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Politique

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Avis de guerre perpétuelle, par Thomas Fortuné


Il dit : "N'approche pas ici ! Ôte tes sandales de tes pieds oui, le lieu sur lequel tu te tiens est une glèbe sacrée" (2)
C’est sans angélisme que j’ouvre la porte de mes mots par un souffle qui procure une anxiété. L’Afrique peut-elle tout à fait se comprendre sans les religions, les croyances sans divinités, les imaginaires ? Elle est encore peuplée de ces totems et fétiches ensorceleurs, habitée d’âmes ardentes ; des âmes forgées par une terre de soleil.
Mais pour combien de temps encore cette Afrique-là ? Du sacré qui contrôle le tout vers le profane (laïque?) permissif et réducteur explorant tous les possibles, les âmes rouges et noires aux corps bouillants tiédissent, la terre est mise à nu et on se partage sa tunique (3).
Me voilà revenu d’un séjour au Niger, dans un état second et semi-dépressif. Est-ce une hypersensibilité due à une carence, un trouble temporaire de mon foie intoxiqué, ou un réel constat apocalyptique, peut-être prophétique? Très concrètement, je ne sais pas si cela est dû à l’éloignement de la ritournelle médiatique mondiale, d’un retour à une réalité terrienne ; mais je sais que j’ai perdu le gout des saveurs et ma peau a changé d’odeur pour dégager à présent une odeur pestilentielle. Et puis, il y a des faits constatés dont le sens ne saute pas aux yeux. Alors, pour tenter de comprendre autrement, je décide de mettre mes lunettes TIA (This is Africa).
Plusieurs avant moi avaient déjà évoqué une malédiction, la présence de l’ombre de la mort (4). Comment peut-il en être autrement ? Le président de la chose publique, ancien directeur technique d’une filiale d’Areva, cette dernière en débâcle, prête serment sur le Coran, et ne cesse de parjurer. N’est-ce pas malédiction et multiplication de pain et poisson de malédiction? Et beaucoup mangent à cette table. Aveugles, ils suivent un aveugle vers l’abîme (5).
Dans le même temps, le peuplement humain sous-le-soleil et sur les rotules, se contente d’amuse-gueules tartinés de beurre de salives et d’œufs de mouches, trime quotidiennement, fait de l’huile, d’une huile malodorante et certainement frelatée qui provoquera un embrasement de tous les foies et la disjonction des cerveaux.
Pas d’eau, le bain de nos âmes depuis la fondation du monde. Coupures d’électricité intempestives au pays des producteurs d’uranate. Priorité de l’eau aux peuples sous-la-clim permanente : des militaires, USA et France se barricadant de ceux du drapeau noir pour efficacement rendre le mal sans avoir trop mal ; de l’eau fraîche pour des administrations aliénées, potable pour des industries décomplexées (Chine et consorts). Des millions de mètre-cube payés de millions de Francs CFA (vieux franc français), passant sans signature, de main à main, sont pompés pour des richesses invisibles localement, pour des projets de guerre ou d’élections.
A quelles fins ? Non. Pas du tout pour la terre, ni pour la nourrir mais pour finir de l’anéantir. On lui retourne l'eau crasseuse de nos fureurs, pour des âmes à contaminer sur du long terme, et de mort lente (6). Surtout pas d’effet immédiat et évident. Une autre stratégie de terre brûlée. La Terre polluée, piétinée, violée, souillée durablement. Même le puissant dieu Soleil, son plus fidèle compagnon céleste, n’y peut rien. Personne ne s’en soucie ni n’a de regard pour elle. Bien au contraire, tous, même le peuplement pastoral humain au nord comme celui du sud du Niger, tels des poux dans les cheveux, apprennent déjà à vivre hors sol, agissent en prédateur à son égard. Aucun ou presque n’a la conscience de la préserver, de la restaurer, parcelle par parcelle, de couvrir sa nudité pour l’avenir, pour un bien être personnel, y compris dans son propre carré. Comment peut-on prospérer avec si peu d’égard pour sa terre-mère, la nourricière, si peu pour ses animaux domestiques et de somme? Il faut pourtant l’aimer cette terre ! Ne plus adhérer à la terre, c’est régresser vers le sacré de la guerre.
Mais toute initiative croisera la route d’un imprévu national ou d’un mesquin, jaloux de vos idées, qui engagera son peu d’énergie à vous tirer vers le bas. Cet humain-là existe toujours. N’oubliez jamais, il s’empiffre à la même table : poulets hormonés congelés européens et brésiliens, beignets frits à l’huile de palme, sucreries et sodas. L’autre bombe à retardement… Pour exemples, la digue réalisée par les Chinois autour du fleuve obligeant des jardiniers sans terre à investir en motopompes. Ils ne bénéficieront plus du limon du fleuve. Les sols se dégraderont si rien ne compense. On construit dans le lit du Niger pour des loisirs citadins, pour des hôtels cinq étoiles. On détruit les arbres de la ceinture verte pour lotir. Le train d’essai déraille sur la toute nouvelle voie de chemin de fer Bolloré. Attendons de voir l’état de la plateforme après une saison des pluies... Vingt heures aujourd’hui pour se rendre en voiture de Niamey à Agadez ! Depuis quand cette route à péage est-elle chargée par les barils du cake jaunâtre à destination de Narbonne ? Depuis quand aurait-elle dû être rénovée ?
Ah ! J’ai vu le repliement des expats et du matériel d’Areva-Imouraren ce mois de mai 2015! Ce site même de la montagne Aïr qui a fait se soulever la société civile et mobiliser la rébellion de 2007 ! Huit ans après, repliement de chantier, plan social... Morts inutiles. Et on se presse d’abandonner la terre, de la rendre aux Ikazkazen... Reprenez le ce foutu pays, disent-ils, après l’avoir pourri! Où sont passés les polygames de l’époque, les donneurs d’ordre des choses publiques, les massacreurs de famille ? Ont-ils bon sommeil ? AVC, Diabète, cholestérol, impuissance ? On se soigne, le compte en banque bien pesé, le tuyau crevé, en pays tempérés, à Tunis ou à Pariss selon les galons ?
Ce ne serait pas surprenant que le Niger ait passé un pacte avec l’Administration de la Désertification. Moins d’arbres et d’humidité qu’il y a 50 ans. Chacun y va de sa main pour mutiler la terre, d’autres y vont d’une main mécanisée. Ah ! Ils peuvent toujours organiser leurs forums internationaux, réunions clim et sucreries, production d’études centenaires éternellement moribondes sur la désertification, l’AFD, le CILSS, l’OSS, etc. (7)
Entendez donc le cri sourd de la mort qui se prépare, que l’on nous mijote, à petit feu, dans des bureaux climatisés.
Que fera leur Dieu de ce pays de mesquins qui jurent sur le Coran, où les hurlements à la mort des chiens se mêlent de concert aux râles des muezzins? Un autre Sodome et Gomorrhe ?
Qui me délivrera du corps de cette mort ?
Grâces soient rendues à Dieu… (8)
 
(Sourire)
Thomas Fortuné, un internationaliste touareg, franco de port
 
  1. Par analogie au projet de « paix perpétuelle » de Kant
  2. Exode 3:5 (traduction A. Chouraqui)
  3. « ils se partagent mes habits ; pour mes vêtements, ils font tomber le sort » Ps 22 :19
  4. « pays d’une obscurité profonde, où règnent l’ombre de la mort et la confusion, et où la lumière est semblable aux ténèbres » Job 10 :22
  5. « quand un aveugle conduit un aveugle, ils tombent tous les deux dans la fosse » Matyah 15:14
  6. chanson de Brassens, "mourir pour des idées"
  7. Organismes d’aide au développement, de lutte contre la sécheresse, d’observatoire du Sahara, etc.
  8. Romains 7 :24

Erri de Luca : la parole invincible

Erri de Luca nous a fait l'honneur d'ouvrir hier soir l'Escale du livre de Bordeaux. Centré sur son pamphlet La parole contraire, il est venu évoquer, avec humour et fermeté, le procès qui l'opposera le 20 mai prochain à Turin à l'entreprise franco-italienne RTF. RTF a en effet porté plainte contre l'écrivain pour "incitation à commettre des crimes". Nous sommes donc dans le registre des mots. Et ces mots prononcés, Erri de Luca en est fier, et les répète à volonté : "la ligne TAV (treno ad alta velocità) doit être sabotée". Voilà ce qu'il a en effet déclaré à une journaliste, l'interrogeant sur son soutien au mouvement populaire de la Vallée de Suse, protestation contre le projet de construction de la nouvelle ligne à moyenne vitesse Lyon-Turin. C'est ce qui lui vaut sa comparution.

Son soutien, Erri de Luca l'explique aisément : depuis 20 ans les habitants du Val de Suse s'opposent à ce grand chantier inutile, qui prétend moderniser une ligne existante à moitié vide, qui provoquerait une pollution non pas seulement paysagère (le Val de Suse rappelle de Luca est déjà perforé par des voies rapides et une ligne de chemin de fer) mais surtout atmosphérique, car la montagne à percer est remplie d'amiante et de matériaux radioactifs. "Ils se battent pour leur propre vie car la pollution gâchera définitivement leur vallée. Et ils n'ont pas de vallée de rechange. C'est de la légitime défense."

Mais qu'est-ce qui a amené de Luca le Napolitain sur les terres du Nord de l'Italie ? Dix ans auparavant explique t-il, il tournait en Italie avec une pièce de théâtre intitulée Quichotte et les invincibles. L'idée de départ du récit est un poème du Turc Nazim Hikmet, qui qualifiait Quichotte d’«invincible chevalier des assoiffés». Invincible est un adjectif étonnant pour Quichotte, lui qui perd toutes ses batailles. Nous comprenons alors qu'un invincible,  "ce n’est pas celui qui gagne toujours, c’est celui qui, de défaites en défaites, est toujours prêt à se relever et à se battre à nouveau", explique Erri De Luca.  Au cours de sa tournée on l'invite au Val de Suse où il découvre à son arrivée, la vallée en pleine effervescence : le petit campement installé devant le chantier avait été attaqué, de nuit, par les forces de l'ordre qui en avaient profité pour battre la centaine d'opposants qui s'y trouvaient. Cette violence gratuite et stérile avait eu pour effet de provoquer l'unanimité pour la résistance au projet. 

Ce n'est pas la première fois qu'Erri de Luca s'aventure dans un combat politique. Il ne sert à rien de rappeler son passé de militant de la gauche révolutionnaire italienne : son inculpation n'est en rien liée à ce passé-là. En revanche, plus récemment, il s'est mobilisé en soutien aux pêcheurs de Lampedusa, accusés de soutien à l’immigration clandestine parce qu'ils sauvaient de la noyade des des hommes, des femmes et des enfants qu'ils découvraient en pleine mer.  De Lampedusa au Val di Susa, le poète souligne la rime et met en avant la gravité de ce qui se passe au sud de son pays :  "Lampedusa est devenu un centre nerveux de la question de l'immigration en Europe".  Comment "le corps humain est-il devenu la marchandise la plus rentable à transporter " ? Comment supportons-nous que 12 % des candidats à l'immigration se noient ? Comment les législateurs peuvent-ils adopter une loi interdisant à un peuple de pêcheurs de sauver quelqu'un de la noyade ?

C'est là qu'intervient un mot essentiel, qu'Erri de Luca remercie les Français d'avoir inventé: le mot sabotage. Et de rappeler qu'il vient de ces sabots que les ouvriers du textile du XIXème siècle jetaient dans les machines pour protester contre le licenciement de leurs camarades. Solidarité et refus du machinisme, voilà ce que signifie le sabotage. Bien plus que matériel il est politique : c'est un acte de résistance contre des projets néfastes, fomentés par une alliance entre mafia, entreprises privées, partis politiques financés par ces entreprises, magistrats diligentés par ces mêmes entreprises. L'Etat italien a même créé le concept d'"œuvre stratégique", nous apprend l'écrivain, pour qualifier des projets comme des décharges qui concentrent le rejet des populations, et qui doivent pour être réalisés obtenir des dérogations multiples. Une œuvre stratégique permet le recours à l'armée, et de fait la soustraction d'un territoire à la contestation populaire.

Cette situation permet l'application de sanctions très lourdes : 42 militants ont ainsi été condamnés en janvier 2015 à plusieurs années de prison, sans pouvoir bénéficier de circonstances atténuantes. Erri de Luca demande en conséquence à ne pas bénéficier de circonstances atténuantes. Son inculpation portant sur ce qu'il a dit, et non fait, il assure : "Je garde l'intégrité de mes mots. J'ai le devoir d'employer cette parole, de ne pas censurer mes mots."

Erri de Luca se compare dans un grand éclat de rire à Rossinante, le cheval de Don Quichotte, car il se sent chevauché par cette cause, comme par toutes les bonnes causes qu'il a soutenues dans sa vie. "Souvent les bonnes causes ne trouvent pas les personnes faites pour cela. Elles doivent pourtant prendre qui elles peuvent. "

"J'ai touché à la mafia, à la magistrature, aux partis politiques et à la prétendue légalité", conclut le poète. Il nous faut ajouter que le combat contre cette ligne de train représente une prise de conscience salutaire. La complicité entre la recherche illimitée de profit et la technique comprise comme mythe, promesse d'un progrès incessant toujours plus grand, se dévoile à mesure que les zones à défendre apparaissent, derniers territoires qui rendent notre monde habitable.  Autoritarisme, lois d’exception, recours à la qualification de terrorisme pour tenter d'éradiquer la résistance populaire, Partenariats Publics Privés  dont les négociations et les accords restent secrets... il semble que dans tous ces domaines, la France suive de près sa voisine italienne. mais comme l'a remarqué un anonyme du public du TNBA hier soir, quand un étudiant se prend une grenade dans le dos parce qu'il manifeste contre un barrage inutile, où sont les grands intellectuels français ? 

Il semble qu'un retour aux  fondamentaux s'impose : citons un des pères de l’écologie, Bernard Charbonneau, qui en 1936 dans sa conférence Le progrès contre l'homme , pointait un problème unique : "l'utilisation à des fins humaines des machines secrétées par la civilisation du profit". Pauvre humains fascinés par l'outil qui les délivre de leur existence, avons-nous encore la force de penser ?

Charlie nous défendra encore.

François Burgat, politologue, directeur de recherche à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) à Aix-en-Provence, intervient dans le Journal de 22 heures de France Culture aujourd'hui triste 7 janvier :
"Pourquoi  la France ? Prenons le temps de dire que ce n'est pas une surprise. tout le monde savait que nous allions avoir un attentat sur le sol français. Nous savions que nous étions en tête de liste des cibles qui devaient faire l'objet de représailles de ceux dont il faut peut-être rappeler que nous les bombardons nuits et jours depuis plus de quatre mois. (...) Je ne pense pas que ce soit la liberté de la presse qui ait été la cible de l'attentat de ce jour.  (...) Il ne faut pas que nous oublions que nous sommes un pays en guerre. La globalisation ça veut dire qu'il est de plus en plus difficile de livrer des bombes de 200 kilos (...) sur des populations de l'Irak et de la Syrie et et s'étonner qu'il y ait ensuite un ricochet de ces combats-là. La première grille de lecture c'est que nous sommes en guerre. Ce n'est même pas le climat d'islamophobie. A partir du moment où nous avons regardé des dizaines de milliers de Syriens se faire assassiner par leur régime sans bouger et que soudainement parce que les victimes en tout petit nombre étaient chrétiennes ou occidentales, nous avons balayé d’un revers de la main tout ce qui nous avait empêché d’intervenir et nous sommes partis en guerre contre ce nouvel acteur de la reconfiguration du Proche Orient  qui se fait appeler l'Etat islamique à partir de ce moment-là nous étions en guerre. Nous sommes en guerre et il faut tout de même l'assumer. (...) Ces gens-là ont tout de même une rationalité qui n'est pas sans rapport avec notre politique dans la région. Rien ne justifie les assassinats pourvu  qu'on compte tous les morts."

La Cabane à Gervais

C'est un assemblement de matériaux, ingénieuse bicoque à terrasse. Elle trônait initialement au cœur d'un square, unique espace vert du quartier de la gare.  Puis le rouleau compresseur urbanistique a entrepris d'aménager la Place : parking souterrain dans un premier temps, fermeture pour travaux indéfinis dans un second temps, pour deux ans... La Cabane a été autorisée à déménager sur le trottoir de la rue adjacente. A côté des Restos du cœur (à Bordeaux les pauvres comme les boîtes de nuit, on regroupe tout, ça fait plus propre).

Parce que la Cabane, que tous baptisent "la Cabane à gratter", reçoit les mille et un passants qui souhaitent un café, un sirop, un thé. Sur les tables dépareillées on tape le carton, on joue aux dames, on discute. L'atmosphère est bon enfant, pas d'alcool, pas de drogues, il faut dire qu'en plus des étudiants des Beaux-arts ou de l'IUT voisins elle accueille ces "populations à risque", ces dépossédés qui ailleurs se feraient refouler : sans-abri, sans papiers qui longtemps plantaient leur tente sur le gazon en plein hiver, jeunes filles-mères du foyer voisin... Tout ce petit monde s'assemble sans heurts autour d'un hôte de qualité, le président du lieu : Gervais offre son sourire à tout va, nouveaux venus, vieux habitués. Il s'intéresse, interroge, il sait faire la conversation quand le silence pèse. Il est le maître du temps dans cette cabane qui nous transporte, quand le soleil d'été est haut et que les degrés grimpent, au sud du Mississippi ou sur une île antillaise. 

Avec son allure bonhomme, Gervais a plus d'un tour dans son sac de vulcanologue canadien : c'est lui qui a sculpté le totem qui longtemps trôna au milieu du parc (à quelle occasion était-ce déjà ? quelle manifestation municipalo-culturelle avait cherché à avaler  la Cabane à grands coups de publicités ?), avant d'être démonté, comme tout le reste d'ailleurs. Car le parc de la Place André Meunier a réouvert après deux ans  de "travaux" : pourtant rien n'a bougé, sauf le petit coin pour les enfants qui a été détruit.

Il manque toujours la Cabane en son cœur.

Il manque maintenant, dans la Cabane délocalisée, et parmi nous, Gervais Cupit, dont le cœur s'est arrêté brutalement, répète t-on ici et là. Nous l'avions filmé, en 2010, et cela fait plaisir à voir.

Il reste une Cabane à reconstruire, sur cette place qui porte le nom d'un grand résistant : et il semble qu'à Bordeaux-Sud, contre le grand rouleau compresseur pré-cité, il va nous falloir la défendre, la Cabane à Gervais.

- Merci à ATD Quart Monde, association souvent présente dans la Cabane, pour la photo.

Rémi Fraisse, un visage, des mondes


La mort de Rémi Fraisse à Sivens n'a rien d'une bavure. Elle est le résultat ultime d'un affrontement politique : des hommes et des femmes défendent leur monde face aux forces capitalistes, soutenues par l'Etat.

Cette fois le visage et ses boucles angéliques ne sera pas facilement défiguré, comme l'ont été ignoblement les "jeunes de banlieue", les "activistes" (Carlo Giuliani en 2001) et plus largement tout ceux qui depuis des siècles luttent pour le monde qu'ils habitent, "ceux qui vivent, luttent et meurent dans le dernier recoin de la patrie". Enfant du pays, blanc, étudiant, non-violent, Rémi ne sera pas aisément écarté, pour impureté raciale, idéologique ou sociale.

C'est pourquoi son visage va devenir une icône entêtante. Il personnifie la vie qui il y a cinq jours encore l’animait, la vie qui seule explique sa présence au barrage de Sivens, sa participation à cette journée du 25 octobre que nous attendions tous, partisans du respect des territoires naturels de la région. C'était une journée bien réelle de la vie concrète de milliers de personnes, de celles qui entendent s'occuper de leurs affaires, et parmi celles-ci de l'agriculture locale et de l'eau des rivières. Milliers de personnes, qui comme Rémi, n'ont pas mesuré l'ampleur de la guerre.

Le visage de Rémi, c'est la vie en vrai, le dos explosé par une grenade. D'aucuns se demandent ce que faisaient tant de forces de police dans un endroit où il n'y avait ni machines ni bâtiments à garder. Il faut bien revenir aux fondamentaux : face à l'organisation concrète d'habitants en chair et en os, aucunement inféodés aux partis ou syndicats traditionnels, la police se doit de maintenir l'ordre symbolique, le seul qui importe vraiment. Dans la nuit de samedi à dimanche, elle lance des grenades contre ses ennemis: ceux qui mettent leur vie au-dessus des décisions administratives et politiciennes.   

"La vie devient résistance au pouvoir quand le pouvoir prend pour objet la vie" écrivait Deleuze (Nietzsche et la philosophie, p.92). Ceux qui n'ont rien à protéger parce qu'ils ont déjà tout vendu peuvent bien gloser sur l'inutilité du combat politique, en recomptant leurs billets de banque. D'autres porteront encore un message de "lutte et de résistance".

la Realidad

LA DOULEUR ET LA RAGE.
ARMÉE ZAPATISTE DE LIBERATION NATIONALE. MEXIQUE.

8 mai 2014
Aux compañeras et compañeros de la Sexta :
Compas :
En fait le communiqué était déjà prêt. Succinct, précis, clair, comme doivent l’être les communiqués. Mais... mmh... peut être plus tard.
La réunion avec les compañeras et compañeros bases d’appui de La Realidad commence. Écoutons-les.


Ce ton et cette émotion dans leurs voix, nous les connaissons depuis longtemps : la douleur et la rage.
Là, je me rends compte qu’un communiqué ne pourra pas refléter cela. Ou du moins pas dans toute sa dimension.
C’est vrai, peut être qu’une lettre non plus, mais au moins à travers ces mots je peux essayer, bien qu’elle n’en soit qu’un pâle reflet.
Parce que...


Ce fut la douleur et la rage qui nous ont fait défier tout et tous, il y a 20 ans.
Et c’est la douleur et la rage qui aujourd’hui nous font de nouveau chausser nos bottes, mettre notre uniforme, mettre notre pistolet à la ceinture et nous couvrir le visage.
Et maintenant porter ma vieille casquette usée aux 3 étoiles à 5 branches.
C’est la douleur et la rage qui ont conduit nos pas jusqu’à La Realidad.


Après avoir expliqué que nous étions là en réponse à la demande de soutien du Conseil de Bon Gouvernement, un compañero base d’appui, professeur du cours « La Liberté selon les zapatistes » vient, il y a quelques instants, de nous dire plus ou moins en ces termes :
Sous-commandant, nous te le disons clairement, si nous n’avions pas été des zapatistes, nous nous serions déjà vengés depuis longtemps et nous aurions fait un massacre, parce que nous sommes très en colère de ce qu’ils ont fait au compañero Galeano. Mais nous sommes des zapatistes et il ne s’agit pas se venger, mais que justice soit faite. Ainsi nous attendons ce que vous avez à nous dire et nous ferons selon.
En l’écoutant, j’ai ressenti de l’envie et de la peine.
De l’envie envers ceux qui ont eu le privilège d’avoir pour professeurs des femmes et des hommes comme Galeano et comme celui qui est en train de parler. Des milliers d’hommes et de femmes du monde entier ont eu cette chance.
Et de la peine pour ceux qui n’auront pas Galeano comme professeur. Le compañero Sous-commandant Insurgé Moisés a dû prendre une décision difficile. Sa décision est sans appel et, si on me demande mon opinion (ce que personne n’a fait), sans objection. Il a décidé de suspendre pour un temps indéfini la réunion et le partage prévu avec les peuples natifs et leurs organisations du Congrès National Indigène. Et il a décidé de suspendre aussi l’hommage que nous avons préparé pour notre compañero disparu Don Luis Villoro Toranzo ainsi que notre participation au séminaire « L’éthique face à la Spoliation » organisé par des compas artistes et intellectuels du Mexique et du Monde.


Qu’est ce qui l’a amené à prendre cette décision ? Bon, les premiers résultats de l’enquête et les informations qui nous sont parvenues ne laissent la place à aucun doute :
1.- Il s’agit d’une agression planifiée bien à l’avance, militairement organisée et mise en œuvre avec traîtrise, préméditation et en s’assurant de l’avantage. Et c’est une agression qui s’inscrit dans un climat instauré et encouragé d’en haut.
2.- La direction de ce qu’on appelle la CIOAC-Historique, le Parti Vert Écologiste (nom sous lequel le PRI gouverne le Chiapas), le Parti Action National et le Parti Révolutionnaire Institutionnel sont impliqués.
3.- Au minimum, le gouvernement de l’État du Chiapas est impliqué. Reste à déterminer le degré d’implication du gouvernement fédéral.


Une femme de la partie adverse est venu dire que cela a bien été planifié et qu’il s’agissait bien d’un plan pour « baiser » Galeano.
En résumé : il ne s’agissait pas d’un problème de communauté où deux camps, enflammés sur le moment, s’affrontent. Ça a été planifié : premièrement, la provocation avec la destruction de l’école et de la clinique, sachant très bien que nos compañeros n’avaient pas d’armes à feu et qu’ils iraient défendre ce que humblement ils avaient construit de leurs efforts. Puis les positions prises par les agresseurs, prévoyant le chemin qu’ils suivraient du caracol jusqu’à l’école. Et enfin le feu croisé sur nos compañeros.
Dans cette embuscade, nos compañeros ont été blessés par des tirs d’armes à feu.
Ce qui est arrivé au compañero Galeano est bouleversant : lui n’est pas tombé dans l’embuscade, il a été encerclé par 15 ou 20 paramilitaires (oui, ce sont bien des paramilitaires, leurs tactiques sont bien celles de paramilitaires). Le compa Galeano les a mis au défi de se battre à mains nues, sans armes à feu. Ils l’ont attaqué au bâton, et lui, sautait d’un côté à l’autre, esquivant les coups et désarmant ses adversaires. Comme ils voyaient qu’ils n’y arrivaient pas, ils lui ont tiré dessus et une balle dans la jambe l’a fait tomber. Après cela, ce fut la barbarie : ils ont fondu sur lui, il l’ont frappé et lui ont donné des coups de machette. Une autre balle dans le torse l’a laissé presque pour mort. Ils ont continué à le frapper. Et comme il respirait encore, un lâche lui a tiré une balle dans la tête.
Il a reçu trois tirs à bout portant. Et les 3 alors qu’il était encerclé, désarmé et qu’il refusait de se rendre. Son corps a été traîné sur 80 mètres par ses assassins et ils l’ont laissé là.


Le compañero Galeano, là, seul. Son corps jeté, au milieu de ce qui était avant le territoire des campamentistas, hommes et femmes du monde entier qui répondaient à l’appel du « campement pour la paix » de La Realidad. Et ce furent les compañeras, les femmes zapatistes de La Realidad qui ont défié la peur et sont allées prendre le corps.
Oui, il y a une photo du compa Galeano. L’image montre toutes ses blessures et ravive la douleur et la rage, bien qu’à l’écoute des récits, il n’est nul besoin de celle-ci. Bien sûr que je comprends que cette photo puisse blesser la susceptibilité de la royauté espagnoliste, et c’est pour cela qu’il vaut mieux montrer un grossier montage photo, avec des blessés à la tête, afin que les reporters mobilisés par le gouvernement chiapanèque puissent commencer à vendre le mensonge d’un affrontement. « Celui qui paye, dirige ». Parce qu’il y a des classes, mon bon. La monarchie espagnole c’est quand même quelque chose, mais eux ces « foutus » indiens rebelles, il t’envoie te faire voir au ranch d’amlo, uniquement parce que là, à quelques pas, ils veillent le corps ensanglanté du compa Galeano.


La CIOAC-Historique, sa rivale la CIOAC-Indépendante et d’autres organisations « paysannes » comme l’ORCAO, l’ORUGA, l’URPA et d’autres vivent en provoquant des affrontements. Ils savent que provoquer des affrontements dans les communautés, où nous sommes présents, fait plaisir au gouvernement. Et qu’ils seront récompensés à coup de projets et de grosses liasses de billets pour les dirigeants, pour les torts qu’ils nous ont causés.
De la bouche d’un fonctionnaire du gouvernement de Manuel Velasco : « Cela nous convient bien mieux que les zapatistes soient occupés par des problèmes créés de toute pièce, plutôt qu’ils ne lancent des activités auxquelles viennent assister des “güeros” de partout. » Il l’a dit ainsi : « güeros ». Oui, c’est marrant qu’un serviteur d’un « güero » s’exprime ainsi.
Chaque fois que les leaders de ces organisations « paysannes » voient diminuer leurs budgets pour les bringues qu’ils s’octroient, ils provoquent un problème puis vont voir le gouvernement du Chiapas pour qu’il les paye pour « se calmer ».
Ce “modus vivendi” de dirigeants qui ne savent même pas distinguer le sable du gravier, a commencé avec le priiste de sombre mémoire « croquetas » Albores. Il a été repris par le lopezobradoriste Juan Sabines, et continue avec celui qui se nomme lui-même le vert écologiste Manuel « el güero » Velasco.


Attendez un moment...
Il y a un compa qui parle. Il pleure, oui. Mais nous savons tous que ces larmes sont des larmes de rage. Avec des mots entrecoupés, il dit ce que tous sentent, sentons. Nous ne voulons pas de vengeance, nous voulons la justice.
Un autre encore intervient : « Compañero Sous-commandant Insurgé, n’interprète pas mal nos larmes, elles ne sont pas de tristesse, mais de rebellion. »
Maintenant, un compte rendu d’une réunion des dirigeants de la CIOAC-Historique nous parvient. Les dirigeants disent textuellement : « avec l’EZLN on ne peut pas négocier avec de l’argent. Mais une fois que tous ceux qui apparaissent dans le journal auront été arrêtés, ils seront enfermés 4 ou 5 ans et une fois que ce sera calme, on pourra négocier avec le gouvernement leur libération ». Un autre ajoute : « ou nous pouvons dire qu’il y a eu un mort de notre côté et on est à égalité, un mort de chaque côté et les zapatistes se calmeront. Nous inventons un mort ou nous tuons quelqu’un et là le problème sera résolu. ».
Finalement, ma lettre s’allonge et je ne sais pas si vous arrivez à ressentir ce que nous ressentons. De toute façon, le Sous-commandant Insurgé Moisés me charge de vous dire que...


Attendez...
La discussion reprend dans l’assemblée zapatiste de La Realidad. Nous étions sortis, pour qu’ils se mettent d’accord entre eux sur la réponse à une question que nous leur avions posée : « Le commandement de l’EZLN est poursuivi par les gouvernements, vous le savez car vous étiez là lors de la trahison de 1995. Alors, voulez-vous que nous restions là pour nous charger du problème et que justice soit faite ou vous préférez que nous nous en allions ailleurs ? Parce que vous risquez tous de souffrir de la persécution directe des gouvernements, de leurs polices et de leurs militaires. »
Maintenant, j’écoute un jeune. Il a 15 ans. Ils me disent que c’est le fils de Galeano. Je le regarde, et oui, effectivement, bien qu’il soit jeune, c’est un Galeano en devenir. Il nous dit de rester, qu’ils ont confiance en nous pour la justice et pour trouver ceux qui ont assassiné son papa. Et qu’ils sont prêts à tout. Les voix qui vont dans ce sens se multiplient. Les compañeros parlent. Les compañeras parlent et même les enfants arrêtent de pleurer, ce sont elles qui sont allées rebrancher l’eau, bien que les paramilitaires les aient menacées. « Elles sont courageuses », dit un homme, vétéran de la guerre.
Nous restons, c’est l’accord.


Le Sous-commandant Insurgé Moisés donne à la veuve une aide financière.
L’assemblée se disperse. Et l’on distingue que les pas de tous sont de nouveau fermes et qu’il y a une autre lueur dans les regards.
Où en étais-je ? Ah, oui. Le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous avertir que les activités publiques des mois de mai et de juin sont suspendues pour un temps indéfini, ainsi que les cours de « La liberté selon les zapatistes ». Donc à vous de voir pour les annulations et tout le reste.


Attendez...
On nous dit que là-haut il commence à promouvoir ce qu’on appelle le « modèle Acteal » : « c’était un conflit intra-communautaire pour une carrière de sable ». Mmh... ainsi la militarisation continue, les clameurs hystériques de la presse domestiquée, les simulacres, les mensonges, la persécution. Ce n’est pas innocent que le vieux Chuayffet soit là, maintenant avec des élèves appliqués dans le gouvernement du Chiapas et dans des organisations « paysannes ».
Ce qui suit, nous le connaissons déjà.
Mais je veux profiter de ces lignes pour vous demander :
Pour nous, c’est la douleur et la rage qui nous a conduit jusqu’ici. Si vous arrivez à les ressentir aussi, où cela va-t-il vous mener ? Parce que nous, nous sommes ici dans la réalité. Où nous avons toujours été.
Et vous ?


Bien, Salud et indignation.
Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain.
Sous-commandant Insurgé Marcos. Mexique, Mai 2014. 20éme année du début de la guerre contre l’oubli.


PS.- L’enquête est conduite par le Sous-commandant Insurgé Moisés. Il vous informera des résultats directement ou à travers moi.
Autre P.S.- Si vous me demandez de résumer notre laborieux cheminement en peu de mots ce serait : nos efforts sont pour la paix, leurs efforts à eux sont pour la guerre.

Maltraitance ordinaire envers personnes vulnérables

"Les déboutés du droit d'asile, on a l’habitude de les faire revenir plusieurs fois avant de les recevoir." C'est ce que déclare le travailleur social  qui tient l'accueil d'une association (non militante, précise ce dernier) missionnée par les pouvoirs publics pour s'occuper des "sans" (papiers, domicile...). Venue accompagner une famille qui se retrouve à la rue, j'attends depuis deux heures une entrevue avec un travailleur social. Jusqu'à ce que je comprenne que tout est fait pour nous faire renoncer à ce dialogue avec l'institution. L'attente n'est pas un mal pour un bien : c'est une stratégie de découragement. A l'accueil les deux travailleurs sociaux ne font rien : ils notent mal le nom des visiteurs, font mine de ne pas se souvenir de ce qui leur a été dit une heure plus tôt, font semblant de téléphoner aux assistantes sociales... Ils essuient la colère des habitués qui savent comment se comporter dans cette jungle au décor civilisé : agressivité, menaces de scandale, le ton monte et le travailleur social sue à grosses gouttes. Il joue le même rôle que les barbelés autour de l'espace Schengen : malheureusement il est humain. S'il est placé là c'est aussi surement qu'au  départ il aime le contact des autres humains. C'est pourquoi in fine la déshumanisation guette tous les acteurs de cette sinistre farce : le travailleur social, façade d'une politique cynique et machiavélique (avoir pour mission de guider un public qu'en réalité il s'agit de perdre), l'accompagnant que je suis qui, grâce à son statut de citoyen se révèle privilégié (il peut seul élever la voix sans risque et s'outrager de la situation) et surtout, la personne vulnérable (parce que parlant mal français et/ou parce que malade, et/ou parce que sale, et/ou parce qu'affamée...) qui se voit refusée la possibilité d'être entendue, de prendre part au monde commun. Elle n'est pas considérée comme une personne mais comme un être humain en général dont l'existence perd toute signification.

Relisons d'urgence l'avertissement de l'apatride Hannah Arendt, à la dernière page de son Impérialisme :

Le grand danger qu'engendre l'existence d'individus contraints à vivre en dehors du monde commun vient de ce qu'ils sont, au cœur même de la civilisation renvoyés à leurs dons naturels, à leur stricte différenciation. Ils sont privés de ce gigantesque égalisateur de différences qui est l’apanage de ceux qui sont citoyens d'une communauté publique et cependant, puisqu'il leur est désormais interdit de prendre part à l'invention humaine, ils n'appartiennent plus à la race humaine de la même manière que les animaux appartiennent à une espèce animale spécifique. Le paradoxe impliqué par la perte des Droits de l'Homme, c'est que celle-ci survient au moment où une personne devient un être humain en général - sans profession, sans citoyenneté, sans opinion, sans actes par lesquels elle s’identifie et se particularise - et apparait comme différente en général, ne représentant rien d'autre que son propre et absolument unique  individualité qui, en l'absence d'un monde commun où elle puisse s'exprimer et sur lequel elle puisse intervenir, perd toute signification.

L'existence de ces personnes entraîne un grave danger : leur nombre croissant menace notre vie politique, notre organisation humaine, le monde qui est le résultat de nos efforts communs et coordonnés, menace comparable, voire plus effrayante encore, à celle que les éléments indomptés de la nature faisaient peser autrefois sur les cités et les villages construits par l'homme. Le danger mortel pour la civilisation n'est plus désormais un danger qui viendrait de l’extérieur. La nature a été maîtrisée et il n'est plus de barbares pour tenter de détruire ce qu'ils ne peuvent pas comprendre, comme les Mongols menacèrent l'Europe pendant des siècles. Même l'apparition des gouvernements totalitaires est un phénomène situé à l'intérieur et non à l'extérieur de la civilisation. Le danger est qu'une civilisation globale, coordonnée,  à l'échelle universelle, se mette un jour à produire des barbares nés de son propre sein à force d'avoir imposé à des millions de gens des conditions de vie, qui en dépit des apparences, sont les conditions de vie de sauvages.

Mandela dream

La nuit dernière, je rêve que je suis dans un village africain, je regarde une femme vêtue d'un grand boubou bleu qui s'agenouille et se met à labourer la terre avec son corps tout entier. Je suis soudain prise d'une joie immense, à l'idée qu'il ne faut pas s'inquiéter : les Africains sont bien plus forts qu'il n'y parait. Devant ce qui me semble désormais une évidence, je pars dans de grands éclats de rire.

Sentiment étrange, au réveil, quand j'apprends que cette nuit, Nelson Mandela est mort.

DIAZ, de l'état de nos démocraties

Du contre-sommet du G8 à Gênes en 2001, tout le monde se souvient de la mort de Carlo Giulani. Si nous oublions ce qui s'est passé à l'école Diaz c'est parce que tout a été fait pour dissimuler, masquer, tromper afin que demeure enfoui dans la mémoire des victimes et de leurs bourreaux l'extraordinaire violation des droits de l'homme que l'Italie a alors commise. 

Excédée par la violence des affrontements avec les Blacks blocs dans la rue, la Polizia est envoyée les arrêter dans une école. En réalité, il s'agit de citoyens, manifestants, journalistes, qui utilisent l'endroit comme dortoir et centre de presse Indymédia.  Le film  - un chef d’œuvre, produit par Domencio Proracci à qui l'on doit Gomorra et Habemus Papam - avance dans les faits (suivant le procès-verbal du procès ) et nous peint l'horreur : le passage à tabac par la police de la centaine de personnes présentes, puis leur incarcération (après un passage à l'hôpital sous surveillance). A partir de mensonges se construit leur inculpation, qui justifie un emprisonnement dont le quotidien est fait de véritables tortures (terme inexistant dans le droit italien).

Il faut voir ce film pour comprendre à quel point le rapport de force en Europe entre le peuple qui s'exprime et l'Etat qui soutient l'ordre, est biaisé en faveur du second. Le risque est de verser dans un fascisme toujours latent, gangrène qui pourrit la société en son ensemble, des skinheads qui assassinent Clément Méric et tabassent les homosexuels, aux ténors de l'Etat (on pense à Alain Bauer et aux inculpés de Tarnac) en passant par les policiers qui exécutent les ordres (on retrouve ici le question d'Hannah Arendt : quelles sont les conditions pour que l'homme pense ? Pourquoi obéir ?). Sans parler des bonnes gens qui applaudissent en détournant le regard..

L'Europe n'en a pas fini avec son histoire : la lutte qui oppose l’extrême-droite et la gauche radicale se ravive parce qu'elles portent deux visions du monde qui restent irréconciliables. Il est urgent de comprendre de quel côté les Etats européens penchent quand le bateau commence à tanguer.

L'Italie, laboratoire politique de l'Europe : Toni Negri sur Beppe Grillo

La conférence d'Antonio Negri au TNBA (Bordeaux) le 30 mars dernier a été l’occasion d'entendre un avis éclairé par des décennies de lutte politique et de réflexion philosophique sur le Mouvement cinq étoiles qui vient de remporter un tiers des voix aux élections générales italiennes.

Car, comme le remarque le philosophe, la presse française ne comprend absolument pas ce que représente ce mouvement : il est vrai que l'adjectif populiste revient unanimement, avec des variantes telles que "bouffon", à l'instar de Brice Couturier ce matin sur France Culture.

Or l'Italie a toujours été pour le meilleur et pour le pire "le laboratoire politique de l'Europe." Les expériences qui y furent menées (de Mussolini à Berlusconi en passant par les contestations ouvrières des années 1960) ont souvent été des prémisses des événements à venir ailleurs, sur le continent. 

Alors, une fois oublié le point de vue des médias, quel sens donner au Mouvement cinq étoiles, identifié à Beppe Grillo ?

C'est une formation politique inédite, formée en six mois, organisée à partir de réseaux sur Internet, en dehors des télévisions et des journaux, caractérisée par une forte protestation sociale et qui réclame notamment la diminution des heures de travail ("de façon très ambiguë", nous dit Antonio Negri) et un revenu garanti pour tous.

Le Mouvement cinq étoiles attaque les représentations politiques et les partis, "en termes cohérents" avec ce que le philosophe présente comme "le besoin d'autogestion du commun". Il s'agit de "construire de nouvelles institutions par le bas", "comme le réclamait Spinoza" explique le spécialiste du Prince des philosophes. Alors que l'extrême-gauche traditionnelle, Révolution civile, ne remporte que 2 % des suffrages, trop ancrée dans des visions ouvriéristes du monde du travail, le Mouvement cinq étoiles semble né d'un formidable désir de commun. Or cette aspiration au commun s'est traduite en Italie par le référendum pour l'eau, bien commun, en 2011, porté par le slogan “Ça s'écrit EAU, mais ça se lit démocratie” : le oui a recueilli 95 % des suffrages.

Le commun explique Antonio Negri, ce "nouveau droit naturel" , vient remplacer le public, le domaine de l'Etat, qui apparait à de multiples niveaux, compromis : en effet les citoyens ne se sentent plus protégés par l'Etat, le secteur public étant largement déterminé par les intérêts du capitalisme. Le sentiment du commun est cet appel pour la ré-appropriation des structures de l'Etat-providence (eau, éducation, santé, Justice...) qui tombent peu à peu sous la coupe du privé. La "patrimonialisation  du public sous forme du privé" se traduit par l'idée de "dette sociale". Or, "la dette sociale, c'est la mystification par le capital de la puissance de la coopération sociale." Sans coopération sociale, pas de production de valeur.  Ainsi le commun est "le moteur et le résultat" de la résistance populaire.

Pourtant, ce concept n'existe pas d'un point de vue constitutionnel en Italie : il convient de l'inventer. En ce sens le Mouvement cinq étoiles représente une volonté d'instaurer une démocratie participative, "et non un fantasme anarchiste comme la démocratie directe." Le mouvement vient de refuser l'alliance avec la Gauche (un tiers des suffrages) et la droite (un tiers des suffrages)  - car, regrette Antonio Negri qui se revendique homme de gauche, gauche et droite appliquent la même politique -. Le Mouvement cinq étoiles semble également en bonne place pour remporter bientôt la Municipalité de Rome.

Alors, populiste, ou simplement populaire ?

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