Le Flog, culture et actualité politique

Mais toi tu dis : "Possibilités ? Précisions ?".
Je n'en ai cure. Essayons ! Tout dépend ici du fait d'agir en anticipant.

F. Nietzsche

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mercredi 29 mars 2006

CNE, CPE : la force d'être unis

Unis pour le CNE, ils l'étaient : les parlementaires ont réussi à mettre en place un contrat qui fragilise profondèment les salariés. Seulement dans les entreprises de moins de 20 salariés  ? Mensonge : il faut savoir que de nombreuses grandes entreprises sont divisées en petites entités qui peuvent par conséquent embraucher des CNE.

Unis contre le CPE, nous le sommes : étudiants et lycéens consacrent toute l'énergie de leurs 20 ans dans la lutte contre le gouvernement, comme hier dans les sweet banlieues pourries. Pourquoi celui-ci reste-t-il sourd contre tous ? C'est ce que j'aimerais mettre en question ici.

Raffarin comme Villepin ont déployé jusque là toute une panoplie de réformes, qui visent un même objectif, double :

  • réduire les rangs des classes moyennes ;
  • diminuer drastiquement les charges de l'Etat, au mépris des besoins des plus pauvres.

Par classe moyenne, j'entends les populations qui par leur travail ont suffisamment pour vivre au jour le jour mais aussi pour envisager l'avenir sans angoisse  : logement, assurance maladie, accidents du travail, chômage, retraite, économies pour assurer les études des enfants... Les réformes de la retraite, des Assedic, et la gestion actuelle de l'Assurance Maladie rendent difficile une accession massive à ces garanties. La spéculation immobilière se charge d'alourdir la misère et le coût des études des enfants. Toutes ces réformes accentuent la précarité dans le travail (CNE, CPE, travail à 15 ans, destrcution progressive du Code du travail) et rendent impossible l'obtention de prêts (seuls les prêts à la consommation sont encouragés, bien évidemment). De plus en plus de personnes se retrouvent ainsi extrèmement dépendantes d'une conjoncture économique fluctuante à très court terme. C'est précisèment pour sortir de cette situation que s'était peu à peu construit ce qui est devenu après la guerre l'Etat providence, sous la pression des classes populaires. Grâce à la diffusion des pensées socialistes, les Français ont su réclamer que soient garanties leurs droits, et les gouvernemens successifs ont prudemment suvi, afin d'apaiser les masses. Réduire drastiquement des droits arrachés en deux siècles ne peut se faire aujourd'hui qu'en parallèle à un renforcement des forces de l'ordre dont nous sommes témoins.

Comment expliquer cet acharnement contre la majorité des Français ? Exit les classes moyennes, exit aussi les immigrés dont la famille n'a plus droit de cité, dont la présence même est remise en cause par des pseudo analyses économiques qui ne tiennent pas compte de la courbe démographique européenne. Sous couvert de baisse du chômage et de dégraissement de l'Etat, il s'agit d'assurer aux possédants l'accroissement de leurs richesses alors même que le système capitaliste se trouve à nouveau à un tournant critique de son histoire.

C'est l'ignorance de cette histoire qui permet la plus grande manipulation. C'est l'absence totale d'analyse du système capitaliste sur la longue durée qui paralyse toute pensée d'avenir. A ce titre, la lecture d'Immanuel Wallerstein, historien américain qui enseigne à l'EHESS, à Paris, me semble extrèmement utile. Je vous soumets quelques élements de la réflexion qu'il mène dans un court essai publié dans le recueil L'histoire continue, (éd.de l'Aube).

La question qui se pose est donc de savoir si le système historique à l'intérieur duquel nous vivons, l'économie-monde capitaliste, est actuellement sur le point (ou déjà en train) d'entrer dans une telle période "chaotique". (...) Les phénomènes normalement symptomatiques d'une phase B de Kondratiev sont les suivants : le ralentissement de la croissance de la production, conjugué le plus probablement avec un déclin dans la production mondiale per capita ; une hausse des taux de chômage en termes de travail actif salarié ; un déplacement relatif des foyers de profit, depuis l'activité productive vers les gains de la manipulation financière ; une hausse de l'endettement des États ; la relocalisation des industries traditionnelles vers des zones à moindres coûts salariaux ; une montée des dépenses militaires, dont la justification n'est pas réellement de nature militaire mais découle plutôt d'une création artificielle de demande contre-cyclique; une baisse des salaires réels au sein de l'économie formelle ; une expansion de l'économie informelle ; un déclin dans la production alimentaire à luis prix; "illégalisation" croissante de la migration Interzones.
L'actuelle phase B de Kondratiev est par conséquent prolifique en discours se souciant de la "compétitivité" et dénonçant le fardeau fiscal de l'État. Ce genre de préoccupation non seulement ne va pas diminuer, mais va certainement s'aggraver tout au long d'une phase A où vont s'affronter deux pôles de croissance en concurrence aiguë. Il faut en conséquence s'attendre à une tentative de réduction en termes aussi bien absolus que relatifs du nombre de cette couche moyenne participant aux processus de production (y compris dans les industries de services). Il y aura également une poursuite des tentatives actuelles pour réduire les budgets de l'État, ce qui à terme va plus que tout encore menacer le statut de ces mêmes couches moyennes.
Les retombées politiques de ces coupes sombres chez les classes moyennes vont être sévères. Édu-quées, habituées au confort et aux loisirs, les couches moyennes, se voyant sous la menace de devenir déclassées, ne vont pas accepter passivement une telle récession de leur statut et de leurs revenus. Elles avaient déjà montré les dents un moment durant la révolution mondiale de 1968. Pour les calmer, des concessions économiques leur furent octroyées entre 1970 et 1985. Les pays concernés sont actuellement en train d'en payer la facture, et de telles concessions seront difficilement reconductibles - dans le cas contraire, elles pèseraient lourd dans la balance de la lutte économique entre l'Union européenne et le condominium Japon-États-Unis. Dans tous les cas de figure, l'économie-monde capitaliste sera abrupte-ment confrontée au dilemme de choisir entre le fait de limiter l'accumulation du capital ou de devoir subir le retour de bâton de la révolte politico-économique de ces anciennes couches moyennes. Dans les deux cas, la coupe sera amère à boire.


mercredi 15 mars 2006

Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans

Appel en réponse à l’expertise INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant

Le gouvernement prépare actuellement un plan de prévention de la délinquance qui prône notamment une détection très précoce des « troubles comportementaux » chez l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance. Dans ce contexte la récente expertise de l'INSERM, qui préconise le dépistage du « trouble des conduites » chez l’enfant dès le plus jeune âge, prend un relief tout particulier.
Les professionnels sont invités à repérer des facteurs de risque prénataux et périnataux, génétiques, environnementaux et liés au tempérament et à la personnalité. Pour exemple sont évoqués à propos de jeunes enfants « des traits de caractère tels que la froideur affective, la tendance à la manipulation, le cynisme » et la notion « d'héritabilité (génétique) du trouble des conduites ». Le rapport insiste sur le dépistage à 36 mois des signes suivants : « indocilité, hétéroagressivité, faible contrôle émotionnel, impulsivité, indice de moralité bas », etc. Faudra-t-il aller dénicher à la crèche les voleurs de cubes ou les babilleurs mythomanes ?
Lisez la suite et signez la pétition.


samedi 11 mars 2006

La nouvelle BD, la nouvelle bande dessinée

On se souvient de la Nouvelle Vague au cinéma, et bien le monde de la bande dessinée entre lui aussi dans une nouvelle ère. Une armada d'auteurs, parmi lesquels Lewis Trondheim, Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Joann Sfar, le duo Dupuy & Berberian revitalise à coup de cases et de bulles un milieu qui prenait trop souvent l'allure d'un système sans âme.

LE PITCH
La bande dessinée a déjà eu plusieurs vies, depuis son invention qui semblerait revenir à Rodolphe Töpffer, un Suisse, né à Genève et qui fut dès ses premières créations, vers 1827, encouragé par un certain Goethe, rien de moins. Töpffer a ainsi réalisé des bandes dessinées d'une extrême virtuosité, avec déjà l'idée du montage, des effets de découpage, de répétition, d'une narration en séquences, d'un suspense singulier. Les bandes dessinées de Töpffer n'ont pas encore droit à cette appellation, mais vont conquérir le monde et se voir éditer jusqu'aux Etats-Unis où son recueil, Monsieur Vieux Bois revient en 1842 The Adventures of Mr Obadiah Oldbuck, édité au format d'un...comic book.
Après ces premières cases fondamentales, nombreux sont ceux qui vont suivre le chemin, avec l'apparition dans les premières années du siècle dernier du trio Pim, Pam, Poum (The Katzenjammers Kids en V.O), et chez nous, en France, de Bécassine et des Pieds Nickelés. Il faut attendre 1929 pour que la première révolution se fasse, avec la naissance d'un petit reporter accompagné de son fox-terrier : Tintin. Georges Rémi, son auteur, signe alors Hergé et ne sait pas encore qu'à sa mort, en 1983, il aura fait de Tintin une star médiatique sans précédent.
Sur les traces de Hergé, d'autres dessinateurs arrivent, et Dupuis, éditeur belge de presse familiale, lance le journal Spirou, et c'est Franquin, jeune talent à l'époque, qui va s'occuper après-guerre de ce personnage inventé par Rob-Vel. Franquin crée également les personnages du Marsupilami, sorte de singe tigré et sympathique, et surtout Gaston Lagaffe, garçon iconoclaste et malchanceux impénitent officiant à l'intérieur même des éditions Dupuis. Peyo (Les Schtroumpfs) et les scénaristes Jean-Michel Charlier et René Goscinny rejoignent les rangs de Spirou. Puis, à la fin des années cinquante, le journal Pilote voit le jour, sous l'impulsion d'un certain Uderzo, futur papa avec Goscinny du plus gros succès de la BD française : Astérix le Gaulois. Mais Pilote voit aussi l'apparition d'un nouveau type de BD, moins enfantin, avec Le Grand Duduche de Cabu ou Les Dingodossiers de Gotlib.

VERS L'ÂGE ADULTE
Dans les années soixante-dix, la bande dessinée explose et les ventes s'envolent. Depuis, son évolution est constante et certains héros, tels Tintin, Astérix ou Les Schtroumpfs rencontrent un succès international qui est loin de faiblir... Dans les années 70 la bande dessinée se diversifie, et s'intéresse aussi au monde des adultes, comme le montre l'apparition de Corto Maltese, pensé et dessiné par Hugo Pratt, tandis que Claire Brétecher, Mandryka et Gotlib monte la revue L'Echo des Savanes (1972), suivi quelques années plus tard par l'incontournable Fluide Glacial (1975), inspiré librement de la revue américaine MAD. Fluide Glacial est toujours, aujourd'hui, une référence et un des magazines les plus vendus en France... Au début des années 80, ce que l'on appelle alors le roman graphique trouve son essor et c'est un américain de la période classique, Will Eisner, créateur d'un super héros, le Spirit, qui révolutionne le genre avec ses récits new yorkais en noir et blanc. Quelques années plus tard, un autre auteur et dessinateur, Art Spiegelman signe un chef d'oeuvre du genre contemporain, Maus ou l'histoire de la Shoah vue à travers le monde des souris. On assiste alors à l'émergence de la bande dessinée indépendante, avec des éditeurs, outre-atlantique, tels Drawn & Quatterly et Fantagraphics Books ou plus récemment Top Shelf. En France, la décennie 90 voit l'apparition de L'Association, Cornélius et Ego Comme X, fers de lance de ce que l'on va appeler Nouvelle Bande Dessinée. Avec eux, des auteurs comme Marjane Satrapi, Lewis Trondheim, Fabrice Néaud, David B., Joann Sfar vont s'ingénier à injecter un peu de vie dans la machine.

LES COMMANDEMENTS DE LA NOUVELLE BANDE DESSINÉE
Depuis les années 90, les ventes de bande dessinée continuent de progresser, et les bestsellers sont, à l'instar de la musique, lancés à grands coups de promo. On étudie le marché stratégiquement et les albums prennent de plus en plus l'allure de produits, correspondants à des cibles précises (XIII et Lanfeust pour les ados, Titeuf pour les plus jeunes, Blueberry pour les seniors), et c'est au coeur de cette industrie que la bande dessinée indépendante joue alors un rôle décisif. Jean-Christophe Menu, par exemple, concentre ses forces et réunie quelques amis autour du projet de L'Association, pour éditer des bandes dessinées singulières, ne répondant pas aux critères des gros éditeurs, laissant la place à des styles non-conformistes, des scénarios plus intimistes ou engagés, et également des formats non conventionnels. Cette dernière question, le format, tient à coeur Jean-Christophe Menu, comme il l'explique dans Plates-Bandes, sorte de manifeste de L'Association.

Ce standard (appelé le 48 CC) se développant sur la forme archi-populaire des Astérix ou Tintin (Lucky Luke, broché au départ, a dû s'adapter), est devenu synonyme de Bande Dessinée, à tel point que dans la perception du grand public, une Bande Dessinée ayant d'autres caractéristiques techniques, pouvait être considérée comme n'en étant pas. Dès lors, qu'est-ce que c'est ? Certainement pas un livre ! C'est...On ne sait pas.

Et il faudra plusieurs années et l'insistance de L'Associationet de quelques autres pour faire accepter ces petits formats, souvent brochés, et en noir et blanc. Car ce qui compte également dans cette Nouvelle BD, c'est le dessin, la ligne. En laissant la couleur de côté, la ligne est plus forte, plus incisive. Le style s'affirme. Ainsi les histoires contées par David B. (la série du L'Ascension du Haut Mal) ou l'autobiographie de l'Iranienne d'origine Marjane Satrapi vont crever le diktat de la couleur pour percer les rétines de leur contraste savamment construit. Début des années 2000, L'Association savoure ses succès en librairie et sa volonté d'intelligence face à l'industrie, mais le danger guette. En effet, devant les centaines de milliers de ventes des livres estampillés « L'Association » et consorts, les grosses maisons ouvrent des départements dits alternatifs, entrant en concurrence directe avec les éditeurs indépendants. Poisson Pilote pour Dargaud, Expresso pour Dupuis, Denoël-Graphic, ainsi que les Editions du Seuil se sont mis à publier des auteurs dits alternatifs, et parmi eux, plusieurs venants directement des éditeurs indépendants, ou choisissant de travailler aussi bien avec les uns qu'avec les autres. C'est le cas pour le duo Dupuy & Berbérian, Joann Sfar ou Lewis Trondheim...

A suivre...


À propos

Le Flog est un magazine culturel et politique qui donne du sens à l'information. Il s'agit d'éclairer l'actualité afin de mettre en débat la construction du monde et d'enrichir le point de vue de ses lecteurs de visions alternatives (arts, philosophie, sciences...).

Le Flog est conçu et réalisé par Florence Louis, diplômée de l'université Paris I Panthéon-Sorbonne en Philosophie Politique (DEA), licenciée en Histoire, écrivain public et Présidente depuis 1999 de l'association Panamafrica.