930, au cœur du Sud-Ouest, deux penseurs prennent conscience du péril qui menace l’humanité : « la grande mue » dont parle Charbonneau repose sur un gigantesque « système technicien » qu’Ellul n’a de cesse d’analyser. « Révolutionnaires malgré eux », Jacques Ellul et Bernard Charbonneau nous invitent à une réflexion critique, mine d’enseignements précieux pour le temps présent.

Un atelier le vendredi 27 janvier 2017  de 11 heures à 12 heures 30, à la Maison écocitoyenne de Bordeaux, gratuit sur inscription 05 24 57 65 20 ou maisoneco@mairie-bordeaux.fr

Une conférence dans le cadre des Jeudis culturels de Terre et Océan, le 2 février à 18 heures 30 à l’Aquaforum, Rives d’Arcin, gratuit, infos sur www.terreetocean.fr

Atelier et conférence par Florence Louis : elle enseigne la philosophie depuis 2006, après avoir suivi un cursus universitaire pluridisciplinaire en histoire et en philosophie à la Sorbonne (Paris I). Elle pratique l’enseignement de la philosophie au sein de l’association Philosphères, auprès des adultes (Jeudis de la Philosophie à l’Athénée), des étudiants et des enfants.

www.philospheres.org

Lettre au poète, s'il est vivant

A Jean-Paul Michel.

« ... plus la philosophie se heurte à des rivaux impudents et niais, plus elle les rencontre en son propre sein, plus elle se sent d’entrain pour remplir la tâche, créer des concepts, qui sont des aérolithes plutôt que des marchandises. Elle a des fous rires qui emportent ses larmes.» 1 

Bordeaux, le 4 décembre 2016

C'est une ode « Aux Chasses, « plus qu'à la prise » 1» que j'avais choisie ce matin pour ouvrir une journée d'écriture et de lecture, sur une place tranquille d'un quartier chic bordelais.

C'est un Ex-voto que j'avais choisi pour son rythme, sa vigueur, son étrangeté et l'envol de ses mots.

Nous nous étions installés en plein air au pied d'une statue majestueuse, sous un soleil radieux. Lorsque je lus le texte, au micro, le son se diffusait aussi dans la halle adjacente où les étals des marchands proposaient des colifichets aux badauds pour Noël.

A peine le dernier vers déclamé, comme un oracle, prémonitoire

« A la défaite, poème de lucide détresse

Aux Saluts – mais qu'ils brûlent ! »

un homme maigre et lourd vint me dire que le micro serait désormais éteint : « ce n'est pas possible », « les commerçants se plaignent », « ça plombe », « c'est pas l'esprit », « c'est insupportable ! »

La lecture (à peine deux minutes ?) avait ouvert dans l'assistance un gouffre odieux, et certains réclamaient à grands cris qu'on le remplisse, qu'on le comble d'urgence à l'aide d'une soupe musicale ronronnante. Rassurer les oreilles excisées.

Une heure plus tard, abasourdies mais vaillantes, nous reprîmes cou-rageusement le micro : une enfant récita « Impression fausse », de Paul Verlaine :

Dame souris trotte
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte
Grise dans le noir.
On sonne la cloche,
Dormez les bons prisonniers !
On sonne la cloche :
Faut que vous dormiez.

Le délicieux présent fut suivi de trois pièces de choix : une recette d'Eugène Guillevic, puis une strophe de Nerval...

De toutes les belles choses
Qui nous manquent en hiver,
Qu'aimez-vous mieux ?

Moi, les roses ;
Moi, l'aspect d'un beau pré vert ;
Moi, la moisson blondissante,
Chevelure des sillons ;
Moi, le rossignol qui chante ;
Et moi, les beaux papillons !

et enfin « Totaux » extrait de Charabias de Géo Norge :

Ton temps têtu te tatoue.
T'as-ti tout tu de tes doutes ?
T'as-ti tout dû de tes dettes ?
T'as-ti tout dit de tes dates ?
T'a-t-on tant ôté ta teinte ?
T'a-t-on donc dompté ton ton ?
T'as-ti tâté tout téton ?
T'as-ti tenté tout tutu ?
T'es-ti tant ? T'es-ti titan ?
T'es-ti toi dans tes totaux ?
Tatata, tu tus ton tout.

La récitante avait pris soin de revêtir Dame Poésie de ses habits d'apparat : sourire et attendrissement ne pouvaient manquer de naître chez l’auditeur...

Mais quand vint le moment, une heure encore passée, de reprendre la lecture, les attaques redoublèrent: non, ces mots étaient de trop, décidément. « La poésie, ça va dans des soirées spéciales pour des gens qui aiment ça, mais pas en pleine journée! » Les commerçants avaient payé leur emplacement, on ne pouvait pas continuer ça. Qui étions-nous pour prendre ainsi la parole ?

Nous n'étions il est vrai que six personnes (quatre « grandes » et deux enfants), venues ce dimanche offrir « un glanage poétique pour l'hiver », au nom d'une association invitée par l'organisateur du marché de la Saint-Nicolas, et dont l'objet social consiste à ouvrir des espaces philosophiques au cœur de la Cité. Et l'on sait que la philosophie veille jalousement sur la poésie, comme un amant sur son aimée.

Alors après cette dernière secousse, nous ne prîmes plus le micro, nous rangeâmes Paul Celan, Jules Supervielle, Dylan Thomas et autres subversifs empêcheurs d'acheter en rond, brisées dans notre élan par un double mouvement de haine : d'un côté l'attaque, franche et violente de ceux qui se sentent agressés par une poésie qu'ils jugent déplacée. De l'autre plus sourde, la connivence, la bassesse, de ceux qui disent se sentir gêné par les attaques, qu'ils cautionnent toutefois en prétextant : « mais c'est vrai que c'est pas l'esprit... »

Non, le marché n'a pas d'esprit, la poésie n'est pas une marchandise, et pire que cela, elle ne fait pas vendre. Dans cette lumière apparaît une vérité essentielle de notre temps : l'omniprésence de la publicité n'est pas un dommage collatéral que nous supportons sans broncher. Elle est une des conditions nécessaires à l'acte d'achat. C'est parce que les oreilles sont occupées dans les magasins par un fond sonore excitant que les consommateurs consomment. Une simple interruption de ce flot perturbe déjà l'automatisme. Plus fondamentalement l'entrée en scène de mots relevant de catégories exclues par le novlangue actuel (tels luxurieux, chair, Montcorbier, incalculable, honneur, lucide, Khayyam, etc. pour prendre des exemples tirés de l'Ex-voto) provoque la panique chez ceux qui ont intérêt à ce que l'automate demeure « en mode automatique », expression terrible, répandue, qui calque les mécanismes de l'esprit sur les fonctionnalités des ordinateurs.

Bonne nouvelle ? Oui, les mots conservent une puissance majestueuse si seulement ils sont préservés de toute instrumentalisation, ainsi dans l'optique poétique.

Oui, la poésie est une insurrection en soi contre les marchands et l'ordre bourgeois.

Oui, mais jusqu'à quand ?

Le novlangue, explique Georges Orwell, dans son « Appendice » à 1984 « a pour but « non seulement de fournir un mode d'expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l'angsoc [le pouvoir en place dans le roman] mais de rendre impossible tout autre mode de pensée »2.

Réduire le domaine de la pensée : détruire des idées en supprimant des mots : « chaque réduction était un gain, puisque moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir3 ». Initier un mouvement inverse : entendre des mots inconnus, se souvenir de mots oubliés : s'abreuver à la source de la pensée.

« Une personne dont l’éducation aurait été faite en novlangue seulement, ne saurait pas davantage que égal avait un moment eu le sens secondaire de politiquement égal ou que libre avait un moment signifié libre politiquement que, par exemple, une personne qui n’aurait jamais entendu parler d’échecs ne connaîtrait le sens spécial attaché à reine et à tour. Il y aurait beaucoup de crimes et d’erreurs qu’il serait hors de son pouvoir de commettre, simplement parce qu’ils n’avaient pas de nom et étaient par conséquent inimaginables.4 » Assèchement de la pensée, évidement des émotions : qu'est-ce qu'une émotion qui ne peut se partager ? Qu'est-ce qu'une communauté qui rejette la poésie alors même que comme l'écrit Jean-Luc Nancy « si nous comprenons, si nous accédons d'une manière ou d'une autre à une orée du sens, c'est poétiquement 5» ?

Ce refus de toute déviation, de tout détour hors du sillon (délire) condamne au statu quo, comme si au fond ce qui était rejeté c'était la possibilité du mouvement, de la surprise, du vacillement. Peut-être parce que l'équilibre étant trop précaire, le présent est-il menacé dans sa consistance même ? Alors l'interroger ou simplement le chanter revient à le trahir. La Poésie est déplacée dans un monde désolé. Adorno l'avait déjà dit. Nous en sommes encore là. En sortirons-nous jamais ?

Tels les Hauts-Parleurs d'Alain Damasio6, pénétrons la Cité, promenons-nous sur les places, courons les ruelles, ensemençons les quais et portons haut les verbes, les adverbes et les noms, les points d'exclamation, les guillemets polis et crions un langage encore libre et fécond.

« La Terre alors est devenue petite, et sur elle clopine le dernier homme, qui rapetisse tout. Inépuisable est son engeance, comme le puceron. » Que faire, cher poète, quand vos mots sont hués, vos roses recouvertes de pucerons ?

Bien sincèrement, Votre :

Florence Louis

1Jean-Paul Michel, « Aux Chasses, « plus qu'à la prise » », in Nous avons voué notre vie à des signes, 1976-1996, William Blake & Co. Edit.

2Georges Orwell, « Appendice », 1984, Folio Gallimard, 1950.

3Ibid.

4Ibid.

5Jean-Luc Nancy, « Faire, la Poésie », in Nous avons voué notre vie à des signes, 1976-1996, William Blake & Co. Edit.

6Alain Damasio, « Les Hauts® Parleurs® », Aucun souvenir assez solide, Folio SF, 2012

1Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991.

Alain Damasio, « Les Hauts® Parleurs® », Aucun souvenir assez solide, Folio SF, 2012

2017

Glanage poétique pour l'hiver


Depuis le Printemps des poètes de mars 2016, Philosphères a déclaré l'état d'urgence poétique...

...à l'invitation de Pier Paolo Pasolini dans Traitement (in la Rage) :

"Que s'est-il passé dans le monde, après la guerre et l'après-guerre ?
La normalité.
Oui, la normalité. Dans l'état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout autour se présente comme "normal", privé de l'excitation et l'émotion des années d’urgence.  L'homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est.
C'est alors qu'il faut créer, artificiellement, l'état d'urgence : ce sont les poètes qui s'en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophie."

Dimanche 4 décembre 2016 de 10 heures à 16 heures, Philosphères ouvrira un espace de
construction poétique pour tous : ateliers d'écriture et lectures pour petits et grands !
A l'occasion du Marché de la Saint Nicolas de l’association "le 4 de Bordeaux", Place Amédée Larrieu venez vous réchauffer au creux des mots !

Les autres associations résidentes du Zest' (76 rue de Pessac) vous proposeront :

Samedi à partir de 16h30 : Micro-trottoir de Noël avec la webradio participative et solidaire tooBordo.net.

Samedi & dimanche à partir de 15h00 : Atelier fabrication de décorations de Noël pour le sapin de la Place et la vitrine du Zest', avec l'association les Briz'Carro.

Bienvenue à tous !

Sud Ouest, 1er novembre 2016

Conte et magie : deux ateliers pour enfants à Cubnezais en Gironde le mercredi 26 octobre 2016

Florence Louis et Zaz' Rosnet ont eu le plaisir d'animer pour l'association Philosphères deux ateliers philosophiques pour enfants à Cubnezais le 26 octobre, autour du spectacle Le coffre enchanté. L'album est écrit par Jean-François Chabas et illustré par David Sala, (Casterman).

Monté par les bibliothécaires du réseau de la Communauté de communes latitude Nord Gironde, le spectacle de marionnettes a enchanté le public, fasciné par les aventures d'un Empereur violent et possessif qui cherche désespérément à ouvrir un coffre qu'il croit rempli de trésors...Après avoir fait fouetter plusieurs personnages (l'homme fort, l'alchimiste, la magicienne, le serrurier) qui ne parviennent pas à forcer le coffre, un marmiton lui envoie un lynx, réputé voir à travers les choses : l'animal rusé fait croire à l’empereur que le coffre contient moult trésors. Ce dernier, ravi, fait monter la garde auprès du coffre et garantit la protection du félin et de toute espèce."Ce que nous croyons posséder ne compte t-il pas autant à nos yeux que ce nous possédons vraiment ?"

Après la représentation, 18 enfants de 7 à 12 ans se sont réunis : il s'est agi de faire surgir une question suscitée par le spectacle. Le groupe a classé les questions en plusieurs catégories :

- questions techniques, autour des moyens relatifs au spectacle ;

- questions autour du sens de l'histoire ;

- questions autour de l'empereur, et notamment : pourquoi il y a t-il des rois ?

- questions autour de la magie et du conte : pourquoi le coffre ne s’ouvre t-il pas ? qu'est-ce qu'un conte ?  ;

- question sur la raison pour laquelle certains enfants n'avaient pas de question...

C'est finalement la question sur la magie qui a recueilli le plus de vote (12), devant celle sur le roi (10) et celle sur les enfants sans question (10). Invités à choisir une question finale, tous ont choisi de répondre à la première ! Et le groupe s'est séparé en deux, installés confortablement dans deux salles distinctes.

Le premier groupe a spontanément interrogé le rapport entre magie et technique : "la magie, c'est de la technique". Vraiment ? Est très vite apparue la notion d'imaginaire, la magie on l'imagine, ce n'est pas réel, ce n'est pas possible. "Ou rarement" ! Dans l'imaginaire, il y a "pleins de possibles".

Pourquoi utilise t-on la magie ? "Pour plaire aux gens à la télé". "Est-ce que Joséphine disparait vraiment ? demande une fillette. Ce sont des "trucages" répondent les autres. "Cela ressemble à de la magie, mais en fait c'est de la technique..." "Et les arc-en-ciels ? C'est de la pluie avec du soleil" Ni magie, ni technique, les arcs-en-ciel relèvent de la sphère de la science, qui vise le savoir : comprendre les planètes, en classe. La chimie, c'est de la science, l'alchimie aussi : l'intervenante précise la différence historique entre chimie et alchimie.

La technique, elle, n'est qu'affaire de moyens en vue d'une finalité que chacun peut définir.

La science a t-elle à voir avec l'imaginaire ? Oui, parce que rêver c'est aussi inventer. On rêve à "pleins de choses" et après ça peut devenir réel : "comme les garçons qui rêvent de devenir joueur de foot professionnel".

Mais enfin, pourquoi le coffre ne s'ouvre t-il pas ? Les premières réponses (parce qu'il est en fer très dur, parce que l'homme fort n'est pas assez fort...) sont reléguées à la sphère technique. "Pour le suspens" répond un autre. "Pour l'histoire" ajoute une dernière. "Parce qu'il n'y a rien dedans et que le lynx le sait : il ne veut pas se faire fouetter alors il ment". Les enfants rejettent tous l'idée qu'il ait eu raison de mentir : le mensonge est vu comme interdit, absolument. Mentir finit toujours par retomber sur le menteur, en le punissant encore plus... Mais si on croise un individu très laid dans la rue, faut-il lui dire qu'il est laid ? On distingue le fait de ne rien dire, ce qui semble sage, et le fait de lui dire qu'il est beau, là serait le vrai mensonge ! Une petite fille qui jusqu'à là n'avait rien dit, se lance et conclut : "Les adultes nous interdissent dans tous les cas de mentir, alors que depuis notre naissance ils nous mentent, avec l'histoire du Père Noël par exemple. Faut-il dire aux petits que le Père Noël n'existe pas ?"

Les deux groupes se retrouvent pour échanger l'aboutissement de leurs réflexions. Chacun est invité à lancer un mot dans la mêlée : rêve, imagination, technique, coffre, roi, reine, prince, argent, alchimie, instructif, question, multitude, enchanté... Après de telles gymnastiques, les ventres crient famine, l'heure du repas arrive, il est temps de se quitter !

Des mots dans les arbres : un parcours philosophique illustré par Jacqueline Duhême

Trois après-midi Place Dormoy à Bordeaux dans le cadre des Mots dans les Arbres, quatre ateliers philosophiques pour les enfants autour d'un thème : GRANDIR !

L'immense illustratrice Jacqueline Duhême nous a accompagné à travers deux des textes de Paul Eluard qu'elle a illustrés : Grain d'Aile et l'Enfant qui ne voulait pas grandir, au cours de quatre ateliers philosophiques, une soixantaine d'enfants de 7 à 12 ans.

Qu'est-ce que cela veut dire, grandir ?  Est-ce la même chose que vieillir ? Est-ce un mouvement continu, stable, ou une grande aventure qui implique le désir, le besoin, la peur, les autres ?

Les enfants distinguent aisément différentes manières de grandir : on grandit "en taille", dans le système scolaire et "dans sa tête". Si les adultes ne grandissent plus qu'en taille, ils peuvent encore "grandir dans leur tête" ! C'est parce qu'ils sont encore..."des enfants" ! Un exemple donné par un enfant de 9 ans : "Quand mon grand-père continue à me demander de porter un arrosoir trop lourd pour moi, je me dis qu'il pourrait quand même grandir un peu, et essayer de me comprendre !"

Qu'est-ce qui nous fait grandir ? Le besoin, le désir d'être indépendant, de "faire ce qu'on veut", d'avoir de l'argent, de travailler, d'avoir sa maison à soi. Mais certaines de ces motivations sont ambivalentes : les enfants arguent qu'on peut ne pas vouloir grandir parce que "travailler et payer des impôts, cela ne donne pas envie". C'est plus largement le monde des adultes qui pose problème : certains leur récusent toute liberté. Les adultes seraient esclaves de leur travail, de leurs obligations, voire d'un possible dictateur... Enfants et adultes ne seraient pas libres.

Le monde qui apparait dans les informations, à la télé et sur le Net est violent, menaçant, angoissant : cette guerre qui peut les engloutir, ces images de "la fête nationale et des feux d'artifice" (nous sommes la semaine qui suit les attentats de Nice), ces famines qui tuent par millions, les enfants y sont exposés et certains se demandent comment faire pour que leurs parents éteignent la télévision quand ils sont là. Ce spectacle du monde peut, à l'instar de Caroline dans le livre de Paul Eluard et Jacqueline Duhême, donner envie de rester dans un univers de l'enfance, loin des tracas des adultes.

Alors finalement, qu'est-ce qui pousse à grandir, malgré tout ? L'envie d'être comme ceux de son âge, de ne pas être exclu, de construire son propre univers, d'être indépendant, "tout en restant l'enfant de ses parents" précise Zoé...

Maxime N'Debeka, 980 000 : Nous sommes les 99%


Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud

Encore une année

Grillant au soleil des œufs vides

Une année creuse

Une année qui ne porte

Aucune trace de temps

Une année qui n'a pas existé

Année méconnue

Hier elle boitillait

Aujourd’hui elle se raccourcit

Encore une année

Aussi petite qu'un atome

Prise et rongée par des ombres

Les jours ont raccourci

La lune perce à peine la nuit

Osera t-on demander au soleil

Pourquoi sa route est moins longue

Osera t-on demander à la lune

Si les couloirs de la nuit sont déserts

Osera t-on se demander

Pourquoi les seins des femmes sont secs

Pourquoi les fleuves ont tari

Pourquoi les greniers de la terre suintent

Pourquoi les réservoirs du ciel sont vides

Pourquoi la vie diminue

Pourquoi la vie diminue ici et

Pourquoi elle s'allonge là

Un côté ne nourrit-il pas un autre

Qui osera - Qui osera - Qui osera

Nous oserons

980 000 nous sommes

980 000 affamés

              brisés

              abrutis


Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Avec des feux dans la gorge

        des crampes dans l'estomac

        des trous béants dans les yeux

        des varices le long du corps

Et des bras durs

Et des mains calleuses

Et des pieds comme du roc


980 000 Nous sommes

980 000 Ouvriers

              chômeurs

              et quelques étudiants

Qui n'ont plus droit qu'à une

             fraction de vie

L'usine produit

La terre est fertile

Deux plus deux, c'est bien

               quatre pourtant

De nuit comme de jour

La cheminée de Kinsoundi fume

De nuit comme de jour

le paysan songe à son champ

De nuit comme de jour

L'étudiant est tendu

Vers son diplôme

Année après année

Un milliard de plus

Mais pour nous la vie diminue

Les gorges sont des déserts

Les ventres des océans en colère

Les yeux des oubliettes

Les corps des oranges sucées

Nous venons des usines

Nous venons des forêts

                    des campagnes

                    des rues

Nous ne levons plus nos yeux

vers les étoiles du ciel

Nous avons brûlé nos prie-dieu

Pour éclairer les couloirs

       sombres de la terre

Nous venons à 980 000

Nous entrons sans frapper

Et apparaissent 20 000

20 000 prophètes

20 000 qui font des miracles

Mercedes dans leurs pieds

La soif désaltère

La faim nourrit bien

Des greniers bourrés

Pendent au bas du ventre

Jolis, jolis bien jolis miracles


Mais nous ferons nous-mêmes

                                             nos miracles

Nous ferons nous-mêmes

Pour nous-mêmes

                           nos miracles


Finis les jours raccourcis

nous ne voulons plus de mise à sac

                         plus de castes

                         plus de prophètes

                         plus d'ombres noires

                         plus de couloirs obscurs

                         plus de fonction publique gloutonne

Nous allons briser

tous les murs

nous allons briser

tous les couloirs

Où 20 000 se terrent

Où les greniers de la terre

Regorgent de tout notre riz

                  de toutes nos pommes de terre

                     de tout notre sucre

                       de tout notre tabac

                         de tous nos tissus

                           de toute notre vie

Venez, venez vous tous

           Paysans ouvriers

           Chômeurs étudiants

La terre est pour tous

20 000 s'en sont emparés

Mais nos têtes rasées

                      enfumées

                      calcinées

Saisissent tout de même

Aujourd'hui les mathématiques

Un million moins 20 000

Nous sommes 980 000

Nous sommes les plus forts

Arrachons notre part

Maxime N'Debeka, L'Oseille/Les citrons, Paris, L'Harmattan, 1975, in Anthologie africaine : poésie, Jacques Chevrier, Hatier, Paris, 1988.

Maxime N'Debeka est né à Brazzaville, Congo, en 1944.

Photo Florence Louis, Freedom Farm, Afrique du Sud


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